Comprendre les enjeux de l'agriculture
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5. Pays émergents

Les continents start up

L’Afrique et l’Asie sont souvent qualifiées de continents startups par référence à l’immense potentiel que leurs agricultures représenteraient pour la machinerie agricole numérique dont les smartphones, les capteurs ou les drones. L’exploitation des données générées par cet outillage donne naissance à des applications et des portails relativement nombreux sur ces continents.

Certes les moteurs de croissance de ces contrées ne sont pas identiques. Selon l’OCDE, la croissance agricole résulterait en Asie de l’utilisation intensive des intrants alors qu’elle découlerait plus en Amérique du Sud de la productivité de la main-d’œuvre, résultat d’une mécanisation croissante.

La croissance de l’agriculture sub-saharienne, qui se porterait plutôt de mieux en mieux, s’expliquerait par la mise en culture de nouvelles terres arables et l’intensification des systèmes de culture et non par une franche amélioration de la productivité. La productivité par travailleur n’y aurait augmenté que de 1,6% au cours des trente dernières années contre 2,5% pour l’Asie.

Les enjeux économiques de la pauvreté des continents émergents sont considérables :

  • L’amélioration du niveau de vie des populations démunies passe par l’amélioration de leur productivité agricole ; les agriculteurs de ces pays cumulent toutes les plaies de la pauvreté : rendements bas, prix de vente spoliateurs et prix d’achat des intrants rédhibitoires ;
  • Pire, la pauvreté réelle est aggravée par une pauvreté croissance en matière de connaissances agricoles: réglementations confuses, marchés imprévisibles, sophistication croissante des intrants, mécanisation compliquée, et nous en passons. L’ignorance ferait perdre aux agriculteurs pauvres un quart de leur taux de croissance théorique.

Afrique sub-saharienne et Inde – auxquels nous nous intéresserons plus particulièrement dans ce chapitre, n’en présentent pas moins de fortes similitudes que M. Essaid Bilal, directeur de la recherche et développement d’OCP résume fort bien :

  • Une chaîne de valeurs agrobusiness complexe
  • La prééminence et l’hétérogénéité des petits agriculteurs
    L’hétérogénéité des conditions climatiques, des qualités de sols et des nuisances affectant la santé des plantes
  • La prédominance du modèle de relations B to C avec les fermiers.
    Il aurait pu, aussi, ajouter la vaste étendue des territoires.

Pauvreté économique, pauvreté en matière de connaissances et structure archaïque de l’agriculture imposent des contraintes que la technique peut alléger mais non résoudre. L’intervention des techniques numériques, fort avancée en Afrique et en Inde, a ses propres exigences pour pouvoir déployer ses effets bénéfiques. Citons, entre autres :

  • La couverture internet du territoire
  • La généralisation de l’utilisation du smartphone doté applications simples et faciles à déchiffrer
  • La livraison de drones pour les livraisons rapides d’intrants
  • Des portails de services
  • Des agronomes suffisamment nombreux pour aider les fermiers à lire leurs applications et à prendre de bonnes décisions

Lorsque toutes ces conditions seront réunies, alors et alors seulement, pourrait-on espérer, selon The Policiy Paper Series Number 16, une incroyable croissance des rendements de 50% ! La croissance agricole est connue pour un effet multiplicateur supérieur à celui de tous les secteurs économiques. Ainsi, une croissance de 1% du produit national brut agricole engendre-t-elle une augmentation de 6% des dépenses chez les plus démunis. Un document d’OCP Africa fait état d’un gain de 3 milliards de dollars en Afrique grâce au seul smartphone.

Les espoirs de progrès sont à la mesure des défis à relever. Il y a lieu d’être relativement optimiste. Les atouts des pays émergents sont nombreux. Voici, comment, des outils numériques, fussent-ils utilisés de façon rudimentaire, peuvent contribuer, contribuent déjà, à la croissance de les agricultures africaine et asiatique.

1. Le smartphone

Il est le roi de l’agriculture numérique dans les pays pauvres. L’Afrique comptait 67 millions de smartphones en 2013 et un Africain sur 5 consulte internet via son smartphone. Fournissant des informations météo, ils permettent de choisir le bon moment pour planter ou récolter. Ils améliorent considérablement la transparence des marchés agricoles et permettent à leurs propriétaires de se constituer en communautés collaboratives, fusent-elles rudimentaires.

2. Les applications

Outil privilégié de collecte des données fournies par les capteurs, le smartphone est le meilleur conseiller de l’agriculteur africain, sinon son outil d’aide à la décision.

Après certains de ses concurrents, OCP Africa s’apprête lancer, sous la direction de Younes Taoudi, sa propre application. Elle sera gratuite car elle autorise une grande collecte de données et surtout, sera le véhicule de vente des fertilisants maisons et de services annexes tels que les assurances. Il est, cependant, un problème, que l’application n’a pu résoudre : la nécessaire assistance d’un agronome au profit de fermiers analphabètes.

3. L’analphabétisme

L’Afrique repense l’école de demain. Les plateformes de E-learning fleurissent un peu partout sur le continent, comme en témoigne le succès de la tablette Qelasy. L’émergence de produits et de services made & designed in Africa est essentiel à l’émergence d’un modèle éducatif vernaculaire contemporain, adapté aux usages et aux défis locaux…

4. Le haut débit

Guère plus tard que le 18 juillet 2016, le conglomérat chinois Huawei rejoignait les rangs de Smart Africa Alliance, une alliance d’Etats africains destinée à promouvoir l’économie de la connaissance et des nouvelles technologies de l’Information. Son président, le rwandais Paul Kagame a insisté sur la connectivité haut débit pour le développement du continent. La Guinéé, le Gabon et bien d’autres se joints à une initiative, absolument essentielle au développement de l’agriculture numérique. C’est, certainement dans ce domaine que l’Afrique a accumulé le plus de retard. Les résultats de cette politique volontariste sont au rendez-vous : entre 2005 et aujourd’hui, le coût d’un envoi mobile d’un mégaoctet est passé de 8 dollars à quelques cents.

5. Les drones

Le drone est un moyen relativement bon marché pour veiller à la santé des plantes et améliorer les rendements grâce à la prescription d’intrants adaptés. Un droneport avec une infrastructure complète ne coûterait que $ 70 000. Ce n’est pas être trop lyrique que de penser qu’il reviendra au drone d’être le fer de lance de l’introduction du numérique en Afrique.

Ce n’est guère un hasard que plusieurs gouvernements africains et indien aient conclu d’ambitieux programmes de développement des drones avec certains des meilleurs acteurs de la Silicon Valley.

Le 28 juillet 2016, le gouvernement indien a annoncé un ambitieux projet de couverture agricole du territoire par drones couplés à une couverture à des satellites. Baptisé SENSAGRI, il est entièrement financé par plusieurs ministères indiens.

6. Les portails

L’Inde mérite une mention particulière pour son ingéniosité en matière de plateformes de services mobiles. Sur les 100 plateformes lancées dans le monde au début des années 2000, 30 étaient indiennes, plus que dans tout autre pays (d’après Policy Paper Series N°8). Le marché des plateformes était estimé à $390 millions pour l’Inde et 91 pour l’Afrique noire. Les services fournis par ces plateformes couvrent tous les besoins agricoles : prix, désintermédiation, hotline, places de marché virtuels, météo, récoltes, multimédia. Certaines sont gratuites, d’autres payantes, certaines publiques et d’autres privées.

Les économies ou gains réalisées grâce à ces portails sont loin d’être négligeables : 50% en matière de rendements, des prix supérieurs de 10%, 10% d’économie de voyage et de monitoring, etc.
La plateforme africaine Esoko, créée en 2008, fournit les prix de nombre de denrées par SMS à ses adhérents et leur permet souvent d’obtenir des prix de 10% supérieurs à ceux du marché. Aujourd’hui présente dans 16 pays africains, elle a étendu ses services à la météo et aux conseils techniques. Esoko n’est pas seul.

M-Farm connecte plus de 10 000 clients fermiers par SMS pour rassembler des informations sur les marchés agricoles. Agritools est une plateforme ouverte au crowdsourcing comme en témoignent nombre d’experts de terrain. Au Nigeria, un e-portemonnaie (une plateforme de paiement via téléphone mobile) a permis de rendre la distribution d’engrais et semences subventionnés plus transparente et efficace en mettant directement en contact car les paysans avec leurs fournisseurs. Le gouvernement garde une trace de toutes les transactions.

7. Accès aux fertilisants

Les difficultés d’accès aux fertilisants en Afrique sont considérées comme le principal obstacle à l’amélioration des rendements. C’est ainsi qu’OCP a créé 14 centres de stockage sur l’Afrique. Baptisés blenders , ces centres commercialisent des mélanges « customisés » en usine car ils sont spécifiques à chaque région et chaque culture.

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