Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Dynamiques de transition : en pratique ?

Ayant listé certaines raisons qui expliquent les verrouillages importants et la vitesse de changement lente des grandes organisations agricoles, agro-industries et administrations reliées à l’agriculture – essayons de penser un scénario cible présentant une dimension agroécologique.

Nous proposons ici, volontairement, de cibler deux initiatives de transition menées par de petits acteurs minoritaires de type associations, entreprises sociales, coopératives locales de production.

Tout d’abord, observons un premier cas au nord, celui de Fermes d’avenir dans le débat public et sur le terrain.

©Icoysteme

L’association Fermes d’avenir a été fondée en 2013 en France avec l’ambition d’accélérer la transition écologique en France. Elle a pendant 2 ans travaillé principalement sur 3 axes : la création d’une ferme innovante à La Bourdaisière (maraichage en agroécologie), la communication auprès d’agriculteurs et du grand public (Fermes d’avenir Tour avec visite de plus de 300 fermes), et le plaidoyer politique (rédaction de documents, pétition signée par plus de 50 000 personnes, interventions à l’Assemblée nationale, visite du candidat présidentiel Macron à la ferme…). Elle  a ensuite rejoint le GROUPE SOS, première entreprise sociale européenne de 20 000 collaborateurs. Pendant les deux années suivantes, elle a alors complété ses actions par : des formations (pour agriculteurs -notamment avec un programme de compagnonnage « circulant » pendant 1 an sur plusieurs fermes pour monter en savoir faire agroécologique, pour « payculteurs » – acteurs du changement agricole sur un territoire et chefs de projets territoriaux, grand public), conseil et montage de projets de fermes, renforcement de l’image positive de l’agroécologie (livres, Concours Agriculteurs d’avenir pour récompenser des lauréats, film « On a 20 ans pour changer le monde »…).

Elle est en grande proximité avec la plateforme de crowdfunding (don et prêt) BlueBees, spécifiquement dédiée à l’agroécologie, qui a permis de router plus de 5 millions d’euros sur plus de 200 fermes et projets partout en France.

Elle a également facilité un projet de transition agricole et alimentaire dans l’Essonne (en région Ile de France), avec comme première brique la création d’une ferme innovante au plan organisationnel, en SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) et SCOP (coopérative de production), monté avec des partenaires économiques permettant d’assurer un schéma de production agroécologique et de débouchés commerciaux viables.

Ayant fait le constat initial que la progression de l’agriculture biologique et agroécologique était lente en France, trop lente par rapport aux enjeux et à divers rapports cités plus haut, l’association a tenté d’actionner simultanément plusieurs leviers : mutation du foncier agricole, formations innovantes, financements innovants, puis de trouver les clés d’un changement d’échelle de cette transition agroécologique, notamment par la création d’un fonds d’investissement original destiné à faciliter une partie du portage foncier, à réinvestir dans le capital naturel, humain sur de systèmes agricoles et alimentaires locaux.  La création de ce fonds est en cours.

Avec désormais du recul, il apparait que les points de difficulté se situent à plusieurs niveaux.

Le premier (et non le moindre si l’objectif est de contribuer à recréer plusieurs milliers de fermes petites à moyennes, à mettre en regard des 15 000 exploitations maraichères ayant disparu sur les 20 dernières années) : identifier les personnes qui ont le désir d’être agriculteur, et qui auront le profil et l’essentiel des compétences nécessaires. Dans de nombreuses zones en France, la demande en aval pour des produits frais, locaux, qualitatifs excède l’offre disponible, mais les profils prêts à vivre l’aventure de « devenir agriculteur » sont peu nombreux. Le retour à la terre est, pour des personnes non issues du monde agricole, un chemin difficile et un défi alors que dans l’histoire en France et toujours dans beaucoup de pays, « quitter la terre » est de manière tout à fait compréhensible synonyme d’espoir d’une vie moins difficile. Si le retour à la terre a été forcé par exemple en Grèce ou au Portugal lors de la dernière crise économique pour des jeunes ayant perdu leur emploi dans la capitale, il ne s’agit pas d’un levier souhaitable en France actuellement.

Plusieurs pistes sont explorées pour résoudre le nœud du « facteur humain » : compagnonnage pour faciliter l’apprentissage, proposition de former et insérer des réfugiés via l’agriculture, programmes de découvertes le plus en amont possible auprès des jeunes et valorisation du métier…

Le second est organisationnel à l’échelle des projets : chaque projet d’installation local se heurte à de nombreux blocages. Si la bio se développe, les modèles agroécologiques eux sont souvent mal compris et mal perçus par les autorités et décisionnaires le long du parcours du candidat à l’installation : les CDOA (commission départementale d’orientation agricole) qui fournissent un avis sur les dossiers d’installation sont majoritairement composées des syndicats agricoles dominants. Les banques agricoles principales ne financent pas ce type de projet.

Le troisième est d’un niveau politique national : la minimisation consciente des risques environnementaux et santé par les dirigeants, la sacralisation de la technique au détriment d’une vision globale (efficacité, humain et nature) entrainent des choix de politique publique et d’investissement public contraires à la dynamique de transition des systèmes agraires vers l’agroécologie.  Il semble impossible actuellement en France, de convaincre des décideurs publics de haut niveau de l’importance et de l’intérêt collectif du scénario agroécologie. Le refus de lire et reconnaitre le bien-fondé des rapports d’experts, la pression des lobbys, et le conformisme de pensée entraine le plus souvent un immobilisme total (voire un recul) dans un chemin de transition positif pour les agriculteurs, les habitants et consommateurs finaux.

Les exemples les plus récents dans l’actualité – rejet de 23 articles « verts » dans le projet de loi post « Etats généraux de l’alimentation » par le conseil constitutionnel (alors que le texte a été voté à l’Assemblée et au Sénat), vote majoritaire pro-CETA, débat autour du glyphosate et plus largement des phytosanitaires et intrants, investissements d’avenir agricole routés très majoritairement sur la technologie et très peu sur la science ou les infrastructures écologiques… tendent à montrer une absence de volonté d’investir dans le capital naturel et humain, et rendent délicat une chemin vers des systèmes agricoles et alimentaires viables.

On retrouve au fil de cette histoire deux leviers majeurs évoqués autour de D Meadows et E Ostrom : la nécessité (et l’impossibilité actuelle) de faire basculer et converger vers une autre mission du système agraire français, et l’enjeu de codécision et de participation locale incluant les acteurs concernés (pas seulement les professionnels agriculteurs majoritaires) à l’avenir de l’agriculture et de notre alimentation – et parce que tout fait système, de notre environnement et de notre santé.

Changeons de géographie et de système, avec un second cas au Sud : celui de Fleur de Vie et CLIMATS au Burkina Faso et Cameroun

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