Comprendre les enjeux de l'agriculture
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2. Vers de meilleures pratiques

De très nombreuses publications font état des menaces qui pèsent sur les aires protégées. Elles pointent du doigt le manque de financement, la pénurie de personnel qualifié, la faiblesse institutionnelle et politique, le manque de cadre juridique, l’application aléatoire de la réglementation, l’insuffisance de la communication avec les résidents locaux, le manque de coordination entre les organisations participant à la gestion, l’absence de plans d’utilisation des sols de portée générale ou encore la délimitation inadéquate des zones à protéger. Que disent les conventions internationales ?

Les principes de la CITES

Pour protéger les éléphants et les rhinocéros, une des méthodes employées est l’interdiction totale du commerce de l’ivoire et des cornes. La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) prohibe par principe ce commerce. Certains pays africains ont cependant été autorisés à vendre leurs stocks d’ivoire issus de défenses d’éléphants morts naturellement ou confisquées à des braconniers.

Nonobstant les règles internationales, le braconnage à grande échelle persiste. À l’expérience, la justesse du principe selon lequel aucune mesure de prohibition ne peut totalement annihiler la demande se vérifie. ; et la corruption s’observe à quasiment toutes les étapes de la commercialisation.

La CITES

La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, (CITES) ou dite Convention de Washington, est un accord international adopté en 1975 ayant pour but de veiller à ce que le commerce international des spécimens d’animaux et de plantes sauvages ne menace pas la survie des espèces auxquelles ils appartiennent. Aujourd’hui, elle confère une protection (à des degrés divers) à plus de 35 000 espèces sauvages – qu’elles apparaissent dans le commerce sous forme de plantes ou d’animaux vivants, de manteaux de fourrure ou d’herbes séchées. La CITES est contraignante – autrement dit, les Parties sont tenues de l’appliquer. Cependant, elle ne tient pas lieu de loi nationale ; c’est plutôt un cadre que chaque Partie doit respecter, et pour cela, adopter une législation garantissant le respect de la Convention au niveau national. Depuis des années, la CITES est au nombre des accords sur la conservation qui ont la plus large composition ; elle compte actuellement 183 Parties.

Les recommandations de suspendre le commerce des spécimens d’espèces CITES sont faites par la Conférence des Parties et le Comité permanent. Une telle recommandation prévoit une période durant laquelle le pays concerné peut passer du non-respect au respect de la Convention en, notamment, progressant dans l’adoption d’une législation adéquate, luttant contre le commerce illicite et le réduisant, soumettant ses rapports annuels manquants ou réagissant aux recommandations du Comité permanent sur l’application de l’Article IV de la Convention dans le contexte de l’étude du commerce important.

La Namibie et le Zimbabwe, qui se targuent d’avoir une population d’éléphants en bonne santé, ont demandé à plusieurs reprises l’autorisation de vendre leur stock d’ivoire. Les revenus de cette vente devaient être réinjectés dans la protection de l’environnement, ont-ils insisté, soutenus par plusieurs pays d’Afrique australe. La Cites a toujours rejeté leur proposition. La proposition de faire passer tous les éléphants de l’annexe II (commerce réglementé) à l’annexe I (commerce interdit) a également été rejetée. Les pachydermes d’Afrique du Sud, du Botswana, de Namibie et du Zimbabwe restent donc dans l’annexe II. Un échec pour les pays d’Afrique de l’ouest et de l’est qui soutenaient cette proposition.

Le petit royaume du Swaziland demande quant à lui à pouvoir écouler à l’international son stock de 330 kg de cornes de rhinocéros, utilisées notamment à des fins médicinales en Asie. Mbabane était soutenu par les éleveurs de rhinocéros, qui estiment pouvoir subvenir à la demande et contribuer à une réduction du braconnage, qui tue trois rhinocéros par jour.

À l’avenir, les efforts de conservation porteront probablement en priorité sur les « points chauds », ceux qui comptent de nombreuses espèces endémiques. Certains sont d’avis que les zones menacées de dégradation ou les habitats des espèces en danger (notamment la « mégafaune ») devraient être protégés en priorité, alors que, selon d’autres, les zones qui ont le plus de chances d’être protégées efficacement sont celles qui ne sont pas encore fortement menacées.

Quelques exemples de bonnes pratiques

La Comoé, le retour en grâce

Les populations des 500 espèces d’oiseaux, des 135 espèces de mammifères, des 35 espèces d’amphibiens et des 60 espèces de poissons du Parc national de la Comoé de Côté d’Ivoire sont en augmentation pour la première fois depuis presque 15 ans, grâce à la gestion efficace du parc qui a fait suite à la stabilisation de la situation politique en 2012. Le Parc avait été retiré de la liste du Patrimoine mondial en péril en 2017. Il était menacé par l’exploitation agricole, l’extraction d’or illégale et le braconnage, qui affectent ses populations d’espèces. Ces facteurs avaient été exacerbés par l’instabilité politique. Du fait de l’insécurité de la région, le personnel du parc était dans l’incapacité d’accéder à certaines zones.

Il s’agit d’une première en Afrique de l’ouest. Les chiffres sont encourageants pour les populations de chimpanzés et d’éléphants, que l’on croyait disparus du parc. On estime qu’environ 300 chimpanzés et environ 120 éléphants vivent aujourd’hui dans le Parc national de la Comoé. Le parc bénéficie désormais d’un plan de gestion, élaboré en consultation avec les communautés locales qui participent à la surveillance de la faune et à d’autres activités en faveur de la conservation. Cependant, certaines menaces perdurent au sein du parc, comme l’exploitation agricole et les mines d’or artisanales.

Meru, la cohabitation homme-faune

Comment parvenir à faire cohabiter hommes et animaux dans un territoire restreint ? L’histoire de Meru est exemplaire. Le parc national, créé en 1966, était l’un des fleurons du Kenya. Puis ce fut la catastrophe. À la fin des années quatre-vingt, des braconniers prirent possession du parc. Il fut détruit, les animaux massacrés, les lodges brûlés. Le parc qui en 1970 comptait 3 600 éléphants, début 90, il en restait que 300. 300 rhinocéros noirs, les plus rares, furent également massacrés. George Adamson, le célèbre défenseur de la nature fut lâchement assassiné. Il avait 83 ans.

Meru Park, Kenya (crédit photo P. Jacquemot)

La décision fut alors de reconstruire Meru. Avec l’Agence française de développement, l’opération fut lancée en 1999. Priorité absolue : recruter, former et armer une troupe de gardes paramilitaires pour rétablir la sécurité et protéger les animaux ayant survécu. Ensuite, il fallut repeupler le parc. Une opération complexe : sélectionner les animaux dans d’autres parcs du pays, comme celui de Sweetwaters Sanctuary à Laekipia, les capturer, les transporter par camion, les acclimater. 4 000 animaux furent ainsi « translocatés », parmi lesquels 750 zèbres, 950 impalas, 80 éléphants, 50 rhinocéros. Avec un budget conséquent : 5 000 euros par éléphant, 3 000 pour un rhinocéros, 700 pour une girafe. Aujourd’hui, l’équilibre biologique est atteint, pour chaque espèce, permettant d’assurer le brassage de son patrimoine génétique et sa survie face aux prédateurs.

La réhabilitation du parc a toutefois entraîné de nouveaux problèmes. Depuis que la sécurité a été rétablie, la population humaine riveraine a augmenté de 30 %. Plus de 300 000 personnes, agriculteurs et pasteurs, vivent aux frontières de la zone protégée. La cohabitation entre les espèces sauvages et l’homme est délicate. Les éléphants détruisent les cultures et parfois, attaquent les hommes. Les lions s’en prennent au bétail. Au Kenya, la chasse, même sélective, est interdite. C’est un crime : les animaux sauvages sont propriété de l’État. Alors, Kenya Wildlife Service (KWS) a fait poser une clôture électrifiée, alimentée par des panneaux solaires, pour séparer les hommes et les bêtes. La barrière stoppe les éléphants. Inlassablement, KWS doit expliquer aux riverains qu’un éléphant vivant, dans un parc national, rapporte plus aux villageois qu’un éléphant mort : des emplois, des infrastructures, la sécurité. Le parc met en place des micro-projets de développement durable qui bénéficient aux riverains.

Zakouma, la translocation

Une autre histoire de « translocation », celle de Zakouma au Tchad. Elle est certes à très petite échelle, mais elle est encourageante pour les militants de la faune sauvage. Le dernier rhinocéros sauvage avait été observé dans ce pays dans les années 1970 après des décennies de braconnage qui avaient conduit à leur disparition. African Parks, une ONG qui gère des parcs et des zones protégées dans 9 pays, a travaillé avec des agences gouvernementales d’Afrique du Sud et du Tchad pour transporter en juillet 2018 deux mâles et quatre femelles de rhinocéros noirs (Diceros bicornis) au cours d’un voyage aérien de 4 800 kilomètres depuis le parc national Addo en Afrique du Sud. Ils avaient disparu depuis 40 ans. L’effectif est modeste, mais le symbole est fort. Il ne reste qu’environ 5 000 rhinocéros noirs, représentés par trois sous-espèces. Le Tchad fait maintenant partie des 11 pays à posséder des rhinocéros à l’état sauvage.

Ce n’est pas la première fois qu’African Parks entreprend la translocation de cette espèce menacée. En mai 2017, en collaboration avec le Rwanda Development Board (RDB) et la Fondation Buffett, African Parks a déjà réussi la translocation de 18 Rhinocéros noirs au Parc national de l’Akagera au Rwanda.

Une zone de conservation transfrontières

Un nouveau modèle d’aire protégée a été adopté depuis une quinzaine d’années par plusieurs États d’Afrique australe : les aires de conservation transfrontalières (Transfrontier Conservation Areas). Leur ambition est de contribuer à la préservation de la biodiversité, à la paix et à l’intégration régionale des pays, à travers la croissance économique durable, Elles ne se limitent pas à l’association dans une même unité de gestion de parcs nationaux situés de part et d’autre des frontières nationales, mais elles incluent également de larges portions des zones communales adjacentes.

Kavango Zambezi

La Zone de protection transfrontalière Kavango Zambezi ou “KAZA” est l’aboutissement d’un parcours épineux. Diverses tentatives de mise en place du projet ont été engagées dans le passé sans aboutissement, principalement à cause du manque de prise en compte des populations locales au sein de l’initiative. KAZA est désormais la plus vaste réserve naturelle internationale au monde. Le territoire s’étend sur cinq pays de l’Afrique australe qui ont mutualisé leurs propres zones de conservation. Au total, 36 régions de l’Angola, la Zambie, le Zimbabwe et du Botswana, composent un patchwork naturel d’une superficie d’environ 440 000 kilomètres carrés, équivalente à celle de la Suède. La réserve naturelle couvre l’ère d’habitation de 45 % des éléphants d’Afrique ainsi que celle de plus de 600 espèces d’oiseaux et de 3 000 espèces de plantes. Le territoire englobe par ailleurs les chutes Victoria, et delta de l’Okavango, au Botswana. Outre la protection des espèces, “KAZA” a été mise en place dans l’intention de permettre aux animaux de suivre leurs routes de migration naturelle. En effet, jusqu’à présent ces voies étaient perturbées par les frontières et les conflits imposés par l’Homme.

Mais trop d’éléphants au Zimbabwe

Parc de Hwange, Zimbabwe (crédit photo P. Jacquemot)

L’équilibre n’est pas aisé à trouver. Le cas du Zimbabwe mérite aussi l’attention. Autrefois, les éléphants étaient, comme ailleurs, décimés pour le commerce de l’ivoire. Aujourd’hui, ils prolifèrent à une vitesse inattendue, au risque de menacer les écosystèmes. Selon la direction du parc Hwange, au nord-ouest du pays, la population de pachydermes a tellement augmenté ces dernières années, qu’on en compte entre 35 000 et 40 000, soit deux fois la capacité d’accueil locale. Le problème c’est que ce nombre excessif de ces géants pèse sur les ressources en eau et sur l’ensemble de l’écosystème du parc, qui abrite plus de 100 autres espèces animales, dont les quatre du fameux Big Five : lion, léopard, buffle, rhinocéros. Aussi, pour abreuver les éléphants dans cette vase étendue de 14 600 km2, des pompes doivent amener de l’eau de juin à novembre. Outre les problèmes liés à l’eau, les éléphants sont si actifs que la végétation a été dégradée. Les éléphants sont notamment accusés de décoller les écorces des arbres et de déterrer les racines pour se nourrir. Les arbres n’ont plus une croissance aussi rapide qu’ils le devraient, ils produisent moins de graines. À long terme, cela aura un effet négatif sur tout l’habitat de Hwange. La savane africaine est censée être une mosaïque d’arbres et d’herbes. Dès qu’il y a davantage d’herbages que d’arbres, la savane ne fonctionne pas comme elle le devrait et certaines espèces seront définitivement perdues. Dès lors, certains écologistes préconisent de laisser la nature suivre son cours.

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