Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Les productions et les spéculations concernées

Près de 60 % des transactions foncières sont destinées à la production d’agrocarburants. 15 % concernent la production de denrées alimentaires. Le reste concerne les cultures industrielles pour l’exportation, telles que l’hévéa, le coton, l’huile de palme et l’alimentation animale, et aussi les fleurs coupées d’Éthiopie et du Kenya. Dans une faible mesure, certaines opérations portent sur le secteur forestier (pâte à papier, puits de carbone) ou le secteur touristique. Les aires protégées peuvent aussi malencontreusement être affectées. Les parcs de la Virunga – le plus ancien d’Afrique – et celui de Salonga en RD Congo sont menacés d’être amputés d’une partie de leur territoire par des exploitants pétroliers. En Tanzanie, 1 500 km2 du parc du Serengeti a été cédé à la famille royale de Dubaï pour y chasser le buffle, évinçant 40 000 éleveurs massaï de leurs aires de pâturage.

La théorie économique établit une relation étroite entre l’espérance de revenu de l’exploitation de la parcelle, la rente et le prix d’achat, en considérant la rente comme indexée sur le revenu d’exploitation et le prix d’achat comme la somme actualisée des flux de revenu tirés de la rente. Sur le plan empirique, cette relation est en Afrique infirmée. Les terres sont souvent proposées puis concédées pour de longues périodes, allant jusqu’à 99 ans, pour des prix bas alors que la rente potentielle est élevée. En 2016, en Sierra Leone, le prix d’achat de l’hectare était de 2 dollars, en Éthiopie, de 6,75 dollars alors qu’au Brésil ou en Argentine, le prix de l’acquisition se situait entre 5 000 et 6 000 dollars par hectare. Les prix sont toutefois très variables selon les territoires, au sein d’un même pays. Ainsi par exemple, au Kenya, une acre (0,4 hectare) dans la plaine de Kitengela, non loin de Nairobi, vaut 10 000 dollars, alors que des informations font état de terres du delta du Tana louées à des entreprises qataries pour la modique somme de 3 dollars l’acre. En Afrique du Sud, les prix peuvent atteindre 60 000 dollars l’acre dans la région des Winelands mais pas plus de 80 dollars dans le Karoo.

En toute logique, le plus grand développement des marchés des marchés fonciers est observé sur les fronts pionniers agricoles, sur les terres à fort potentiel pour la production agricole (irriguée si possible), dans les régions bien desservies par les infrastructures de transport et enfin dans les zones périurbaines. Les perspectives de retour sur investissements sont impressionnantes. Ainsi pour la culture du sucre, une fois les obstacles initiaux dépassés et la culture lancée, un hectare pourrait rapporter 18 500 dollars en Zambie, 8 000 dollars au Kenya contre 3 750 dollars au Brésil.

Les avantages déclarés et les limites observées

La controverse sur les appropriations de terres à grande échelle est intense depuis la fin des années 2000. Si les promoteurs des transactions insistent sur l’aspect « gagnant-gagnant » des acquisitions de terre, d’aucuns restent sceptiques quant aux bienfaits globaux et à long terme de telles initiatives.

D’un côté, sont mis en avant les apports de capitaux, de techniques et de management au profit d’agricultures en quête de modernisation, sans compter la création d’emplois et la réalisation d’infrastructures.

De l’autre, sont placées en exergue la compétition inégale avec l’agriculture vivrière familiale, les spoliations foncières (land grabbing), l’opacité des transactions qui exacerbent les tensions locales autour du foncier, la grande divergence qui existe entre les annonces et la réalité de la mise en œuvre des terres accaparées, l’absence de régulation par l’État qui se présente sous la forme de divers mandataires investis du pouvoir de négociation.

Avantages et inconvénients des cessions des terres à grande échelle

Avantages supposés Inconvénients observés
– Utilisation des disponibilités en terres agricole avec recours à des techniques modernes

– Augmentation de la productivité grâce au transfert local de technologies agricoles

– Création et formation d’emplois salariés

– Distribution de revenus monétaires avec un impact sur la création de marchés locaux

– Installation d’infrastructures, de transport notamment mais aussi de services divers

– Réduction de la pauvreté avec l’apport de services sociaux (écoles, centres de santé)

–  Baux trop faibles avec importantes exonérations et donc de pertes fiscales

–  Non prise en considération des droits d’usage coutumiers

–  Manque de transparence dans les transactions foncières négociées, sans consultation des populations concernées

–  Éviction des agriculteurs familiaux parfois sans compensation

–  Réduction de l’autosuffisance alimentaire par abandon des cultures vivrières

–  Absence d’analyse d’impact environnemental et menace sur les ressources rares, l’eau en particulier.

C’est un fait d’observation dans maints cas, les acquisitions de terres peuvent conduire à un processus d’éviction des anciens exploitants ou à leur de prolétarisation, les convertissant malgré eux parfois en travailleurs agricoles sur leurs propres terres. En même temps, lorsque les investissements interviennent sur des terres autrefois affectées à la production vivrière tournée vers le marché local, cette substitution pose alors le problème de la sécurité alimentaire. Le détournement des facteurs de production est aussi problématique. Les contrats se concentrent dans les régions disposant des plus importantes ressources en eau.

Le cas du Mozambique a été souvent cité. D’un côté, ce pays importait au début des années 2010 environ 300 000 tonnes de blé pour sa consommation, ce qui le rendait vulnérable aux cours mondiaux, et de l’autre il offrait des conditions très avantageuses aux exploitants étrangers comme l’exonération de taxes et de droits d’entrée. Une situation qui ne pouvait pas rester longtemps en l’état.

La mise en irrigation de terres concédées à des investisseurs indiens, saoudiens et chinois, dans la région de Gambela, dans le sud-ouest de l’Éthiopie, aboutirait selon Oakland Institute à une multiplication par neuf, par rapport à des chiffres remontant à 2002, de la consommation d’eau par des cultures très gourmandes riz et canne à sucre notamment.

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