Comprendre les enjeux de l'agriculture
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L’inclusion dans les politiques des Etats

Certains pays africains ont créé un environnement propice à l’égalité entre les sexes avec l’adoption de politiques budgétaires « sensibles au genre », des programmes ciblés sur l’autonomisation des femmes, des systèmes de suivi-évaluation « genrés » et des systèmes de gouvernance tendant vers la parité. Ils ont doté leurs institutions agricoles de « cellules genre », créé des mécanismes de coordination et de mobilisation des ressources pour le genre, des programmes de formation correspondants ainsi que des directives spécifiques pour renforcer l’accès au foncier des femmes (FAO, 2018).

Depuis de très nombreux programmes de sécurité alimentaire, de protection sociale et de renforcement de la résilience face aux aléas climatiques ciblent les ménages gérés par des femmes, reconnaissant non seulement leur vulnérabilité, mais aussi leur rôle particulier dans la réduction de l’insécurité alimentaire et de l’atténuation de la surexposition au risque de pauvreté. 58% des programmes agricoles de 38 pays subsahariens contiennent des mesures ciblées « genre » (FAO-UA, 2018). D’autres initiatives telles celles relatives aux technologies parviennent à alléger les corvées des paysannes (par exemple, les foyers améliorés[7]), surtout quand elles sont associées à la diffusion de l’électrification off grid et au désenclavement routier. Les gouvernants des États africains évoluent donc dans la direction souhaitée.

(Source, FAO-UA, 2018)

L’inclusion dans les projets des bailleurs

Une augmentation des revenus des paysannes ou un renforcement de leurs capacités d’adaptation grâce à un projet de développement ciblé en leur faveur produisent des résultats profitables sur la situation nutritionnelle, la santé de la famille et la performance scolaire des enfants. On estime, sans pour autant pouvoir le mesurer précisément, que lorsqu’un supplément de revenu est obtenu par une femme, il a quatre fois plus d’impact sur l’état l’éducation et la santé des enfants que le même revenu détenu par leur père.

Les bénéfices d’une prise en compte du genre sont aujourd’hui reconnus par les bailleurs de fonds au motif que l’égalité entre les sexes apparaît comme un puissant facteur de de développement durable, voire comme une condition d’efficacité, dans la lutte contre la pauvreté et comme une garantie de qualité des opérations de développement du fait des capacités gestionnaires spécifiques accordées aux femmes. Des politiques Genre visant l’empowerment (concept difficilement traduisible qui regroupe les enjeux liés à l’émancipation, au renforcement des capacités, à l’autonomisation, et à l’extension des pouvoirs des femmes) sont donc mises en place par la plupart d’entre eux. Les stratégies actuelles privilégient une approche transversale et systématique de diffusion et de mainstreaming du genre, et dépassent les approches sectorielles uniquement focalisées sur l’éducation, la santé et la microfinance. La stratégie française Genre et Développement adoptée en 2013 définit les priorités de la France constitue un cadre d’action pour tous les partenaires du développement. L’Agence française de développement a lancé son Cadre d’intervention transversal (CIT) sur le genre articulé autour d’indicateurs : 100 % des projets renseignés selon le marqueur Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE sur l’égalité femmes- hommes[8] ; au moins 50 % des opérations financées devant recevoir la note 1 ou 2 de ce marqueur.

La figure 5. empruntée à l’Agence française de développement (CIT, 2014) illustre la diversité des partenariats pouvant être mis en place sur le genre, et les différents niveaux d’intervention possibles.

Figure 5. Niveaux d’intervention des projets « genre »

CEDAW : Convention on the Elimination of All Forms of Discrimination Against Women,

Une révolution silencieuse

En analysant les évolutions récentes, on constate que les trois piliers du pouvoir des aînés identifiés par l’anthropologie (greniers, femmes, terres) sont aujourd’hui altérés. Le pouvoir sur le « grain » est perdu à partir du moment où le champ collectif familial qui approvisionne le grenier dont le chef de famille connaissait seul le contenu et dont il détenait la « clé », n’est plus la source principale d’approvisionnement de la famille. Le « pouvoir sur les femmes » s’affaiblit à partir du moment où la dot n’est plus négociée et payée par le père et que les cadets disposent de ressources propres pour s’en acquitter. Autre processus d’autonomisation : quand l’espace s’ouvre, les femmes négocient pour devenir des agents économiques autonomes. Enfin l’affaiblissement du pouvoir sur les terres demeure moins net : si les normes traditionnelles liées au foncier demeurent prégnantes, la modernisation du droit foncier – même lente dans son application – va accentuer une marchandisation des terres dont le contrôle risque d’échapper totalement aux familles rurales.

Les formes de résistance des paysannes au sein de la sphère domestique constituent un premier niveau où les rapports sociaux de sexe sont mis en cause, en général par une action individuelle de leur part. Les barrières émotionnelles et celles liées aux dépendances personnelles sont surmontées quand il existe des options alternatives en cas de rupture des liens familiaux. Les femmes peuvent aussi se saisir de leur responsabilité dans l’alimentation, et plus largement dans la reproduction sociale, pour accroître leur marge de manœuvre personnelle (Benaría et Sen, 2001).

Loin d’être des victimes et de subir, les paysannes réagissent, s’organisent dans des structures économiques locales, occupent des espaces auparavant masculins (cultures de rente), luttent pour leurs droits en tant qu’ouvrières agricoles dans les exploitations agro-alimentaires, s’engagent dans des associations, des groupements professionnels, des mouvements sociaux. Elles veillent aussi contre les dommages causés par des occupations abusives de terres ou de forêts par des firmes étrangères ou l’élite locale (Madagascar, Mali, Mozambique, Nigeria).

Une révolution silencieuse est donc à l’œuvre. Un statut social, une situation matérielle, une position politique ou administrative peuvent constituer une plus-value de pouvoir dans la sphère familiale et communautaire, l’emportant sur l’antériorité de l’âge et la domination masculine. L’autorité qui s’établit sur des trajectoires de vie de plus en plus individualisées est de moins en moins uniquement fondée sur l’âge et le sexe. En ménageant scrupuleusement les apparences, l’autorité des aînés et des chefs est peu à peu renégociée, circonscrite à des domaines plus restreints.

Ces luttes s’inscrivent souvent dans des formes plus larges d’action collective, associant les hommes, et qui portent sur le foncier, l’organisation des marchés, les prix au producteur, la fiscalité.

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