Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Le disponible et le dégradé

Dans l’argumentaire dominant sur « l’Afrique vide », les contraintes écologiques sont toujours sous-estimées, alors qu’elles réduisent de manière significative l’envergure des disponibilités. On retrouve ici la distinction entre availabilities et sustainabilities.

Les effets combinés des activités agricoles et du changement climatique ont accéléré la dégradation des terres agricoles cultivées tant pour les terres arables que pour les pâturages (Prăvălie, 2016)[1]. La dégradation des sols, telle qu’elle est observée par la télédétection et l’imagerie satellitaire, est plus élevée en Afrique que dans le reste du monde (ELD-UNEP, 2015 ; Riegel et al, 2019). Une part importante des terres disponibles est soumise à de graves fragilités écologiques : pertes par érosion, salinisation des sols, lessivage des nutriments, minéralisation accélérée, exportation de la biomasse végétale, risques d’invasion de prédateurs, maladies récurrentes des plantes (Chaoran and Restuccia, 2018). Les taux de matière organique sont souvent très bas. Dans les régions arides et semi-arides, la perte de la matière organique des sols (MOS) et la conversion des rares zones humides en terres arables accélèrent l’acidification du milieu et la désertification ; et la hausse des températures démultiplie la vitesse de minéralisation du carbone dans les sols (Guedegbe et al., 2018). Pour leur part, les régions arrosées, qui représentent environ 58 % de la superficie cultivée en Afrique, ne se portent guère mieux, même si la question de la dégradation des sols s’y pose différemment : les importantes précipitations qu’elles reçoivent provoquent des inondations, surtout lorsque le sol a une faible couverture végétale. L’érosion hydrique qui en résulte concerne surtout l’Afrique centrale où l’indice d’érosivité annuelle est très élevé (Panagos et al., 2017).

Ampleur de la dégradation des sols

Source NEPAD, 2013

Les pratiques agricoles ne sont pas toujours optimales du point de vue agronomique et écologique (Le Moël et al, 2018). Parmi les causes majeures de la dégradation des terres on trouve des pratiques agricoles et sylvicoles inadéquates (labours trop fréquents, mauvaise gestion de l’irrigation ou des traitements phytosanitaires, surpâturage, prélèvements excessifs des produits forestiers, feux de brousse non contrôlés). L’absence ou l’utilisation limitée d’engrais provoque un grave épuisement des nutriments dans les sols. Le bilan des nutriments est négatif, avec plus de 4 fois plus de nutriments exportés par le produit des récoltes que ceux apportés sous forme de fumier et d’engrais (Guedegbe et al., 2018 ; FAO, 2019).

Au total, plus de la moitié de la superficie disponible pour l’agriculture du continent africain serait affectée par ces processus de dégradation des terres, pénalisant ainsi très gravement les rendements (OCDE-CSAO, 2013 ; ELD-UNEP, 2015 ; IFAD, 2019). Cela signifie que les disponibilités réelles encore inexploitées, et susceptibles de l’être dans des conditions soutenables pour l’environnement (en préservant les forêts, les prairies et les habitats à valeur écologique) et avec des rendements supérieurs à un minimum acceptable, pour des cultures de l’un au moins des produits suivants : blé, maïs, manioc, coton, arachide, cacao, café, thé, huile de palme, soja, colza, fruits, légumes, sucre, fleurs coupées et agrocarburants, serait approximativement de l’ordre 50 millions d’ha. Soit le montant enregistré des acquisitions de terres à grande échelle par des investisseurs étrangers entre 2000 et 2018[1].

Le disponible et les usages

Le disponible exploitable n’est donc pas susceptible d’être exploité. Des contraintes de mise en valeur fortes peuvent s’exercer pour d’autres raisons qu’agronomiques. Elles ne sont perceptibles sur une carte tirée d’une observation géospatiale, aussi fine soit-elle. On retrouve ici une autre distinction entre sustainabilities et suitabilities. Les terres ont une fonction sociale. Le comprendre suppose de regarder « en dedans » les réalités agraires africaines et l’histoire des terroirs. Or les données précédentes intègrent pêle-mêle des terres en jachères, c’est-à-dire temporairement « mises en repos » retirées de la production, mais aussi des terres qui sont utilisées par les populations pour leur survie (cueillette, récolte du bois de chauffe, chasse), des forêts communautaires ou encore des zones réservées à des rites aux ancêtres qui doivent à l’évidence être exclues sous peine de mettre en situation critique l’écosystème général des territoires concernés.

La prise en compte des éléments qui précèdent réduit encore davantage les superficies nouvellement utilisables pour l’activité agricole. Et c’est sans compter les contraintes sociales et juridiques[2]. On estime qu’en Afrique subsaharienne, moins de 5 % des terres sont immatriculées dans des cadastres ou reconnues officiellement par des certificats ou des titres fonciers. Les autres peuvent paraître « libres », mais sans l’être réellement. La non-utilisation à des fins économiques ou la sous-utilisation observée ne signifient pas la pleine disponibilité. « Vacant » est une facétie du langage juridique parce que cela signifie en réalité « peuplé mais par des occupants sans titres ». Vacant est une définition à usage externe : « Quand on parle d’Idle land, littéralement les terres paresseuses ou oisives, on ne fait rien d’autre que de stigmatiser un mode d’occupation des terres pour mieux en justifier l’appropriation » (Chouquer, 2012, p. 8).

En dehors du Sahara, du cœur de la cuvette congolaise et dans les aires protégées du Kenya, de la Tanzanie et de l’Afrique australe, il existe en Afrique en réalité quasiment pas d’espaces vides de droits, même dans les aires en apparence disponibles et dans les grandes zones arides (Boone, 2013). Comme ailleurs, en Asie tout particulièrement, elles font pratiquement toujours l’objet de droits et d’usages spécifiques, construits à l’origine autour du lignage, à partir des défriches successives des descendants. Elles comprennent aujourd’hui des terres utiles ou stériles, des terres cultivées ou en friche. Il en résulte des situations rencontrées sur le terrain fort complexes (Diop, 2016). Complexes ne veut pas pour autant signifier sans ordre. Au contraire, une répartition précise des fonctions des terres est établie à laquelle les agriculteurs se réfèrent encore souvent pour garantir leur sécurité foncière et alimentaire.

Les usages hérités, enchâssés dans des droits coutumiers et ancestraux méconnus dans les statistiques agricoles comme dans les cartes, mais toujours vivaces dans les campagnes africaines, sont indispensables à la reproduction de l’économie familiale, dans les zones arides comme dans les zones humides. La disponibilité du sol étant liée au type d’accord qui peut exister entre les pratiques et les normes sociales, c’est par conséquent une notion variable à la fois dans le temps et dans l’espace, mais aussi en fonction du statut des acteurs (hommes, femmes, aînés, cadets, autochtones, allochtones) et des institutions (État, collectivités publiques secteur privé, communautés…).

Tableau 2. Résumé de contraintes pour la mise en disponibilité réelle des terres agricoles

La pression démographique joue aussi son rôle. Une grande partie de la population rurale vit à présent dans des zones plus densément peuplées (Yeboah et al, 2018). « La terre devient de moins en moins disponible et les parcelles sont de plus en plus petites et fragmentées. Par ailleurs, les parents vivent plus longtemps et continuent de cultiver leurs terres plus longtemps. Les jeunes qui souhaitent cultiver peuvent ainsi travailler la terre de leurs parents, retardant ainsi leur transition vers l’indépendance et leur pouvoir décisionnel accru, ou, si leurs finances et le marché locatif local le permettent, ils peuvent louer des terres. S’ils louent, les problèmes de qualité des terres et de sécurité d’occupation deviennent une préoccupation » (IFAD, 2019, p.23).

Face à cet ensemble de contraintes, deux options sont ouvertes pour conquérir et élargir le potentiel inexploité. 1/reculer les limites physiques (extensification) ; 2/ « désencastrer » le cadre normatif coutumier (marchandisation).

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