Comprendre les enjeux de l'agriculture
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L’extensification sous fortes limites

Pourra-t-on reculer les limites physiques de l’expansion agricole ? Pourra-t-on conquérir de nouvelles terres parmi de 50/100 millions d’ha disponibles et non exploités sous la pression d’une demande terres en forte augmentation ?

 Selon les prévisions de la FAO qui ont fondé le Comprehensive Africa Agriculture Developement Programme, texte de référence adopté par l’Union africaine (NEPAD, 2002), un quart de la croissance projetée entre 1995 et 2030 de la production agricole devrait provenir de l’extension des terres arables et les trois quarts de l’intensification, sous la forme d’augmentations des rendements (62 %) et d’intensités de culture plus élevées (13 %). Cette prévision n’a pas fondamentalement évolué depuis. La FAO estime aujourd’hui que la production agricole africaine devra tripler d’ici 2050 pour satisfaire la demande alimentaire continentale et considère toujours qu’elle proviendra deux fois plus de l’augmentation des rendements et de l’intensité culturale que de l’extensification, si celle-ci respecte les contraintes environnementales[1]. Une des projections des terres cultivées de la FAO porte sur 315 millions d’ha en 2050 pour l’Afrique subsaharienne, dont 307 en cultures pluviales et 8 en irriguées (FAO, 2011).

©Jacquemot

Pourtant, l’extensification est en œuvre. Comme cela se fit entre 1995 et 2016 puisque les terres cultivées en Afrique subsaharienne sont passées de 155 à 240 millions d’ha (FAOSAT, 2017). Les zones de terres cultivées dans la région du Sahel en Afrique de l’Ouest ont doublé depuis 1975, la superficie de peuplement ayant augmenté d’environ 150 % (Traoré et al., 2014)[2]. Les nouveaux fronts pionniers agricoles se sont fortement développés au détriment des zones forestières et des aires de pâturages, avec des effets préjudiciables, tant pour communautés concernées que pour l’alimentation en viande et en lait des ruraux comme des urbains. La déforestation augmente et l’agriculture en est la principale cause. Les données publiées par Global Forest Watch (Université du Maryland, 2019) installent avec 480 000 ha de perdus en 2018, la RD Congo au deuxième rang des pays les plus touchés par la disparition de leurs écosystèmes forestiers, derrière le Brésil, tandis que la Côte d’Ivoire, le Ghana et Madagascar ont vu leurs taux de perte augmenter considérablement.

Grandes zones agroécologiques

Source, NEPAD, 2013

Pluviométrie annuelle (en mm) et réseau hydrographique

Source, NEPAD, 2013

Quant aux aires protégées, si nombreuses en Afrique, certaines apparaissent dans certaines situations (par exemple les parcs de Virunga, de Kahuzi Biega, de la Salonga et de la Garamba en RD Congo) comme des aires relictuelles, mitées par les défrichements des agriculteurs et les pratiques des éleveurs, et minées par le braconnage, l’extraction illégale de bois, l’emprise des mines… Ce patrimoine est en danger et la faune qu’il abrite tout autant (Jacquemot, 2018b).

L’extensification durable passe par l’aménagement et l’irrigation. En Afrique subsaharienne, actuellement 6 % seulement des zones cultivées sont irriguées (Nkonya et al., 2016), contre 40 % en Asie. Les ressources en eaux souterraines renouvelables pourraient contribuer à augmenter la part des terres irriguées de plus de 20 % des terres cultivées de la région (Altchenko et Villholth, 2015). Mais la soustraction excessive des eaux souterraines pour l’irrigation des cultures deviendrait un problème environnemental important dans de nombreuses zones arides nécessitant une conception et une planification minutieuses des projets d’expansion.

En fin de compte, l’extensification n’est jamais une option sans coûts, sans conséquences et rarement sans heurts. Les conflits fonciers entre éleveurs et agriculteurs sédentaires sont plus fréquents.

La conversion de terres pour en accroître la disponibilité est donc une option jugée contraignante par rapport au potentiel de rendement que recèle de son côté l’intensification (conventionnelle, transgénique ou agroécologique). Les raisons sont, comme on l’a vu nombreuses. On peut les résumer en disant que l’extensification est toujours accompagnée de coûts en croissance exponentielle. Le graphique ci-dessous en donne une illustration simple : les sont une fonction des coûts écologiques et sociaux de la conversion des terres, lesquels s’accroissent au fur et à mesure que l’on se rapproche des limites physiques.

La décision de convertir de nouvelles terres repose sur l’arbitrage entre le gain espéré d’une production supplémentaire qu’elle apporte et le coût estimé de la perte en services social et écosystémique rendus par le terroir concerné. L’extensification atteint par exemple ses limites quand les gains obtenus après une déforestation sont équivalents aux pertes causées par la dégradation des sols qui en résulte et la suppression des services environnementaux rendus par la forêt (protection d’un bassin-versant et donc des ressources en eau ; régulation du climat et stockage du carbone, concentration de la biodiversité assurée par l’habitat offert à diverses espèces de la faune et de la flore ; bois à des fins industrielles ou converti en bois-énergie ; ressources non ligneuses comme les fruits, les gommes, les plantes médicinales…).

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