Comprendre les enjeux de l'agriculture
Print Friendly, PDF & Email

La Russie a lancé une opération militaire en Ukraine le 24 février dernier, après plusieurs mois de tension engendrés par le rapprochement ukrainien avec le bloc ouest et un projet de ralliement à l’OTAN. Les gouvernements européens tentent de rassurer les acteurs économiques, notamment les filières agroalimentaires, en annonçant diverses mesures de protection à l’image de la France qui s’engage à maintenir les prix du gaz. Mais, la suspension par l’Allemagne, du projet Nord Stream 2 qui permet un acheminement de gaz russe vers l’Europe sans passer par l’Ukraine va mettre un peu plus sous pression les perspectives d’approvisionnement en énergie. Le prix du gaz sur les contrats à terme a augmenté de 5% le mégawattheure et le  prix du baril de pétrole Brent de la mer du Nord s’est envolé à $104,29 (+7,69%), une situation inédite sur les sept dernières années. Le Président américain, Joe Biden, a annoncé puiser dans les réserves stratégiques américaines de pétrole pour tenter de calmer la flambée des prix outre atlantique. Si les énergies représentent un poste important dans le secteur de la production agricole, les denrées elles-mêmes subissent les effets du conflit, à l’image des céréales comme le blé ou le maïs dont la Russie et l’Ukraine sont les principaux exportateurs au niveau mondial.

L’isolement imposé à la Russie aura donc des répercussions sur les prix des matières premières, directement ou indirectement. Les auteurs des sanctions économiques, principalement européens et américains, seront également touchés, de même que les autres continents, qu’ils interviennent ou non dans le conflit en cours.

Dans un tel système mondialisé, peu d’acteurs échapperont aux conséquences de ce conflit ukranien qui met en avant le domination de la Russie pour la fourniture de certaines matières premières.

Pour Anne-Sophie Alsif, chef économiste dans le réseau international d’audit et de conseil BDO et professeur à à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, les sanctions impactent peu les opérations militaires immédiate mais grandement la situation économique à venir de la Russie

Effet du conflit sur les cours et les devises

Dès la première journée d’offensive russe sur l’Ukraine, le Dow Jones de Wall Street affichait -2,46% et le Nasdaq -3,45%. Les principales places boursières comme Milan, Francfort, Paris et Londres, dégringolaient, de 3 à 5%. La bourse russe chutait de 35%, celle de Varsovie de 10%.

Dans le même temps, le cours des matières premières flambait, le cours du bléa augmenté de 6% la première journée de conflit, pour atteindre les  344 euros la tonne.

L’incertitude liée à la résilience ukrainienne et européenne devrait soutenir cette tendance haussière pour les matières premières.

Le cours du gaz naturel a grimpé de 50% par rapport au cours en vigueur avant le conflit. Les énergies européennes proviennent de Russie à hauteur de 40% pour le gaz naturel et 30% pour le pétrole. La France est toutefois moins dépendante que l’Allemagne vis-à-vis du gaz russe mais elle reste impactée par la hausse des cours.

Côté devises, le rouble a chuté à son plus bas historique, avant d’être stabilisé par la Banque centrale russe. La monnaie nationale s’échangeait jusqu’à 110 roubles pour un dollar dans la journée du 28 février dernier. L’Euro a aussi cédé du terrain face à un dollar renforcé (+1,42%).

Russie : l’importance des exportations

Les exportations de matières premières pèsent lourd dans l’économie russe. Elles représentent 60% de l’ensemble des exportations.

La Russie est le principal producteur mondial de blé et parmi les plus gros exportateurs de pétrole et de métaux, comme le palladium utilisé dans le secteur automobile ou l’aluminium et le cuivre.

La flambée des prix des matières premières bénéficie encore aux Russes parce que les besoins européens sont là à court terme mais le pays est fragilisé par cette dépendance aux exportations énergétiques. La transition opérée sur les énergies alternatives pourrait lui être fatale.

Patrick Rouyanné, président de TotalEnergies, a toutefois rappelé qu’à ce jour, il n’existe aucune filière alternative pour le gaz russe et que toute rupture d’approvisionnement aurait des conséquences importantes sur l’ensemble des économies européennes.

Certaines banques russes ont aussi connu des difficultés à assurer leurs transactions, après avoir été exclues du système de communication bancaire SWIFT auquel sont rattachés 11.000 établissements financiers dans le monde, et qui a permis d’effectuer 11 milliards d’euros de transactions financières mondiales en 2021. Cette sanction présente un risque pour les occidentaux, celui de voir la Russie développer un partenariat avec la Chine pour mettre en place un système de transaction concurrent basé sur le yuan.

Aucun des protagonistes n’a intérêt à se priver des flux de matières premières russes ou à voir leur cours continuer à flamber, d’où la stratégie d’isoler le Président Poutine dans une forme d’illégitimité, tout en maintenant les opportunités d’approvisionnement. Une stratégie difficile à mettre en place en raison des partenariats entre la Russie et l’Asie, existants ou potentiels.

Selon Anne-Sophie Alsif, Poutine affiche clairement une priorité à la souveraineté territoriale avant celle économique, pour un pays déjà fragilisé sur ce plan, avant même le début du conflit. Passée au onzième rang mondiale, l’économie russe voit son taux de croissance régresser depuis une dizaine d’années.

Les conséquences seraient une Russie encore plus appauvrie et une démocratie ukrainienne ménacée.

L’Afrique : la relation russe mise à l’épreuve

L’Afrique, qui importe du blé russe et ukrainien est aussi touchée par ce conflit et les sanctions qu’il génère.

L’événement va mettre à l’épreuve une relation dite durable, établie entre la Russie et le continent africain. Macky Sall, Président de l’Union africaine (UA) a exprimé son inquiétude face au risque de rupture des échanges tout en rappelant la nécessité, pour la Russie, de respecter le droit international et la souveraineté de l’Ukraine.

De son côté, l’Afrique du Sud a condamné l’action russe, évoquant aussi la charte des Nations-Unies qui appelle à l’intégrité territoriale et à la souveraineté des États.

Tandis que le Maroc a partagé son inquiétude sur la situation entre la Russie et l’Ukraine, l’Algérie s’est adressée directement à ses ressortissants expatriés, les appelant à la prudence.

La crainte des pays africains concerne principalement les perturbations d’approvisionnement et la flambée des prix des céréales, dans un continent déjà durement touché par la sécheresse et l’insécurité alimentaire.

Le continent africain, conscient des risques pour son approvisionnement, l’insécurité alimentaire et l’instabilité politique qu’elle pourrait produire, tente de conserver une posture neutre dans ce conflit russo-ukrainien, notamment sur la question liée aux intérêts européens.

La France : rassurer avant l’élection présidentielle

Après presque un mois de conflit russo-ukrainien, l’Europe peine à mesurer l’efficacité des sanctions sur le conflit ou les conséquences pour ses finances publiques.

Quelques jours après l’attaque, le gouvernement français s’est d’abord voulu rassurant sur sa capacité à contrôler les conséquences économiques de cette opération militaire en Ukraine.

Désormais, le gouvernement évoque un prolongement de ce conflit et des répercussions inévitables sur les coûts des matières premières et le pouvoir d’achat des Français, indiquant que l’action publique concernera de toute façon la tranche de la population la plus pauvre. Cette annonce s’inscrit dans le prolongement des mesures déjà mises en œuvre dans le cadre des difficultés économiques dues à la pandémie : chèque énergie, prix du gaz capé, indemnité inflation…

Le pays fait face à des défis peu compatibles, satisfaire les futurs électeurs de la présidentielle tout en poursuivant la dynamique de reprise économique.

La rupture des flux via la Mer Noire traduit concrètement la rupture et participe à l’affolement des marchés.

La France est partagé entre l’opportunité de relancer certains échanges, comme le commerce de blé français avec l’Algérie, et l’inaccessibilité de diverses matières premières :

  • Les engrais azotés et gaz naturel en provenance de Russie ;
  • La potasse importée de Biélorussie ;
  • L’huile de tournesol en provenance d’Ukraine.

Il faut dire que la majorité des denrées agricoles a déjà subi les conséquences du changement climatique à travers le monde : sécheresse en Afrique, la Niña en Amérique du Sud…

Par ailleurs, la hausse des cours du pétrole s’est répercutée sur celui des agrocarburants, ce qui tend un peu plus le cours du colza, proche de son précédent record de février, à 780 euros la tonne.

Sur le plan agricole, les obstacles à une reprise économique viable ont poussé le gouvernement à engager un « plan de résilience » constitué de mesures d’atténuation logistique et financière, selon le discours du Président français lors de sa visite au Salon de l’agriculture.

L’ensemble des candidats à l’élection présidentielle évoque la nécessité de mettre en place des boucliers de protection face à la flambée des prix sur les céréales et sur les énergies pour éviter la hausse des prix sur les produits alimentaires du quotidien.

Aujourd’hui, 50% du maïs importé en France provient de l’Ukraine. Fin février, cette céréale a vu son cours s’envoler à 321 euros la tonne sur le marché européen, alors qu’elle reste bloquée à quai dans les ports ukraniens. Le blé, lui, affichait un cours à 311 euros la tonne.

Face à de telles variations de prix, le gouvernement français et, plus globalement, l’Europe doivent protéger leurs matières premières agricoles des spéculateurs  (banques, investisseurs) afin de préserver leur disponibilité à assurere la sécurité alimentaire.

Pour Hélène Baudchon, économiste au sein de la BNP, la croissance peut se maintenir malgré le choc de la crise ukrainienne. Selon elle, le ralentissement de la croissance économique européenne devrait être compensé par les prévisions de croissance du PIB à 4%.

Les dépenses publiques effectuées pour amortir les crises, sanitaire, climatique ou géopolitique, pèsent sur la situation d’endettement des États européens, du moins pour ceux en capacité de financer une stratégie « d’attente » de résolution du conflit. Pour les autres, c’est une perspective d’appauvrissement après deux années difficiles en raison de la pandémie.

Sources : Midi-Libre, TV5 Monde, Courrier International, Le Monde