Comprendre les enjeux de l'agriculture
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2.    Un accès inégal aux moyens de production et de décision

Les données disponibles sont frappantes. Les femmes ont entre 30 et 50 % moins d’accès aux intrants et à la traction animale que les hommes (African Development Bank, 2016). Elles ne représentent que 8 % des propriétaires fonciers et accèdent à seulement 10 % du crédit disponible en Afrique de l’Ouest (Alimenterre-CFSI, 2018). Or la progression de la production agricole totale pourrait atteindre jusqu’à 20 % si l’accès des femmes aux intrants agricoles était égal à celui des hommes (OCDE-RéseauGendernet)[3].

Pas d’actifs, pas de crédit

Une première discrimination en termes d’accès porte sur le crédit. N’ayant pas d’actifs en propre à offrir en garantie, les femmes ont beaucoup plus de difficultés à accéder aux services financiers ruraux, ce qui à l’évidence porte préjudice à leur possibilité d’utilisation des intrants et des équipements. L’utilisation de comptes mobiles ayant toutefois augmenté sensiblement ces dernières années, atteignant des taux de 27 % chez les hommes et 20 % chez les femmes, l’inclusion financière des paysannes est une voie d’évolution, associée aux ressources de la microfinance rurale, quand sont levées les réticences des prestataires de services financiers à fournir des services de crédit, d’épargne ou d’assurances aux paysannes (comme aussi aux jeunes ruraux) en raison outre de leur manque de garanties, de leur manque d’éducation financière[4]. En fournissant une gamme de services financiers, y compris des crédits pour les petites et microentreprises, des facilités d’épargne, une assurance, des pensions, des facilités de transfert et de paiement incontestablement attractifs, la microfinance peut contribuer à l’autonomisation d’une catégorie de femmes rurales relativement aisée. Quoi qu’il en soit, les progrès associés aux pratiques de microfinance sur le niveau de vie des femmes, leurs relations, leur mobilité, leurs connaissances comptables ou encore sur leur motivation économique restent difficiles à évaluer. Il n’est souvent pas aisé de savoir si le microcrédit a permis le développement du territoire où les microcrédits sont octroyés.

Pas de crédit, pas d’équipements

Une autre discrimination porte sur l’accès à la mécanisation. Alors que des technologies sensibles au genre pourraient apporter des solutions susceptibles d’alléger le fardeau des paysannes et de hausser leur niveau de productivité, les ménages gérés uniquement par des femmes utilisent 35 % moins d’engrais non organiques et 9 fois moins de machines agricoles (FAO, 2015).

(Source, FAO-UA, 2018)

Les paysannes ont longtemps été marginalisées dans les acquisitions techniques et les programmes de vulgarisation. L’étude de la FAO (2018) consacrée à l’utilisation de la mécanisation et au recours à la technologie par les femmes témoigne de leur difficulté d’accès aux technologies du travail du sol tels les charrues et les tracteurs comme à celles portant sur la transformation. Les innovations auxquelles elles ont recours sont le plus souvent de type artisanal : décortiqueuse à main, moulin à mil ou presse à huile pour la transformation des produits agricoles. Les travaux qui consistent à piler le mil, décortiquer le riz, ou transformer le manioc restent des activités manuelles éprouvantes.

Un marqueur fondamental des inégalités : l’accès à la terre

L’accès au foncier demeure partout en Afrique un enjeu central. Dans six pays, les femmes représentent moins de 20 % de la propriété foncière agricoles.

(Source, FAO-UA, 2018)

Il est notoire que les paysannes chefs de ménage gèrent des terres moins importantes que celles placées sous l’autorité des hommes. Dans le cadre du mariage, on leur en alloue une fraction, en marge de celle du conjoint. Il s’agit généralement d’une petite surface réservée à des productions d’appoint : maraîchage, potager, horticulture, vivrier, élevage de case. Lorsque l’époux est absent ou s’efface de l’activité de production, il leur arrive de contrôler des surfaces plus ou moins importantes, selon le type de cultures, vivrières ou commerciales. Mais ces surfaces appartiennent toujours au conjoint ou à sa famille. C’est en leur nom qu’elles les gèrent.

Les régimes fonciers de genre peuvent évoluer sous l’effet de luttes collectives des paysannes, comme nous le verrons plus loin, ou lors de renversements brutaux de l’ordre établi. Le cas du Rwanda illustre de manière dramatique cette seconde possibilité : le génocide de 1994, en détruisant les moyens de production et en causant la perte des droits fonciers des populations sacrifiées ou déplacées, a fourni l’occasion d’une renégociation des rapports sociaux de sexe et de l’accès des femmes au foncier.

Inégalité dans la prise de décision

En pays kikuyu au Kenya, une légende, qui relate le passage historique du matriarcat au patriarcat, veut qu’à l’origine les femmes aient détenu le pouvoir au sein de la communauté, mais que, lassés de cette suprématie, les hommes aient recouru à un stratagème digne d’une tragédie grecque pour le leur retirer. Les maris conspirèrent pour féconder leurs épouses toutes en même temps et prirent le pouvoir alors que leur grossesse simultanée leur interdisait toute résistance.

La prééminence sexiste sur la gestion du foncier, des intrants, du crédit et des équipements se retrouve dans presque tous les contextes. Et même lorsque la culture est matrilinéaire comme par exemple en pays ashanti au Ghana, les hommes (oncle, frère) dominent sur cette gestion ainsi que sur la vente des produits d’exportation (cacao, arachide, café, huile de palme, sucre), même dans les zones où les femmes sont impliquées dans le grand commerce (Ghana, Nigeria, Togo ou Bénin).

Les paysannes sont rarement parties prenantes dans les centres de décision économiques (associations villageoises, coopératives, ONG, etc.) ou politico-administratifs (district, communauté rurale, village). Elles occupent moins d’un quart des postes à responsabilité dans les organisations paysannes en Afrique de l’Ouest (Alimenterre-CFSI, 2018)

Quand les stratégies de développements du monde rural ont intégré leur présence dans des unités de production, l’idéologie localement dominante, d’essence patriarcale, postule, souvent d’emblée, une autorité masculine. Elles continuent dans une large mesure à jouer un rôle de second plan, attirent peu l’attention et ne reçoivent que peu d’aide. Cette prééminence sexiste sur la gestion du foncier, des intrants, du crédit et des équipements se retrouve encore dans presque tous les contextes.

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