Comprendre les enjeux de l'agriculture
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L’effet ambivalent de la marchandisation

Les cultures commerciales de rente sont appropriées par les hommes, comme dans les cas du café, du cacao ou de l’huile palme, des cultures introduites à grande échelle en zones tropicales pendant la période coloniale. Pour autant, les agricultrices jouent de plus en plus des rôles importants dans les chaînes de valeur à potentiel d’exportation tels que les fruits et les légumes, les produits laitiers, la volaille, l’engraissement des animaux, la conservation du poisson et des produits finis traditionnels ayant la possibilité d’être des produits de niche (beurre de karité, savon, farines, boisson etc.). Le karité, « culture féminine » par excellence dans les pays sahéliens, structure les identités féminines autour de la transformation de l’amande en beurre de karité et de commercialisation. Cette mutation structurelle relie de plus en plus ruraux et urbains et façonne de nouvelles possibilités : accès aux marchés des intrants, salarisation dans des exploitations de grande taille, déploiement d’activités non agricoles…

Le changement des « construits identitaires » tient à deux processus (Guétat-Bernard, 2015). D’abord, l’importance des mobilités spatiales féminines lesquelles induisent des mobilités sociales. Le rattachement contraint des paysannes au couple périmètre de la résidence/périmètre d’exploitation est bouleversé par le départ des femmes – plutôt les plus jeunes – en quête de revenus monétaires. Ces mobilités, vecteurs de prise d’autonomie, mettent graduellement en question le carcan lignager. Ensuite, selon la diversité de leurs conditions, les femmes inscrivent de plus en plus leurs activités dans des liens plus rapprochés avec le marché. Dans le secteur maraîcher par exemple, qui se développe surtout en proximité des zones urbaines, les paysannes prennent une part croissante dans la production comme dans la gestion et la décision et accèdent à des revenus monétaires en propre.

Pays maasaï, Kenya © Jacquemot

Dans ce contexte en évolution, le rapport à l’argent cristallise des tensions particulièrement prégnantes. La monétarisation doit logiquement contribuer à l’autonomisation et de la sorte à l’accroissement des marges de manœuvre des paysannes. Pour autant, l’amélioration de leur sort ne saurait être considérée comme une incidence mécanique de leur accès à des revenus monétaires additionnels. Comme le montrent en particulier les bilans critiques des politiques dites « d’empowerment des femmes » par les activités génératrices de revenus, un risque non négligeable existe d’engendrer une charge de travail additionnelle excessive (Guérin et Kumar, 2011). De surcroît, les femmes utilisant pratiquement tout ce qu’elles gagnent avec la vente de leurs produits agricoles et de leur artisanat pour les besoins du ménage, les hommes de leur côté en gardant au moins 25 % pour d’autres usages) (IFAD, 2019), les marges de manœuvre des femmes sont alors amaigries, en même temps que la disponibilité d’argent sert de prétexte à leur époux pour réduire leur contribution au budget familial. De fait, le marché émancipe, mais il peut aussi enfermer.

L’électrification, facteur de changement ?

Dans la majorité des programmes « genre » conduits par les ONG pour améliorer les conditions de vie de ces femmes et de leurs familles, il est recherché un « bond qualitatif » grâce à la professionnalisation des initiatives, la mise en place d’un dispositif d’appui-conseil en gestion et commercialisation animé par les organisations paysannes, et la facilitation de l’accès aux divers moyens de production, facteur de plus grande autonomie.

L’électrification procure une contribution appréciable à la modernisation rurale, avec la démultiplication des activités qu’elle offre : recharge de lampes, de téléphone, de batteries, mais aussi purification de l’eau, réfrigération, petite irrigation, première transformation (meunerie, décortiqueuse, batteuse de maïs, rappeuse de manioc, polisseuse de riz), stockage post-récolte, artisanat de couture et de conservation. Divers autres impacts collatéraux (gain de temps en collecte de bois, travail nocturne, incitation à la bancarisation progressive par le pay-as-you-go) sont aussi évidents en faveur de l’autonomisation des paysannes. Ainsi, observe-t-on une corrélation entre l’augmentation de la consommation d’électricité et l’amélioration de l’indicateur d’inégalités de genre[5]. On considère que, dans un contexte de dénuement énergétique extrême, ce sont les premiers KWh qui ont l’impact le plus significatif sur les conditions d’existence des familles et donc des femmes (Jacquemot et Reboulet, 2017).

L’implication des femmes dans la gestion des équipements, comme les plateformes et les kiosques solaires ou les microréseaux hydroélectriques, est souvent recherchée par les projets des ONG (GERES, Gret, Électriciens sans frontières…) qui identifient clairement le collectif des femmes d’un village comme l’acteur incontournable pour l’efficience du projet. On observe parfois certaines dérives dans la volonté de les impliquer totalement. C’est ainsi que l’obligation de gestion des plateformes par les collectifs de femmes, qui fut systématiquement imposée dans les projets du PNUD dans les années 1990, s’est traduite par la constitution d’un circuit de gestion parallèle masculin, composé des notables du village. Cela réduisit d’autant les marges de liberté des femmes qui se trouvaient contraintes de se soumettre aux avis émis par les aînés du lignage. De plus, les bénéfices engendrés permettaient à peine de couvrir les charges d’exploitation, la trésorerie du site servant davantage à fournir des privilèges sonnants et trébuchants aux notables qu’à constituer une base aux activités génératrices de revenus des femmes.
Comment les politiques publiques tentent-elles de les accompagner ?

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