Comprendre les enjeux de l'agriculture
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La sécurité alimentaire de la planète repose sur l’agroalimentaire. L’agroalimentaire doit nourrir la planète sans la détruire. Or l’agriculture européenne actuelle, héritée des années 60, n’est pas vraiment en cohérence avec cet objectif. C’est une monoculture, ultra mécanisée et polluante qui aboutit à des déficits environnementaux et économiques que les aides publiques, françaises ou européennes, ne peuvent indéfiniment compenser. La coopérative française l’Atelier Paysan qui accompagne les agriculteurs sur la transition agroécologique et les bonnes pratiques dresse un bilan de la profession agricole. Elle décrit un monde en souffrance économique, pris dans une course à la productivité entretenue par les innovations technologiques alors que la nouvelle PAC incite les agriculteurs à une agriculture alternative et les récompense pour les services environnementaux rendus à l’environnement. Pour la coopérative, l’urgence est de déclencher une réflexion sur la filière agroalimentaire, sur la place de l’agriculteur et sur la responsabilité publique face aux problématiques de consommation.

 

Avec son dernier ouvrage, Reprendre la terre aux machines , l’Atelier Paysan rappelle que le monde agricole est au service de l’alimentation et non des acteurs intermédiaires : énergie, machinisme, engrais, conditionnement, distribution. Une position que doit défendre et soutenir la puissance publique dans l’élaboration de ses politiques, sans reporter sa responsabilité sur celle du consommateur.

Les intermédiaires sont réticents à calmer le jeu de la surconsommation. Ils avancent la nécessité de poursuivre une production massive à bas coût pour satisfaire le plus grand nombre, y compris ceux  à faible revenu. Or, aujourd’hui les denrées produites ne sont pas redistribuées équitablement et les bas coûts sont le fruit de filières peu rémunératrices pour les producteurs ou de produits transformés de médiocre qualité sur le plan nutritionnel. Dans les deux cas, les coûts cachés sont à la charge des citoyens :

  • Chômage ;
  • Pauvreté ;
  • Santé ;
  • Destruction environnementale.

Toute reconversion sera difficile, les agriculteurs sont très engagés financièrement et structurellement dans l’agriculture traditionnelle, ils n’en sortiront pas aisément même aidés par la PAC et ses dispositifs d’écorégimes.

L’agriculture européenne

En Europe, les terres agricoles couvrent 39% de la surface et sont désormais un réservoir de ressources naturelles en danger.

En 2015, la quasi-totalité des émissions d’ammoniac provenait du secteur agricole : stockage de fumier, épandage de lisier, engrais azotés. L’activité agricole européenne est responsable de 173 Mt d’émission de CO2, principalement dues au drainage des tourbières. L’irrigation absorbe jusqu’à 50% de la ressource en eau selon les saisons et, pour les régions de cultures intensives, les sources souterraines sont polluées au nitrate. Les zones naturelles protégées situées en Europe et rassemblées sous le label Natura 2000 accueillent 10% des terres cultivées.

L ‘Union européenne est en capacité de fournir l’ensemble des denrées agricoles nécessaires à l’alimentation et produit 25 millions de tonnes (équivalent pétrole) d’énergie renouvelable selon la dernière estimation 2015.

Depuis plusieurs années, l’agriculture européenne est confrontée à la disparition des terres arables, soit  au profit d’aménagements urbains, soit parce que le changement climatique baisse leur productivité. Les données climatiques sont répertoriés sur la plateforme  Climate-ADAPT.

En parallèle de la diminution des espaces réservés à l’exploitation agricole , le nombre d’exploitations se contracte et subissent une détérioration de leurs terres :

  • Leur dégradation chimique, entraînant une contraction de la diversité animale et végétale ;
  • Les épisodes de sécheresse ou d’inondation, avec une baisse des rendements.

La politique agricole commune

La PAC dessine fortement le paysage agricole européen, notamment sur le volet économique. Toutefois, en cinquante ans, elle tente une approche plus globale du dossier agricole. Ses dispositifs s’orientent en faveur d’un développement rural et environnemental, au-delà du simple développement agricole.

Son accompagnement de l’agriculture prend deux formes :

  • Une intervention directe sur les revenus et les prix des denrées ;
  • Un soutien aux programmes agricoles valorisant l’environnement.

Au début des années 2010, les subventions directes aux agriculteurs représentaient en moyenne un tiers : cette part peut grimper à 45% en Slovaquie et descendre à 15% aux Pays-Bas. Depuis 2020, l’objectif de la PAC est de rediriger le budget vers les initiatives en faveur de l’environnement plutôt que de subventionner l’activité agricole.

D’autres textes ou politiques influence le secteur agricole européen, comme :

  • Les directives nitrates ou eau;
  • La politique énergétique qui favorise les cultures énergétiques ;
  • La stratégie européenne sur la biodiversité ainsi que les ODD fixés par les Nations-Unis.

L’agence européenne pour l’environnement (AEE) élabore des indicateurs agro-environnementaux pour mesurer l’efficacité de la PAC dans ses nouveaux objectifs de développement durable. Dans cette mission, elle s’appuie sur la data collectée dans le cadre du programme de surveillance terrestre Copernicus. Un programme producteur de données qui peut aussi servir les intérêts des agriculteurs. En marge de l’échelle européenne, l’AEE collabore avec les 39 centres nationaux de référence hébergés dans le Réseau européen de d’information et d’observation pour l’environnement (EIONET). Elle partage aussi ses travaux avec l’OCDE ou la FAO.

 Le consommateur plébiscite le changement

Il voit peser sur lui la responsabilité des transitions attendues, consommer de la qualité durable pour impacter la filière, en remontant jusqu’au producteur. Selon Atelier Paysan, cette responsabilité est celle des politiques, parce qu’ils sont donneurs d’ordre à plusieurs niveaux, de la gestion des espaces réservés à l’agriculture (en France, par la SAFER notamment), aux règlementations applicables aux denrées transformées et commercialisées, en passant par les modalités d’exploitation privilégiées par les dispositifs de la PAC.

Le consommateur confirme son appétence pour des produits qualitatifs et respectueux des filières productrices mais l’offre en produits labellisés reste réservée, voire étiquetée politiquement et socialement.

La filière bio a démontré qu’il est possible de cultiver autrement avec un cahier des charges plus durable, même si elle n’a pas le monopole de l’agroécologie. Les consommateurs sont aussi à l’écoute de nouvelles propositions : agriculture raisonnée, équitable…

Si consommateurs et producteurs s’accordent sur de l’objectif d’agricultures alternatives, les gouvernements sont plus réticents à une révolution totale alors qu’ils sont pourtant la clé de la transition :

  • Les producteurs ne peuvent pas engager seuls leur reconversion, ils sont endettés et en déficit de main d’œuvre qualifiée ;
  • Les consommateurs n’accèdent pas aux denrées labellisées en raison des coûts ;
  • Les intermédiaires préfèrent les denrées facilement disponibles et à bas coût.

Une transition agricole attendue

L’urgence de la transition agroécologique réside dans les limites du système agroalimentaire actuel :

  • Difficulté d’accès aux denrées pour 10% des français ;
  • Qualité nutritionnelle discutable est répercussion sanitaire : dérèglements hormonaux, surpoids, carences … ;
  • Chute de la diversité alimentaire produite avec les importations croissantes de fruits et légumes par exemple ;
  • Epuisement de l’écosystème environnemental : sols pollués, épuisement des ressources et climat déréglé ;
  • Disparition des vocations agricoles et pénurie de main d’œuvre dans le secteur.

Il y a urgence, pour la planète mais aussi pour la population agricole dont les pratiques de culture ou d’élevage sont en contradiction avec les valeurs des jeunes générations. Philippe Choquet, directeur général de l’école Unilasalle Beauvais, indique qu’il devient difficile de recruter des jeunes dans cette filière. Le travail est physiquement difficile même si, comme le fait remarquer Philippe Lescoat d’AgroParisTech, il satisfait le désir d’entrepreneuriat parce qu’il faut gérer des hommes, des marchés, de la réglementation et de l’administration.

Selon la dernière enquête INSEE réalisée sur 21 000 ménages agricoles des Hauts-de-France, la moyenne du revenu annuel est de 55 000 €, en troisième  place après l’Île-de-France et le Grand-Est , grâce aux cultures de grande surface (pommes de terre, betteraves, céréales). Cette moyenne cache de grandes disparités allant de 15.000 à 100.000 €,  avec une pauvreté plus présente que dans le reste de la population active, notamment pour les éleveurs bovins. Ces revenus concernent des ménages qui comptent parfois trois générations sous le même toit avec un quota d’heures annuelles travaillées élevé.

Les aspirations du monde agricole ne sont pas que financières, les agriculteurs veulent aussi retrouver un rythme plus humain, en osmose avec l’écosystème naturel. Cette quête de sens permettra de faire renaître des vocations, de libérer les futurs agriculteurs de ces monocultures intensives qui ne partagent pas les espaces naturels et détruisent la biodiversité. Redonner de la plus-value à l’agriculteur, c’est aussi l’opportunité de réduire le taux de suicide qui touche particulièrement cette profession : la mortalité par suicide est la plus élevée de toutes les catégories sociales. Les éleveurs bovins de plus de 65 ans sont les plus concernés. Une enquête de 2015 a comptabilisé 372 suicides, 292 hommes et 80 femmes. Fin 2020, le gouvernement a commandé un rapport dans l’optique de mettre en place des dispositifs de prévention.

Les pistes d’amélioration

La distance qui sépare le monde rural producteur et le monde citadin consommateur ne facilite pas la reconnaissance du métier d’agriculteur. Inviter le citoyen dans le débat sur l’agriculture serait un premier pas vers la construction d’un système agroalimentaire plus inclusif. Un même champ peut produire une denrée plus intéressante :

  • Économiquement pour l’agriculteur ;
  • Nutritionnellement pour le consommateur ;
  • Écologiquement pour l’environnement.

Pour l’Atelier Paysan, nourrir les 67 millions de français en produits locaux et diversifiés nécessite d’augmenter le nombre d’agriculteurs et d’apporter des réponses plus démocratiques que technocratiques.

Dans un premier temps, il s’agit de faire une place aux agricultures alternatives sans les reléguer à des activités de niche. Pour conduire ce changement, et parce que le modèle en place est construit autour de l’intervention publique, il faut fixer des prix minimums de denrées pour dégager une rentabilité, stimuler l’investissement et lancer des projets innovants en termes de pratiques agricoles.

Ensuite, selon l’Atelier Paysan, le système agroalimentaire pourrait être vu comme le système de santé, un droit à une alimentation conventionnée, avec des caisses locales qui pourraient déployer une communication autour de la nutrition et de la santé pour tous.

Des industriels et distributeurs obligés de jouer le jeu

En février dernier, agriculteurs, industriels et distributeurs se sont réunis pour aborder le sujet des prix contractuels des denrées face à un Ministre de l’agriculture français soucieux de faire respecter le texte de loi Egalim.

Entre la fermeture des restaurants, bénéfique aux grandes surfaces ou la flambée des matières premières, les négociations se sont avérées difficiles. Les producteurs de volailles ont obtenu une revalorisation du prix du poulet et des œufs.

Le gouvernement a confirmé intensifier les contrôles sur la distribution en incitant les citoyens à signaler des prix anormalement bas affichés en magasin avec la mise en place d’une adresse unique : signalement@agriculture.gouv.fr.

En 2020, presque 5 millions d’euros d’amendes ont été appliquées à Carrefour, Système U et Intermarché pour non signature des contrats d’engagement dans les délais. Leclerc s’est vu infliger une amende de 117 millions d’euros pour avoir contourné l’obligation contractuelle sur les prix en utilisant une centrale d’achat en dehors du territoire national.

Pour garder la main dans ce jeu de l’agroalimentaire, les intermédiaires concèdent un peu de terrain. A l’issue des négociations 2021, ils se sont même engagés à renégocier les prix si de nouvelles flambées de prix intervenaient en cours d’année. La réduction de leurs marges est préférable à l’établissement de nouveaux circuits qui pourraient les évincer.

De leur côté, si les agriculteurs souhaitent s’affranchir partiellement des circuits de distribution classiques, ils doivent engager une réflexion sur une agriculture différente, valorisée et organisée pour les circuits courts.

Source : Le Figaro, Le Monde, Agence Européenne pour l’environnement, Réussir