Comprendre les enjeux de l'agriculture
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La pandémie a doublement impacté les victimes de la faim dans le monde. D’une part elle les a fragilisées en les privant de leur revenu habituel, d’autre part, elle les a rendues invisibles aux yeux des pays riches, trop occupés à gérer la crise sanitaire et économique sur le plan national. Mais elle aura eu un impact positif, acter la nécessaire transformation des filières agroalimentaires à travers le monde, en redonnant aux productions locales et inclusives leur importance : l’autosuffisance et, par extension, une plus grande résilience aux aléas extérieurs.

En 2015, à l’occasion de l’assemblée générale des Nations unies, 193 pays se sont engagés à atteindre 17 objectifs de développement durable pour satisfaire trois ambitions principales :

  • Mettre fin à l’extrême pauvreté
  • Lutter contre les inégalités et l’injustice
  • Régler le problème du changement climatique

Parmi ces objectifs, le deuxième, « Faim Zéro », vise à éradiquer la faim ou la malnutrition en améliorant la sécurité alimentaire.

Avant d’élaborer des stratégies ou d’opérer des transitions pour lutter contre les épisodes de famine, il faut être en mesure de saisir les sources et les contextes qui mènent à l’insécurité alimentaire.

Les nouvelles technologies ouvrent la porte à une approche différente des crises alimentaires. Outre les actions humanitaires déployées en urgence dans un but curatif, il sera désormais possible de prédire les risques de famine liés à la combinaison de facteurs défavorables.

HungerMap

Pour permettre une meilleure lecture des territoires touchés, le Programme alimentaire mondial (PAM) a dressé un état des lieux de la faim dans le monde grâce à une carte interactive (HungerMapLive).

Lancée par l’équipe du laboratoire de la faim du PAM, cette carte est régulièrement actualisée. Elle indique quasiment en temps réel, quels territoires sont en urgence. Une entrée supplémentaire « Covid-19 » a été ajoutée à cette carte dès le 27 mars 2020 pour tenir compte des impacts supplémentaires de la pandémie sur les systèmes alimentaires.

Anwen Chung, responsable de la gestion et de la stratégie de programme (surveillance de la sécurité alimentaire) au Programme alimentaire mondial des Nations Unies, note que la zone Sahel enregistre la plus grande détérioration en termes de sécurité alimentaire. Certaines populations craignent pour leur sécurité et ne sortent plus pour acheter leur nourriture. Le Burkina Faso, par exemple, apparaît totalement en rouge sur la carte, l’inquiétude concerne la moitié de la population privée d’une nourriture suffisante.

Cette nouvelle technologie s’appuie sur la data et la modélisation, alimentées par des indicateurs sociaux et économiques.

Pour Arif Husain, son économiste en chef, cette approche est novatrice, l’insécurité alimentaire est généralement déterminée par des données trop statiques par rapport à la dynamique du phénomène. Des évènements politiques, militaires ou climatiques modifient en quelques jours les zones de famine.

Pour assurer cette restitution, en temps réel, les 10 experts du laboratoire utilisent deux techniques :

  • Pour les pays en crises évidentes, des enquêtes téléphoniques quotidiennes gérées par des centres d’appel locaux sont réalisées : Yémen, Syrie, Cameroun, Burkina Faso, Niger (nord-est), Mali, Nigeria, République centrafricaine, RDC, Tchad, Mozambique, Somalie et Irak… un dispositif étendu à 30 pays au total. Pour chacun, jusqu’à 1500 enquêtes mensuelles sont menées et alimentent la carte interactive ;
  • Pour les autres pays « à risque », des indicateurs alimentent une modélisation prédictive : malnutrition infantile, balance commerciale, dépendance aux importations, inflation…

Les données, agrégées, sont en accès libre sur la carte interactive : conflits, économies, … et offrent une lecture géographique. Ces informations orientent les ONG dans le déploiement de leurs actions auprès des populations en difficulté.

Grâce à l’outil, le PAM établissait, qu’en 2020, 15 pays et 990 millions d’individus ne disposaient pas d’un accès suffisant aux denrées alimentaires.

Aussi utile qu’il soit, ce nouvel outil pose la question de la protection des données et de leurs destinations. En effet, le laboratoire travaille en partenariat avec des opérateurs privés, comme Alibaba qui a apporté sa contribution à l’établissement de l’algorithme durant les six premiers mois du projet.

Focus sur le Sahel

Au Sahel, les individus redoutent plus la faim que le virus, même si les restrictions de circulation induites par celui-ci sont venues accroître les difficultés dans cette région du continent africain.

La famine qui se profile s’annonce plus grave que les précédentes. Elle est amplifiée par un climat de moins en moins favorable aux productions alimentaires. Les actions curatives, politiques ou humanitaires, sont limitées du fait de la menace djihadiste ou des conflits communautaires.

Les populations sont habituellement confrontées aux violences, au réchauffement climatique ou aux problèmes politiques. Le Covid-19 est un défi supplémentaire.

A l’image des pays industrialisés, les États africains ont décrété des restrictions sanitaires alors que les amortisseurs sociaux sont quasiment inexistants. Les populations ont subi de plein fouet la contraction brutale des échanges due aux dispositions nationales :

  • Fermeture des frontières ;
  • Fermeture des marchés ;
  • Couvre-feu ;
  • Distanciation sociale ;
  • Restrictions de déplacement…

Avec la fermeture des marchés et le gel des échanges de marchandises, les agriculteurs ne peuvent ni acheter leurs graines, ni écouler leur production. Les éleveurs ne peuvent plus vendre leurs bêtes, les prix chutent alors que l’activité pastorale occupe 25 millions de Sahéliens.

Juin à septembre correspond à la période des pluies, les récoltes précédentes sont presque épuisées et les agriculteurs s’apprêtent à semer. Coumba Sow, coordinatrice résilience à la FAO explique que ces agriculteurs se retrouvent sans semences et sans revenu alors que les prix des denrées, locales ou importées, flambent : +30% au Nigeria, par exemple.

Et les quelques transports de marchandises qui circulent se retrouvent bloqués aux frontières et voient leur chargement se périmer. Même préoccupation pour les nomades : ils ne peuvent accéder aux fourrages et aux zones de transhumance, les cheptels sont regroupés autour de quelques points d’eau avec un risque de propagation de maladies. Les sources de revenu se tarissent pour eux.

Des conflits entre agriculteurs et nomades naissent aussi du fait de l’obligation de partager des surfaces plus contraintes.

Le Covid vient compliquer le quotidien de populations déjà fragiles ou déplacées par les conflits (1,3 millions de personnes ont dû quitter leur terre au Mali, au Burkina Faso et au Niger).

François Riffaud, directeur général de l’ONG Action contre la Faim, considère que le Covid n’est qu’un révélateur du dysfonctionnement des systèmes agroalimentaires dans le monde. Les États ne protègent pas leur population de la faim et les semences sont détenues par des grands groupes alors qu’elles devraient être considérées comme un « bien universel ». Par ailleurs, il rappelle que la production mondiale est suffisante pour couvrir les besoins des populations sous ou mal alimentées et qu’il faut recentrer des écosystèmes locaux, moins dépendants des échanges.

« La responsabilité de la sécurité alimentaire n’appartient pas qu’aux ONG » ajoute-t-il. Les États riches devraient allouer à la réponse alimentaire des budgets équivalents à ceux débloqués pour les réponses militaires telles que l’opération Barkhane.

La qualité de vie des populations, par un accès à la nourriture et aux soins, est le premier pilier d’une pacification des territoires.

Or, Alexandra Lamarche, avocate pour Refugees International, région Afrique Centrale et Afrique de l’Ouest, estime que les 5 millions de Sahéliens confrontés à la famine en 2020 (selon la PAM) seraient entre 10 et 15 millions aujourd’hui.

Les ONG appellent les États à mobiliser plus de fonds.

En 2020, les Nations Unies avaient défini une enveloppe de presque $3 milliards pour apporter une réponse humanitaire au Sahel. A peine 1/3 aurait été versé par les bailleurs.

Les ONG appellent les États à abonder cette enveloppe en mobilisant $5,5 milliards complémentaires pour aider les personnes au bord de la famine dans le monde.

Chaque jour, ces ONG sont témoins de la souffrance des populations et apportent le soutien qu’il est financièrement et logistiquement possible d’assurer dans les pays les plus touchés : Yémen, Afghanistan, Éthiopie, Soudan du Sud, Burkina Faso, en RDC, Honduras, Venezuela, Nigeria, Haïti, République centrafricaine, Ouganda, Zimbabwe, Soudan et ailleurs.

Elles accompagnent des acteurs locaux en capacité de produire suffisamment de nourriture dans des conditions économiques acceptables. Parfois, ces propriétaires de terres agricoles sont privés de leur outil de travail pour diverses causes :

  • Conflits ;
  • Inégalités ;
  • Changement climatique ;
  • Perte de terres ;
  • Perte d’emploi…

Les ONG constatent que cette guerre contre la faim est un plus grand défi pour les femmes et les filles mais des familles entières connaissent la privation de nourriture. En réponse, la mobilisation internationale est faible, chaque État ayant les yeux rivés sur sa propre économie durant cette période pandémique.

Ce sont les organisations humaines qui sont à l’origine des famines, ces mêmes organisations peuvent agir pour intervenir dans l’immédiat puis pour engager les transitions vers d’autres modèles économiques. Elles redoutent que si l’écart se creuse entre le besoin sur le terrain et la réponse humanitaire, l’espoir des populations s’étiole. Leur résilience a ses limites.

Pour des régions comme le Sahel où la culture vivrière est quasiment la seule source de nourriture, les besoins sont urgents non seulement pour contrer la situation actuelle mais aussi pour assister les exploitations à planter pour récolter demain. Le Secrétaire général de l’ONU a appelé à un cessez-le-feu mondial. L’aide humanitaire doit accéder aux populations les plus en danger.

La lutte contre la faim passe aussi par un accompagnement des exploitations vers une agriculture plus profitable et plus adaptée au changement climatique.

Les investisseurs misent sur la sécurité alimentaire

En avril dernier, la Banque africaine de développement (BAD) et le Fonds international de développement agricole des Nations unies (Fida) ont organisé un événement en ligne de deux jours sur le thème : « Nourrir l’Afrique : leadership pour intensifier les innovations réussies ».

A cette occasion, une coalition composée de partenaires financiers (banques, investisseurs…) ont annoncé le déblocage de fonds spéciaux en faveur de la sécurité alimentaire en Afrique, un projet à $17 milliards.

De leur côté, les 17 pays africains représentés se sont engagés à mettre en œuvre des politiques visant à doubler leur productivité agricole par le biais d’investissement en matière de :

  • Recherche ;
  • Technologie ;
  • D’accès aux marchés.

Sur ces 17 milliards 10 proviennent de la BAD qui va investir presque 2 milliards dans l’accompagnement des pays sur dix produits prioritaires pour les cinq prochaines années, avec un objectif d’autosuffisance. Le principal, $8 milliards, sera réservé à la création d’une chaîne de valeur pour ces produits.

Le Fida soutiendra à hauteur de $1,5 milliard la transition vers de nouveaux systèmes alimentaires et agricoles pour les trois années à venir.

D’autres contributeurs apportent leur soutien financier au projet, comme :

  • La Banque arabe pour le développement économique en Afrique : $1,5 milliard ;
  • La Banque islamique de développement : $3,5 milliards ;
  • La Fondation Bill & Melinda Gates : $652 millions…

Les acteurs de ce projet confirment leur volonté d’investir rapidement pour innover dans la production agricole et la rendre plus profitable et plus attractive pour les jeunes générations.

Sources : Le Figaro, Le Monde