Comprendre les enjeux de l'agriculture
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D’autres parcs en péril

En Centrafrique

En Centrafrique, un recensement aérien a été réalisé pour mesurer l’impact sur la faune sauvage du Nord de la RCA du conflit intercommunautaire qui sévit depuis 2013 entre la Séléka, une alliance de plusieurs groupes armés, essentiellement musulmans et les milices d’obédience chrétienne d’auto-défense, les anti-Balaka. Les résultats montrent que les populations de grands mammifères ont été décimées dans de larges zones de leur domaine vital. Quelques populations de girafes de Kordofan, d’élans de Derby, de buffles et d’antilopes rouannes subsistent toutefois en petits nombres. Aucune trace de présence d’éléphants n’a en revanche été observée. Le braconnage et le trafic illégal de la faune, impliquant autant des groupes armés circulant entre les frontières que des chasseurs locaux, ont cruellement affecté la zone.

Au Botswana

Plus au Sud, enclavé entre la Zambie et l’Afrique du Sud, le Botswana abrite la plus grande population africaine d’éléphants en liberté, évaluée à encore 135 000 têtes en 2017. La richesse de sa faune en a fait un sanctuaire très prisé des amateurs de safaris haut de gamme et un des pôles de croissance de son économie, qu’il protège grâce à un arsenal antibraconnage jusque-là considéré comme exemplaire. Au moins 90 cadavres d’éléphant ont été dénombrés en septembre 2018 par l’ONG Éléphants sans frontières au cours d’un recensement aérien de la population de pachydermes. Ces tueries sont intervenues quelques semaines après la décision des autorités de Gaborone de désarmer leurs « rangers » spécialisés dans la lutte antibraconnage. Jusque-là, les troupeaux d’éléphants étaient largement laissés en paix au Botswana mais, désormais, ils sont dans la ligne de mire des braconniers.

En Afrique de l’ouest

La réserve de Nazinga situé près de  dans le sud du Burkina Faso, fondé en 1979 par deux naturalistes, a expérimenté un concept nouveau à l’époque pour l’Afrique de l’ouest, le « ranching ». Il s’agit de combiner le tourisme de vision et la chasse contrôlée notamment dans des zones de chasse villageoises. Elle jouxte la forêt classée de la Sissili qui est également exploitée pour la chasse. La bonne gestion de cet écosystème protégé a provoqué l’arrivée d’une faune importante qui cherchait un refuge. Aujourd’hui, la population est de plus de 600 éléphants. Il s’agit d’une densité exceptionnelle pour l’Afrique de l’ouest.

Mais ce n’est pas le sort de tous les animaux de la région. Le lion est une espèce rare et pourtant elle est menacée. À l’instar d’autres grands félins, elle voit sa population diminuer d’année en année. Alors qu’il y a cinquante ans 100 000 lions vivaient en Afrique, il y en aurait aujourd’hui entre 20 000 et ; 25 000 seulement. La Liste rouge des espèces menacées de l’UICN, évalue le risque d’extinction de chaque espèce selon des critères spécifiques. L’évaluation suggère que les populations de lions en Afrique ont connu un déclin global de 43 % entre 1993 et ​​2014. L’espèce est toujours classée dans la catégorie « Vulnérable » sur la Liste rouge, mais la plupart des populations présentes en dehors de l’Afrique australe (incluant le Botswana, la Namibie, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe) sont considérées comme « En danger » (Afrique de l’Est et Afrique centrale) ou « En danger critique d’extinction » (Afrique de l’ouest), le dernier stade avant la disparition. Tout conduit à s’inquiéter. Il existerait désormais 400 lions d’Afrique de l’ouest, dont moins de 220 matures donc en âge de se reproduire. 90 % d’entre eux vivent dans un seul et même endroit, dans le complexe qui réunit trois aires protégées : le parc national W au Niger, le parc national d’Arly au Burkina Faso et le parc national de la Pendjari, au Bénin.

Parc de la Pendjari (crédit photo P. Jacquemot)

Le braconnage pour la viande de brousse figure en tête de liste des menaces qui pèsent sur le lion d’Afrique de l’ouest. Ce n’est pas le félin qui est directement chassé, mais ses proies. Buffles, zèbres, girafes, impalas, grands koudous et antilopes cobes à croissant sont particulièrement recherchés. Si à l’origine cette viande était surtout consommée dans les milieux ruraux et défavorisés, elle est aujourd’hui considérée comme un mets de luxe dans des marchés comme l’Europe et l’Amérique du Nord. Résultat, les braconniers n’hésitent pas à traquer ces animaux, réduisant par la même occasion de façon drastique le garde-manger des prédateurs comme le lion.

L’ivoire et la corne, un commerce destructeur

Par leur gravité, les situations qui viennent d’être évoquées attirent l’attention sur l’avenir de la faune sauvage africaine. L’éléphant est particulièrement menacé pour ses défenses. L’UICN estime que le très rémunérateur trafic de l’ivoire a tué plus de 300 000 éléphants au cours de la dernière décennie en Afrique. Il en reste 110 000. Les premiers importateurs mondiaux d’ivoire sont le Vietnam et la Chine. Le nombre de produits en ivoire vendus dans le sud de l’empire du Milieu, en particulier dans les villes de Guangzhou et de Fuzhou, a plus que triplé depuis le début de la décennie 2000, la majorité commercialisée illégalement.

L’on se souvient que Vince, l’un des trois rhinocéros du zoo de Thoiry (Yvelines), qui a été abattu 2017 de deux balles de gros calibre dans la tête et sa corne principale a été sciée et volée. Une première en Europe. La même année 1 028 rhinocéros blancs (Ceratotherium simum) ont été tués en Afrique du sud, dont la moitié dans le parc Kruger, en dépit d’une surveillance renforcée des « rangers ». A ce rythme, ils auront disparu d’ici 20 ans, massacrés par la loi du marché. L’Asie est preneuse de la corne du rhinocéros, qui, une fois réduite en poudre, est utilisée en médecine traditionnelle. La corne est localement transformée en perles, en bracelets et en poudres pour échapper à la détection et fournir des produits prêts à l’emploi en Asie, principalement au Vietnam, devenue la plaque tournante du trafic à la suite de l’interdiction de ce commerce en Chine. Sur le marché noir, elle s’échange entre 30 000 et 60 000 dollars. Un kilo de corne vaut autant qu’un kilo de cocaïne. Les vertus de cette corne sont pourtant contestées. Les deux kilogrammes de corne de rhinocéros qui justifient que l’on abatte un animal qui pèse deux tonnes, n’ont pas plus de propriétés – analgésiques, antispasmodiques, anti-inflammatoires, anticancéreux ou aphrodisiaques – que la poudre de perlimpinpin. La corne n’est que de la kératine comme les poils, les plumes, les ongles ou les becs de nombreux animaux. Une autre filière, mais d’une envergure beaucoup plus limitée, existe car la corne sert de manche de poignard – le djambia – au Yémen et dans d’autres pays arabes. On ne compte pas moins de 400 ONG qui lèvent des financements pour lutter contre ce trafic qui fait la fortune des « barons de la corne ».

Les fonctions de la chasse

Les aires protégées ont, comme nous le verrons, de multiples fonctions. L’une est celle relative à la chasse, Un sujet controversé.

Les premiers parcs naturels sont nés à une époque de l’histoire coloniale où certains chasseurs sportifs voulaient empêcher d’autres chasseurs de tuer « leur » gibier. Ces autres chasseurs étaient des peuples autochtones ou des colons pauvres qui chassaient pour se nourrir, utiliser ou vendre la viande et les peaux. Les chasseurs fortunés, eux, ne chassaient pas pour se nourrir, même quand ils consommaient leurs proies. En un siècle, les choses ont-elles changé ? Certaines personnes profitent de la protection de la nature, à commencer par les chasseurs de trophées. Les riches peuvent donc chasser ; les pauvres, non. Qu’ils s’y risquent ils seront traités de « braconniers ». Ce ciblage sur les chasseurs autochtones détourne souvent l’attention qui devrait se porter sur les vrais braconniers.

On observera que la chasse des espèces de viande de brousse constitue l’une des menaces pour les écosystèmes tropicaux en Afrique. Il est estimé que le commerce de viande de brousse à travers l’Afrique centrale et de l’ouest représentait jusqu’à 200 millions de dollars par an. Les taux de récolte des animaux sauvages sont élevés, avec des évaluations pour l’Afrique centrale entre 1 à 5 millions de tonnes par année. Pour autant il ne s’agit pas de dénoncer la chasse de subsistance qui est un moyen d’existence des communautés sylvicoles et de chasseurs-cueilleurs, représentant non seulement une source importante de protéines et de revenus pour les familles mais faisant également partie intégrante de l’identité culturelle. La vraie question est finalement de savoir si les peuples autochtones ont le droit de survivre ou si d’autres, dont ceux qui sont à la tête de l’industrie de la conservation, ont toujours le « droit » de les stigmatiser. Et qu’on ne s’y trompe pas : les priver de leurs terres et de leur autosuffisance équivaut à les détruire à coup sûr.

Concrètement, il y a de nombreux indices qui laissent penser que la chasse commerciale a remplacé la chasse de subsistance et continue de gagner en importance. Un tel décalage dans les formes de chasse augmente la vulnérabilité d’extinction de nombreuses espèces de mammifères. Quand la chasse est ainsi exploitée et commercialisée de manière excessive, les populations de faune sauvage en souffrent. De dramatiques déclins des populations d’espèces de grande taille, voire leur disparition locale, sont recensés dans les zones de chasse intensive. Le développement de moyens de subsistance alternatifs est dans ces conditions une stratégie pour de nombreuses ONG et certaines institutions comme la Commission des forêts d’Afrique centrale. Des projets ont été mis en œuvre depuis le début des années 1990. Toutefois, malgré les dépenses considérables qui leur ont été attribuées, les preuves des impacts des projets sur les pratiques de chasse, sur les populations d’espèces et sur les moyens de subsistance locaux restent à être vérifiées.

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