Comprendre les enjeux de l'agriculture
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La FAO, dont les ressources proviennent à hauteur d’environ 40% des États-membres, songe à les diversifier et à en accroître le volume par des partenariats avec le secteur privé. La mobilisation de partenaires privés présenterait, en outre, l’avantage de renforcer son interaction avec la filière agroalimentaire et sa capacité d’innovation.

Créée après-guerre, la Food and Agriculture Organisation (FAO), a pour mission de promouvoir la sécurité alimentaire et de conduire la collaboration entre agronomes, scientifiques, diplomates et humanitaires. L’organisation intergouvernementale compte 194 États membres et intervient dans 130 pays. Son budget 2018-2019 est de 2,6 milliards de dollars dont 39% versés par les pays membres et 61% par des contributions volontaires supplémentaires de ceux-ci ou d’autres partenaires. Cette émanation de l’ONU doit donc assurer une majeure partie de son financement pour mener à bien sa mission de lutte contre la faim.

En novembre dernier s’est tenue la 165e session de son Conseil pour élaborer une nouvelle stratégie relative à la mobilisation du secteur privé en faveur de son action pour la période 2021-2025. La stratégie initialement établie en 2013 a été actualisée en 2019 et a fait l’objet d’une nouvelle révision en novembre dernier, sur la base des fondements suivants :

  • Les recommandations et les besoins exprimées par les membres ;
  • Les recommandations et commentaires recueillis auprès d’acteurs du secteur privé ;
  • Les enseignements dégagés par d’autres organisations au sein des Nations Unies ;
  • Les expériences passées au regard de la Stratégie de 2013 ;
  • L’expression des bureaux régionaux pour plus de mobilisation du secteur privé ;
  • Une évaluation indépendante menée sur le sujet en 2019.

L’objectif de la stratégie est de placer la FAO dans une posture plus active pour nouer des partenariats avec le secteur privé en respectant un cadre relationnel en faveur des principes édictés par les directives relatives à la coopération entre les Nations Unies et le secteur privé.

Le privé, acteur du développement durable

Le Conseil rappelle que l’établissement d’un système alimentaire durable est un objectif commun qui s’impose à tous les acteurs, y compris privés, afin de redonner au Programme 2030 une chance d’aboutir dans les délais. Les obstacles se sont multipliés depuis l’adoption de l’Agenda 2030 par l’ONU en 2015 : pandémie, ravageurs, chocs climatiques…

Comment définit-on un système alimentaire durable ?  Les organisations le décrivent comme un système capable de fournir des aliments suffisants, nutritifs et abordables tout en limitant la dégradation environnementale à l’occasion de leur production.

Ces dernières années, les obligations de développement durable se sont imposées au secteur privé dont une partie des objectifs rejoint désormais ceux des États et de la FAO. Il ne s’agit plus de participer pour compenser son action mais pour réaliser ses objectifs.

Dans ce trio FAO, États et secteur privé, les politiques nationales sont un élément décisif dans l’atteinte des objectifs de développement durable (ODD). Elles orientent les choix d’investissement, idéalement vers le durable. La FAO souhaite appuyer les États dans la mise en œuvre de leurs plans d’actions pour la filière agroalimentaire.

Depuis la stratégie initiale de 2013, la FAO n’a officialisé que 52 nouveaux partenariats avec le secteur privé, de manière sporadique et peu organisée, ne permettant pas d’en tirer une expérience lisible. Il est donc apparu nécessaire de mieux organiser ces partenariats à travers diverses recommandations émises par la gouvernance :

  • Renforcer le rôle du secteur privé dans la concrétisation des ODD ;
  • Soutenir les politiques prioritaires des gouvernements ;
  • Intégrer les partenaires au niveau des actions menées entre les bureaux et les pays ;
  • Convertir toutes les opportunités de partenariat ;
  • Faciliter la lisibilité des processus internes pour les acteurs privés ;
  • Réduire le « fossé culturel » public/privé ;
  • Trouver un équilibre entre urgence et respect des procédures.

Le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) a aussi contribué à l’implication du secteur privé en faisant peser sur lui la notion de « RAI », l’investissement agricole responsable, en faveur non pas de l’environnement mais des droits de l’homme.

Quelle stratégie ?

La volonté première de la FAO est de voir émerger de cette stratégie une véritable mutation dans la façon de travailler de l’organisation et, pourquoi pas, aboutir à des innovations nées de ces collaborations.

A présent, la FAO considère non plus le secteur privé comme un appui mais comme un partenaire d’égal à égal pour la réalisation de sa mission essentielle : « ne laisser personne sur le bas-côté́, grâce à des systèmes alimentaires durables, inclusifs et résilients qui permettent de produire mieux, de se nourrir mieux et d’aboutir à un mieux environnemental et de meilleures conditions de vie (Cadre Stratégique 2022-2031).

Les engagements pris à l’occasion de ces partenariats ne pourront pas déroger aux valeurs de l’ONU. Elles devront être préservées à toutes les phases de la mise en place des partenariats, du choix des acteurs à la rédaction des modalités de collaboration. Les intérêts à collaborer se définissent comme suit :

  • La preuve d’une contribution nette aux ODD ;
  • Le respect des valeurs de la FAO et de l’ONU ;
  • La préservation du caractère intègre, indépendant, crédible et respectable de la FAO ;
  • La mise à l’écart de tout conflit d’intérêt ;
  • Le respect de la souveraineté des membres qui constituent la FAO ;
  • Le soutien à une approche scientifique neutre des travaux de la FAO ;
  • La conservation de la position libre de la FAO à définir les politiques et les normes ;
  • La transparence des actes initiés dans le cadre du partenariat.
  • La concentration des résultats sur le niveau local, en particulier pour les petits exploitants, leurs associations, les jeunes et les femmes.

Comment définit-on un partenaire du secteur privé ? Pour le définir, le FAO reprend deux définitions :

  1. L’approche commune aux entités du Groupe des Nations Unis pour le développement durable (GNUDD). Elle y définit la mobilisation du secteur privé à travers toutes les interactions avec des entités commerciales, sous forme de dialogues ou via des plateformes d’échange de connaissances, pour aboutir à un partenariat entraînant des financements. Le GNUDD ajoute que « ces formes de mobilisation peuvent être mises en œuvre selon des modalités différentes, y compris, mais sans s’y limiter, en nouant des partenariats, et comporter des degrés différents de visibilité́ publique ».
  2. La définition énoncée dans sa propre stratégie initiale, c’est-à-dire une collaboration avec des acteurs externes pour un objectif commun au-delà de la relation financière.

Les acteurs externes sont considérés au sens large et comprennent les agriculteurs, les pêcheurs, les producteurs et leurs coopératives, les entreprises à vocation sociale, les grandes entreprises et leurs organisations représentatives, les fondations philanthropiques… sauf les établissements d’enseignement et de recherche.

Chaque partenaire devra confirmer son adhésion à :

L’intérêt pour la FAO à nouer des partenariats réside dans le fort potentiel du secteur privé à innover, commercer, financer et investir pour transformer les systèmes alimentaires.

Elle pourrait ainsi bénéficier de son intelligence de développement, de son inclusion dans les chaînes de valeur, de son expertise de terrain et plus globalement de ses compétences au service des missions FAO et des ODD.

Dans un même temps, cette mobilisation peut permettre de sensibiliser plus fortement le secteur privé sur ses nouvelles responsabilités en leur donnant une réalité opérationnelle.

Les consultations effectuées par la FAO auprès des acteurs privés confirment la bonne réputation de l’organisation aux yeux du secteur privé :

  • Une organisation influente, organisée et de référence ;
  • Un partenaire « entremetteur » qui permet d’être visible auprès des nations ;
  • Une entité avec une expérience internationale dans la compréhension des sujets et le déploiement des programmes.

Le secteur privé a aussi conscience qu’un partenariat avec la FAO lui donne une crédibilité supplémentaire pour accéder à des financements et l’autorise à accéder à la gouvernance des projets.

Quelles implications pour le partenaire privé ?

La conduite collaborative de projet entre le privé et la FAO implique aussi une nouvelle façon de travailler pour le secteur privé, sa vision mercantile doit céder la place à un objectif plus sociétal.

Tout d’abord il doit intégrer un « cahier des charges » supplémentaire, celui de son partenaire. Ensuite, le fil directeur de ses travaux de recherche et de ses expérimentations n’est plus tout à fait le même : on ne mène pas les mêmes travaux pour une denrée marketée que pour l’amélioration d’un système alimentaire mondial. La cible est plus vulnérable, la qualité sanitaire des denrées est essentielle, il faut soit éradiquer la faim en garantissant l’apport nutritionnel, soit lutter contre l’obésité en proposant une alimentation équilibrée. Dans les deux cas, les actions s’associent à une stratégie de lutte contre la pauvreté.

Le secteur privé doit aussi apprendre à travailler avec des données différentes, sur des régions où il n’intervient pas habituellement : les critères socio-économiques cohabitent avec des critères géopolitiques ou environnementaux, en contexte plus contraint. Il est plus facile d’instaurer une solution environnementale dans des pays où les infrastructures existent et où il ne manque que la volonté citoyenne.

Ses bénéficiaires sont prioritairement les petits exploitants et les micros, petites et moyennes entreprises, à l’image de l’initiative « Main dans la Main ». Les actions s’accompagnent d’une mise à disposition d’informations au public sans bouleverser l’environnement concurrentiel local.

Les outils de la stratégie

Pour assurer la « professionnalisation » des partenariats, la FAO propose la mise en place de deux nouveaux outils support qui visent à relier les deux mondes :

  • Un portail Connect pour les partenaires privés : ce canal officiel se présente sous la forme d’un répertoire en ligne listant tous les partenariats, passés, actuels et projetés, auxquels les membres et personnels de la FAO peuvent accéder dans le cadre de leurs missions régionales.
  • Un groupe consultatif informel du secteur privé (GCSP) : sans être un organe décisionnel, il est un lieu d’échanges, une sorte de forum. Le groupe est composé des représentants des acteurs externes à mobiliser, à savoir, agriculteurs, coopératives, grandes entreprises, interprofessionnelles, institutions financières et fondations. Il a une durée de 2 ans à compter de la mise en œuvre officielle de la présente stratégie. A son terme, si l’évaluation est positive, le groupe sera reconduit et réglementé (mandat, durée, fonctionnement…).

Compte tenu de l’apparition de ces partenariats, la FAO prévoit d’éditer un nouveau règlement qui régit son image de marque et l’utilisation de son logo par les acteurs.

Elle doit aussi se doter d’un outil de mesure des résultats pour prolonger le dispositif dans les meilleures conditions. Ainsi, la FAO publiera par le biais du portail Connect ses observations et quantifications :

  • Fiches d’information ;
  • Bonnes pratiques ;
  • Répertoires de données…

Une formation au mandat et aux valeurs de la FAO est programmée pour être dispensée aux acteurs privés, mais aussi aux entités gouvernementales chargées de mobiliser les initiatives nationales, notamment pour emporter l’adhésion des secteurs agroalimentaires.

La FAO envisage aussi de stimuler la collaboration du secteur privé avec des institutions régionales comme l’Union africaine, la Ligue des États arabes, l’Union européenne, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes, le Système d’intégration de l’Amérique centrale et la Communauté des Caraïbes.

Gestion des risques

L’établissement de la présente stratégie a pour but d’encadrer et de protéger l’organisation dans l’exécution de ses missions et dans la préservation de sa philosophie.

Elle a listé les risques les plus probables auxquels elle est sera soumise lors de la mobilisation du secteur privé :

  • Les conflits d’intérêts pour les acteurs des deux parties, voire pour un tiers ;
  • L’influence indue ou abusive exercée sur les travaux par la pression financière ;
  • Un retentissement négatif sur le mandat ou l’image de la FAO ;
  • Un bénéfice unilatéral en faveur du secteur privé ;
  • Une forme d’agrément de la marque partenaire, tel un logos « bio » ou « équitable » ;
  • Une exploitation de la FAO sous forme d’un blue washing, une nouvelle pratique qui consiste à « habiller » ses activités de la bannière bleue des Nations Unies afin d’améliorer son image sociale ;
  • L’inexistence des capacités ou compétences avancées par l’acteur privé lors de la signature du partenariat.

Outre les mesures de réduction des risques par référence aux différents cadres et chartes de l’organisation, des critères d’exclusion sont définis, notamment en rapport avec des pratiques commerciales incompatibles avec les valeurs de l’ONU. Citons notamment les filières suspectées de favoriser la criminalité, le financement terroriste, le blanchiment, le commerce d’armes, le tabac et plus généralement d’infraction aux droits humains.

D’une manière générale, sont aussi exclues les entités qui ne démontrent pas leur adhésion aux différents accords : Déclaration universelle des droits de l’homme, Déclaration de Rio, Déclaration de l’Organisation internationale du travail relative aux principes et droits fondamentaux au travail, Pacte mondial des Nations unies, Principes directeurs des Nations unies sur les entreprises et les droits de l’homme.

Un travail d’évaluation des risques évoqués ici précédera toute signature de partenariat.

Gouvernance de la stratégie

L’équipe de Direction centrale de la FAO assure la supervision générale de la stratégie. La fonction opérationnelle est assurée par la Division de la mobilisation des ressources et partenariats avec le secteur privé (PSR), y compris dans le déploiement auprès des bureaux décentralisés.

La gouvernance a défini son plan d’actions pour permettre la mise en œuvre du projet :

  1. Mise en place institutionnelle ;
  2. Développement des capacités et formations ;
  3. Politiques et directives opérationnelles ;
  4. Systèmes et processus ;
  5. Coopération et sensibilisation

En tant que représentation intergouvernementale, la FAO rapportera à ses membres ses réalisations par le biais d’un Rapport annuel (en plus de ses observations déposées sur le portail Connect) et par le biais du Comité du Programme concerné.

Le monde des affaires dispose de compétences et de ressources financières, ce qui fait de lui un acteur séduisant avec beaucoup de potentiel. La FAO espère en bénéficier tout en gardant la main sur sa mission et sa crédibilité, s’associer sans perdre son âme en quelque sorte.

Source : FAO