Comprendre les enjeux de l’agriculture
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Le blé français n’a plus la préférence des pays maghrébins et d’Afrique sub-saharienne. Il est préféré au blé russe importé massivement depuis 2016 en raison de ses qualités (teneur en protéines, notamment) et malgré les difficultés logistiques et les préoccupations géopolitiques.

Dans son dernier rapport mensuel de mars 2018, le Conseil international des céréales (CIC) a livré ses premières estimations de production de blé pour la campagne 2018-2019. Pour le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, elles s’établissent à 18 millions de tonnes, soit un niveau comparable à la moyenne quinquennale. Mais les quantités de blé attendues seront insuffisantes pour couvrir les besoins de la population. Par exemple, la production céréalière marocaine couvre 2 à 6 mois des besoins de la population alors que la consommation de pain est de 180 kilogrammes par personne en moyenne.

Aussi, le Maroc, l’Algérie et la Tunisie importeront, comme chaque année, des millions de tonnes de céréales.

Sur l’autre rive de la Méditerranée, la France est en première ligne pour vendre du blé à ses voisins du sud. Mais la céréale française a de moins en moins la cote aussi bien Afrique du nord que sur l’ensemble du continent africain. Surtout depuis 2016 !

Cette année-là, les exportateurs français ne disposaient pas d’assez de blé pour approvisionner les pays maghrébins et d’Afrique subsaharienne. Ces derniers se sont alors adressés à d’autres puissances céréalières pour pourvoir à leurs besoins. Et depuis qu’ils ont gouté au blé russe, ils ne veulent plus s’en passer. Ses qualités surpassent celles des blés d’autres origines. Si bien que le blé français est boudé. Toutes destinations confondues, la France peine à exporter 8,5 millions de tonnes (Mt) de blé.

Les qualités du blé russe

Au Maroc, les boulangers et l’industrie de la minoterie ont découvert en 2016-2017 qu’il était possible de fabriquer des baguettes avec du blé russe! Selon Rachid Chamcham, de la Fédération nationale de la minoterie (Maroc), il peut se substituer au blé améliorant importé du Canada pour produire les trois types de farine commercialisés (ménagère, boulangère et pâtissière) et employés pour la fabrication du pain et des pâtisseries.

Parfois, le blé russe est directement employé, sans être mélangé, car ses caractéristiques (taux de protéines supérieur à 12 % par exemple) sont en effet très proches des profils de farine utilisés au Maroc. Son point faible, cependant, est la consommation d’énergie nécessaire pour extraire la farine, ce qui renchérit fortement son coût de fabrication compte tenu des tarifs élevés de l’électricité au Maroc. Mais la proximité de la Mer Noire rend l’approvisionnement du marché plus aisé.

Les années passées, les minotiers marocains mélangeaient le blé marocain à des blés de base (français, ukrainien) et supérieur (américain) pour obtenir la farine boulangère et ménagère nécessaire pour fabriquer des pains ronds et des baguettes.

Au Cameroun et au Sénégal aussi, les importateurs privés ou publics de ces pays ont apprécié, en 2017, les qualités des blés de Russie d’et outre-Atlantique (argentin, canadien, étatsunien) importés. Elles répondent très bien aux exigences requises pour fabriquer des beignets frits.

Toutefois, le Maroc et les autres pays importateurs n’ont pas l’intention de dépendre de la Russie pour s’approvisionner en blé. L’Egypte n’est pas un exemple à suivre car mêler sa sécurité alimentaire à des enjeux géopolitiques est très risqué.

Le Gasc, l’organisme public égyptien, achète 80 % des volumes importés à la Russie qui a les moyens de s’aligner sur les offres les moins-disantes.

Handicaps logistiques russes

Les questions logistiques orientent aussi les décisions de se porter sur tel pays plutôt que sur tel autre. En Ukraine par exemple, les délais d’expédition ne sont pas respectés. Le manque de rigueur des exportateurs dessert la commercialisation de leurs grains.

Au début de l’année 2018, les conditions météorologiques en Russie n’ont pas entravé   l’acheminement de la récolte record de 87 Mt de blé vers les ports. Les traders et les autorités russes ont su mobiliser tous les moyens disponibles pour faciliter l’acheminement des céréales par voies navigables, par camions ou par trains, vers les ports.

Mais le retard des investissements russes dans la logistique est criant. La survenance d’un hiver rigoureux dans un futur proche, impacterait fortement l’écoulement des récoltes de l’année et renchérirait des frais logistiques déjà très pénalisants.

Sorti de l’exploitation, le coût de transport par voie ferroviaire d’une tonne de céréales oscille entre 25 et 55 dollars selon les distances à parcourir (jusqu’à 3.500 km). Par camion, il est compris entre 0,05 à 0,07 dollar par tonne et par kilomètre. Les frais de stockage sont aussi  onéreux  (12 dollars par tonne et par mois). Evidemment, l’ensemble de ces charges pèse sur le prix de la tonne payé aux producteurs russes (environ 120 $/t) mais en roubles, il est rémunérateur.