Comprendre les enjeux de l’agriculture
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Dominique Bocquet a lu pour nous l’ouvrage de Jacques Loyat et Thierry Pouche, Plaidoyer pour des politiques agricoles actives.(2) Après avoir été considérée comme la mère de toutes les richesses, puis méprisée au profit des richesses immatérielles, l’agriculture opère un retour en force spectaculaire car politiques et économistes lui assignent de nombreux rôles dont ceux de garante de la sécurité alimentaire mondiale, d’outil d’aménagement du territoire ou d’acteur de la protection de l’environnement. Il est dès lors fatal que les États s’en mêlent et élaborent des politiques agricoles, à l’occasion conflictuelles. Il n’est pas interdit de penser que Loyat et Pouch ouvrent la voie d’une réflexion nouvelle sur ce que l’on pourrait appeler une géopolitique de l’agriculture.

WillAgri

L’une des premières écoles françaises de pensée économique, celle des physiocrates, voyait dans l’agriculture la seule activité réellement productive et, par conséquent, la source de toute richesse. S’affirmant dès le XVIIIème siècle, cette école a donné à la politique agricole ses premières lettres de noblesse. Elle a ensuite contribué à défendre la place de l’agriculture face aux tentations du « tout-industrie ».

Jacques Loyat et Thierry Pouch nous invitent à faire le deuil de cette vision originelle. La société postindustrielle multiplie les sources de richesse et il serait vain de présenter l’agriculture comme la mère de toute prospérité.

Pour autant, ils mettent en garde contre la tentation de ne voir désormais de richesse qu’immatérielle. Ils s’insurgent plus particulièrement contre la dérive consistant à tenir la question alimentaire pour résolue. Les tensions sur les marchés agricoles apparues après la crise de 2007 et la persistance de la faim dans le monde ont sonné, après l’euphorie technologique, comme des rappels à l’ordre.

Le grand retour de l’agriculture

Parallèlement, l’agriculture reçoit un nouveau rôle : elle est indissociable des actions de valorisation du territoire et de lutte contre le changement climatique. Autrement dit, elle exerce ce que les économistes appellent des « effets externes » et participe à la production de biens publics essentiels à la survie de l’humanité.

A juste titre, l’ouvrage propose de fonder sur cette base le nouveau rôle des politiques agricoles.

Celles-ci leur paraissent d’autant plus nécessaires que les échanges constituent – dans l’agriculture plus sans doute que dans d’autres secteurs – un terrain de rapports de force entre Etats. Ce constat les amène à se démarquer de la tradition intellectuelle voyant dans le commerce (opposé à la guerre) un facteur de paix et d’harmonie entre nations, tradition résumée par l’expression de « doux commerce », que l’on doit à Montesquieu. Le heurt des intérêts leur semble contredire cet optimisme. C’est pourquoi ils reprennent à leur compte la notion de géo-économie. Définie comme « l’étude des rivalités économiques et commerciales », elle reflète le mélange d’intérêt mutuel et de rapports de force qui préside aux flux d’échanges agricoles. Ce faisant, elle insiste sur le rôle des Etats pour en façonner l’organisation. A lire le livre, le sentiment de voir décrite une sorte de géopolitique agricole vient même à l’esprit.

 Selon certains auteurs, la fin de la guerre froide a remis en cause la prédominance de la force armée comme mode de résolution des conflits interétatiques entre les grands pays. De ce fait, la conflictualité tend à se reporter sur les enjeux économiques, un phénomène que la guerre commerciale déclenchée par le président Trump illustre parfaitement.

Choc des politiques économiques

L’agriculture n’a toutefois pas attendu ce nouveau contexte pour apparaître comme un terrain sensible. Les auteurs n’hésitent pas à parler de « conflictualité intrinsèque » aux échanges de produits agricoles et à voir en eux un talon d’Achille de la mondialisation. Trois facteurs se conjuguent pour leur conférer une exceptionnelle sensibilité politique : l’impact social et territorial de l’agriculture, la puissance que certains pays peuvent tirer de leur capacité à nourrir autrui et, inversement, les inquiétudes que d’autres Etats éprouvent pour leur sécurité alimentaire.

Dès la fin des années 1960, la Politique agricole commune (PAC) était apparue comme une pomme de discorde entre l’Europe et les Etats-Unis. Ces derniers acceptaient mal de voir leurs positions à l’exportation entamées par une politique européenne mue au départ par un objectif d’autosuffisance mais devenue à leurs yeux productiviste et mercantiliste. Le conflit ne s’est atténué qu’avec la réforme de la PAC (baisse des prix intérieurs, puis découplage progressif des aides et de la production) et la signature, en 1994, des Accords de Marrakech.

Avec l’entrée en scène des grandes économies émergentes de nouvelles lignes de force se dessinent. Ainsi, le Brésil organise la montée en puissance de son agro-industrie, dont les exportations connaissent une croissance fulgurante au XXIème siècle. L’Inde entend à la fois jouer ses atouts exportateurs (viande de buffle, céréales) et protéger une paysannerie souvent fragile et pauvre. Au nom de la sécurité alimentaire, lors des négociations OMC de 2013-2014, elle a exercé une forte pression pour rester en mesure de constituer des stocks alimentaires à sa guise.

La Chine jouit d’une tradition agraire fort ancienne mais ses surfaces arables sont limitées au regard de sa population. Elle s’est, au début de ce siècle, dotée d’une vigoureuse politique agricole (veillant notamment à assurer à ses paysans des prix rémunérateurs), tout en procédant à des acquisitions foncières à l’étranger.

Détenteurs d’une puissance financière sans précédent, les pays émergents veulent se prémunir contre les flambées de prix alimentaires, sources potentielles d’émeutes de la faim. Les auteurs en démontent le mécanisme : les prix internationaux, par essence fluctuants, se transmettent aux prix intérieurs. Ils peuvent les rendre inaccessibles aux populations modestes, à moins de bloquer le mécanisme de transmission (freinage des exportations, accélération des importations ou encore subventions à la consommation…).

L’envolée agro-exportatrice du Brésil

Dans les années 1980, les exportations agro-alimentaires brésiliennes se situaient un peu en dessous de 10 milliards de dollars par an, dans les années 1990 elles ont dépassé ce seuil tout en restant inférieures à 20 milliards de dollars, dans les années 2000, elles ont dépassé… 80 milliards de dollars par an !

La politique agricole de la Chine à partir des années 2000

En 2001, la Chine a adhéré à l’OMC et choisi une large insertion dans les échanges mondiaux, y compris agricoles. Dans le même temps, elle s’est dotée d’une politique agricole méthodique, dont la sécurité alimentaire est l’une des principales préoccupations. Elle comporte notamment des dispositifs de soutien (prix minima, contingents tarifaires et aides aux exportations), des paiements directs aux céréaliers et une facilitation de l’accès aux intrants, aux semences et aux machines agricoles. Le budget consacré à la politique agricole a décuplé.

 

Les fiançailles de l’agriculture et de l’écologie

L’ouvrage offre une plongée dans la conception et la mise en œuvre de différents schémas de politique agricole. Il rappelle le secret de la grande modernisation agricole française de l’après-guerre : d’un côté, une consécration officielle de l’agriculture familiale, à laquelle les principales aides sont réservées, et, de l’autre, un conflit de génération : les jeunes agriculteurs se sont résolument écartés des techniques utilisées par leurs parents. Les paysans ont accepté la mutation parce qu’elle était… portée par leurs enfants. La France est devenue, pour quelques décennies, le deuxième pays agricole du monde (derrière les Etats-Unis).

De nombreux développements sont consacrés aux enjeux environnementaux et à l’alliance nécessaire de l’agronomie de l’écologie. Ils évoquent les différentes formes de coordination humaine envisageables pour sauver les « biens communs » (ressources naturelles, diversité, climat.). Ils voient dans les modalités décentralisées prônées par Elinor Ostrom une solution d’avenir, notamment à travers les partenariats locaux entre agriculteurs et autres acteurs de l’environnement. Ils soulignent l’importance biologique des sols, pour la biodiversité, la filtration d’eau et la séquestration de carbone.

Les incitatifs et les outils de politique publiques sont exposés avec précision. Il n’en reste pas moins que les politiques agricoles soucieuses de l’environnement sont d’apparition récente. Les dynamiques sur lesquelles elles déboucheront ne sont encore que très partiellement évaluées. Leur impact réel devra être évalué soigneusement. Comme l’urgence est là, les moyens mis en œuvre devront être réajustés autant que de besoin. Le débat ne fait que commencer…

 

  1. Jacques Loyat et Thierry Pouch, Plaidoyer pour des politiques agricoles actives, Editions France agricole, Paris, 2018