Comprendre les enjeux de l'agriculture
Print Friendly, PDF & Email

Répondant aux besoins des acheteurs comme à ceux des vendeurs, le commerce international des produits agricoles est très ancien. Certains circuits commerciaux peuvent se révéler éphémères ou au contraire durer des siècles, avant qu’un nouveau contexte vienne les interrompre.

L’ancienneté du commerce international de produits agricoles n’est plus à démontrer. Il suffit de rappeler le commerce des épices qui jadis a fait la fortune de Venise, l’importance du port d’Odessa pour l’exportation des céréales dans l’ancienne Russie, l’exploitation des colonies pour nourrir à bon compte les métropoles ou encore le plan Marshall destiné aux pays européens sinistrés après la seconde guerre mondiale.

Favorisé par la capacité des nouveaux moyens de transport, par la croissance démographique et par l’amélioration du pouvoir d’achat des consommateurs, le commerce des produits agricoles a pris une ampleur considérable ces dernières décennies. Tous les continents et la plupart des pays en ont profité.

Devant l’importance des volumes échangés mais aussi face au déséquilibre des forces en présence, les rapports entre les acteurs bénéficient toujours aux grandes puissances. Il ne faut donc pas s’étonner que le « pouvoir vert » ait souvent pollué les échanges agricoles internationaux. Les grands pays exportateurs, mais parfois aussi les importateurs, ont en effet cherché à utiliser à leur profit le poids économique que leur donnait leur positionnement sur ces marchés.

Croissance de la production agricole et explosion du commerce mondial

Les marchés agricoles internationaux sont par nature équilibrés entre une offre et une demande solvable, les prix assurant cet équilibre. En raison des aléas climatiques, cet équilibre n’est pas évident car les quantités produites peuvent considérablement varier d’une année à l’autre, tandis que de son côté la demande n’est guère stable non plus. C’est pourtant un fait que, sauf exception[1], les stocks de report annuels sont rarement excessifs et que, au moins depuis la Seconde guerre mondiale, les grandes productions des pays excédentaires trouvent des acheteurs prêts à les acquérir.

 Il est vrai que la création du Fonds monétaire international (FMI) en 1945 a assuré, sous certaines conditions, des ressources en devises aux pays qui en manquent et leur a ainsi facilité l’accès aux marchés internationaux. Et dès 1947, les accords du GATT[2] ont permis d’abaisser peu à peu les barrières douanières, donc facilité les échanges de produits. S’il n’en avait pas été ainsi, on aurait assisté soit à des faillites en chaîne, soit à de graves pénuries. Ce ne fut pas le cas.

Les grandes négociations commerciales

Les traités signés dans le cadre des organisations internationales relèvent des Nations-Unies. Ils ont pour but de fixer les nouvelles règles commerciales qui vont s’appliquer aux échanges de biens et de services entre les différents pays signataires. Longtemps organisés dans le cadre du GATT, les accords commerciaux relèvent depuis 1995 de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Ils sont discutés dans le cadre de cycles de négociations ou « rounds » qui durent plusieurs années. Le dernier, ouvert à Doha en 2001 s’est soldé par un échec, notamment en raison de graves différends sur les questions agricoles.

Les accords entre deux ou plusieurs partenaires commerciaux fixent un certain nombre de mesures concrètes en matière de droits de douane, de quotas d’importations, de caractéristique des produits…

Ainsi à l’intérieur de la zone de libres échanges de Union européenne dont l’origine date du Traité de Rome en 1957, toute les entraves au commerce des biens et des services ont été progressivement supprimées.

La première Convention de Lomé est signée en 1975 entre La Communauté économique européenne (CEE) et 46 pays de l’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Elle a été plusieurs fois renouvelée et modifiée.

 L’ALENA (accord de libres échanges nord-américain) a été signé en 1994 entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique mais il souffre du déséquilibre économique et politique entre les co-contractants.

 Plus modestes, sont les traités de libres échanges entre l’Union européenne et le Japon, la Corée du Sud ou le Canada. Avec ce dernier, le CETA (accord économique et commercial global) signé en 2016, commence à porter ses fruits, mais il est aussi contesté par certains.

 De même, les négociations de l’Union européenne avec les pays du MERCOSUR (quatre pays d’Amérique de Sud dont le Brésil) sont aujourd’hui interrompues pour des raisons à la fois économiques et politiques.

 L’ASEAN, (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) date de 1967 et n’a que peu d’impacts dans le domaine agricole. Il en est de même de la CEDEAO (Communauté économique des états de l’Affrique de l’Ouest) qui date de 1975.

Tous ces accords et bien d’autres plus modestes, comportent des aspects agricoles, parfois mineurs, mais néanmoins toujours très difficile à établir. Rappelons quelques exemples particulièrement remarquables de ces complémentarités qui caractérisent les échanges de produits agricoles.

Le Brésil, ferme de la Chine

Avec 1,4 milliard d’habitants sur moins de 10 % de la surface mondiale cultivée, les besoins alimentaires de la Chine sont énormes. Devenue « l’atelier du monde », elle est riche en devises. Elle peut donc importer de quoi satisfaire sa nouvelle classe moyenne dont les revenus croissent rapidement.

Certes, le gouvernement chinois s’était engagé à assurer une autonomie alimentaire à sa population. La production agricole a considérablement augmenté depuis la sombre époque des années de famine sous la présidence de Mao Zedong. Aujourd’hui, la Chine est effectivement à peu près autosuffisante pour les céréales. Mais elle en est très loin pour de nombreux autres produits agricoles. Or ses besoins semblent sans limite.

Ainsi la Chine est devenue le grand importateur de soja pour ses élevages de porcs et de volailles. Mais elle importe aussi en quantité des produits laitiers de Nouvelle Zélande et de l’Union européenne, du maïs d’Amérique centrale et d’Ukraine, du bois d’Afrique et de Russie, sans parler de la viande de porc depuis que ses élevages sont dévastés par la maladie.

De son côté, le Brésil disposait il y a encore peu d’années, d’immenses espaces fertiles mais inexploités ou couverts de forêts. Grâce à une politique active, ce pays a développé ses productions agricoles bien au-delà de ses besoins propres. Il les exporte dans le monde entier mais il a noué des relations particulières avec la Chine vers laquelle il exporte massivement soja et viandes.

En 2019, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine a profité au Brésil et à l’Argentine qui ont encore accru leurs exportations de soja vers ce pays. A l’inverse, la fièvre africaine porcine qui frappe sévèrement les élevages chinois pourrait réduire temporairement ses achats.

Exportations agroalimentaires du Brésil                                              Unité : million de tonnes

Exportations de soja 2000 2010 2017
Total

Dont vers la Chine

 

11,5

1,8

(15 %)

29,1

15,9

(55 %)

68,2

53,8

(79 %)

Source : FAO

Exportations de viandes (bovins, porcins, poulets) 2000 2010 2017
Total

Dont vers la Chine

1193

19

(2 %)

4803

123

(3 %)

5699

647

(11 %)

Sources : FAO

Le récent développement de la production agricole brésilienne s’est réalisé en parallèle avec la croissance des importations chinoises. Chacun de ces deux pays est donc lié à l’autre pour satisfaire exportations alimentaires de l’un et approvisionnements de l’autre.

Les pays de la mer Noire pourvoient aux besoins des pays déficitaires en céréales

Les pays du Maghreb et du Moyen Orient sont structurellement déficitaires en céréales. Ils le sont même de plus en plus. L’Afrique subsaharienne elle aussi importe maintenant du blé et du riz pour nourrir ses grandes villes. Pendant des décennies, les exportations d’Europe ou des Etats-Unis ont permis de répondre à cette demande. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Heureusement, depuis une vingtaine d’années e après tant d’années décevantes, les pays de la mer Noire, Russie, Ukraine et Kazakhstan (auxquels on peut ajouter la Roumanie) ont enfin redressé leurs productions céréalières, bien au-delà de leurs propres besoins. Ils disposent maintenant d’excédents considérables. Comme leurs coûts de production sont très faibles, ils sont facilement concurrentiels sur ces marchés relativement proches.

Marché international des céréales                                                      Unité : million de tonnes

Exportations des pays de la mer Noire * 2000 2010 2017
Total 7,6 27,8 70,2

*Russie, Ukraine, Kazakhstan

Importations des pays de l’Afrique du Nord * 2000 2010 2011
Total

Dont venant des pays de la mer Noire

25,5

0,17

(1 %)

36,0

1,1

(3 %)

44,0

15,1

(34 %)

* Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Egypte

Importations des pays du Moyen Orient * 2000 2010 2017
Total

Dont venant des pays de la mer Noire

29,4

0,7

(2 %)

35,3

7,4

(21 %)

42,8

10,2

(24 %)

* Tous les pays du Moyen Orient jusqu’à l’Iran, mais non compris la Turquie

Sources : FAO

Ces importations doivent être financées. Les pays producteurs de pétrole disposent des ressources nécessaires. D’autres comme le Maroc, la Turquie ou Israël multiplient les productions de fruits et légumes qui trouvent des débouchés avantageux en Europe.

Il semble que les pays de la mer Noire disposent encore d’un important potentiel d’augmentation de leurs productions céréalières. C’est une chance pour tous les pays déficitaires dont beaucoup sont menacés par des sécheresses de plus en plus fréquentes et dont certains voient leur population continuer de croître rapidement. Pour eux, un recours croissant aux marchés internationaux est inévitable.

La dépendance des nombreux pays déficitaires en céréales constitue une faiblesse pour nombre d’entre eux. C’est à l’inverse une opportunité commerciale pour les pays de la mer Noire dont le potentiel de production est énorme. Mais au-delà, ne peut-on pas imaginer qu’un pays comme la Russie en profite pour imposer son pouvoir politique sur certains de ses gros clients ? 

L’Afrique subsaharienne devra-t-elle recourir massivement aux importations pour se nourrir ?

Le grand défi alimentaire du 21ème siècle sera celui de l’Afrique subsaharienne. Sa population a déjà été multipliée par quatre en 60 ans. Elle doit encore doubler d’ici 2050. Ces pays seront ils en mesure de nourrir leurs populations par leurs propres moyens alors que les changements climatiques peuvent pénaliser certains d’entre eux ?

L’Afrique possède beaucoup d’espaces, parfois incultes ou sous-exploités. Depuis la période de l’indépendance, vers 1960, les paysans ont beaucoup augmenté les superficies qu’ils cultivaient. Et l’accroissement de la production ainsi obtenu a permis de mieux nourrir une population plus nombreuse. Mais c’est aux dépens des forêts et surtout des jachères, pourtant nécessaires à la reconstitution de la fertilité des sols. Un tel processus ne peut donc se poursuivre indéfiniment. En revanche, les rendements par hectare n’ont augmenté que très lentement, l’irrigation n’a pas progressé et les méthodes culturales ne se sont guère modifiées, sauf pour les cultures industrielles comme le cacao, le café ou le coton.

Certes, l’Afrique dispose encore de terres libres qui retiennent l’intérêt des investisseurs chinois ou indiens mais aussi occidentaux. Seulement, c’est pour les exploiter à leur profit et pas pour nourrir les populations locales.

Rendements moyens mondiaux                                                      Unité : quintal par hectare

1961 2011 Progression en un demi-siècle
Mil 5,9 8,7 +47 %
Sorgho 8,9 15,3 +72 %
Blé 10,9 32,0 +194 %
Maïs 19,4 51,8 +167 %

Remarque : Le mil et le sorgho sont des céréales principalement cultivées en Afrique, ce qui n’est évidemment pas le cas du blé et du maïs.

Source : FAO

L’Afrique subsaharienne est-elle prête à prendre le virage de l’intensification ?  C’est une révolution complète des méthodes culturales qu’il faut opérer. Elle a débuté, mais encore trop lentement, ou elle se limite à quelques régions privilégiées. Il est vrai que la plupart de ses productions n’ont guère fait l’objet de travaux d’amélioration génétique de la part des chercheurs[3].

Les pays africains importent déjà du blé, du maïs, du riz et des produits laitiers pour compléter l’approvisionnement des grandes villes. Si cette nouvelle « révolution verte » tarde trop, la plupart de ces pays seront contraints d’accroître considérablement ces achats sur les marchés internationaux. Mais ceux-ci seront ils en mesure de répondre à de telles demandes ? Là encore, ce sont sans doute les pays de la mer Noire qui seraient les plus à même de répondre positivement. Cela renforcerait le pouvoir de la Russie, d’autant plus que dans cette hypothèse, les prix de marché pourraient bien flamber, alors que nombre de pays africains manquent de ressources financières mobilisables à cet effet.

En Afrique subsaharienne, c’est donc une course de vitesse qui va s’établir entre les besoins alimentaires nés de la croissance démographique et le résultat des efforts d’intensification de l’agriculture, course arbitrée par les marchés internationaux.

Partout, des échanges plus modestes, mais très fragiles

Depuis quelques dizaines d’années, les roses du Kenya, d’Ethiopie ou de Colombie fleurissent les maisons européennes. Elles sont cultivées dans de grandes entreprises capitalistes, mais elles apportent aussi des revenus bien utiles à de nombreux salariés de ces pays. Toutes ces fleurs voyagent par avions-cargos en direction du grand marché d’Aalsmeer près d’Amsterdam d’où elles repartent immédiatement en direction des différents pays européens. C’est un commerce intercontinental prospère mais qui ne s’applique pas à un produit vital pour les acheteurs. Quel est alors son avenir à moyen ou long terme, sachant qu’il repose sur une logistique complexe et grosse consommatrice de carburants fossiles ?

On pourrait faire la même observation pour toutes les importations de fruits ou de légumes hors saison. Si la lutte contre le réchauffement climatique se concrétise, verra-t-on toujours sur nos marchés des fraises d’Israël en hiver, des poires du Chili ou des haricots verts du Burkina Faso ?

* * *

Les produits agricoles voyagent beaucoup et parfois très loin. Mais ces échanges, quoique bénéfiques pour les deux parties, ne sont pas toujours équilibrés. Car les exportateurs peuvent être tentés de profiter d’une position éminemment favorable pour conquérir de nouveaux marchés, ce qui est normal, mais aussi pour imposer leur loi sur leurs acheteurs, ce qui l’est moins.

 Ainsi disposant d’énormes excédents notamment céréaliers, la Russie ou le Brésil risquent d’être amenés à en tirer des avantages abusifs. A l’inverse, lorsque la Chine importe massivement des produits agricoles, elle peut elle aussi être tentée d’imposer ses conditions aux vendeurs.

 Le « pouvoir vert » dont on a longtemps accusé les Etats-Unis de profiter, est une tentation à laquelle il est bien difficile de résister.

 Pour que le commerce de produits agricoles se réalise dans des conditions raisonnables, il doit s’effectuer sans entrave ni pression d’ordre politique. C’est le rôle des organisations internationales d’y veiller. Le multilatéralisme encouragé par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) vise à faciliter ces échanges commerciaux. Le retour actuel aux accords bilatéraux, prôné par le gouvernement des Etats-Unis, peut les rendre plus compliqués.

Annexe

La dépendance de l’Egypte à l’égard des pays de la mer Noire.

En 2017, les trois pays de la mer Noire (Russie, Ukraine, Kazakhstan) ont exporté 70,2 millions de tonnes de céréales. L’Egypte est un de leurs principaux acheteurs, sinon le principal. En effet, au cours de l’année 2017, ce pays a importé 15 millions de tonnes de céréales, dont 12 millions (soit 80 %) des pays de la mer Noire. Et ce chiffre est en augmentation constante.

Fournisseurs de l’Egypte en céréales (année 2017)                              Unité : million de tonnes

Blé Maïs Orge
Russie                             6,2

Ukraine                          2,0

Roumanie                      0,9

Pologne                          0,2

USA                                 0,2

France                            0,2

Australie                        0,2

Autres                            0,3

 Ukraine                        2,6

Russie                            1,5

Australie                       0,4

USA                                0,1

Autres                           0,4

Ukraine                        p.m.

Russie                           p.m.

 

Total                            10,2 Total                              4,7 Total                             0,005

Sources : FAO

La dépendance de l’Egypte à l’égard des pays de la mer Noire pour ses approvisionnements en céréales est donc forte. En effet, face à une production céréalière de 16 millions de tonnes, l’Egypte doit compléter ses approvisionnements par 12 millions de tonnes d’importations.

Cette dépendance est plus particulièrement marquée vis-à-vis de la Russie pour le blé puisque les importations venant de ce pays représentent 61% de ses importations totales pour cette céréale. Certes l’Egypte importe également de grandes quantités de maïs mais ses fournisseurs sont plus diversifiés et cette céréale qui est principalement destinée à l’alimentation des animaux ne présente pas un caractère vital pour la population.

On comprend bien l’intérêt pour les dirigeants égyptiens de s’approvisionner massivement en blés russes. Car ils privilégient les prix bas, la relative proximité des ports russes et une bonne sécurité des livraisons au fil des années.

Mais c’est aussi un risque sérieux de dépendre pour près des 2/3 de ses importations de blé d’un seul fournisseur alors que le pain constitue la base de l’alimentation d’un grand nombre d’égyptiens aux revenus modestes. En cas de mauvaise récolte en Russie (et en Ukraine), le pays se trouvera face à de grandes difficultés, avec des prix qui flambent ou un possible embargo russe sur ses exportations.

[1] On se rappelle tout de même le cas du café que les Brésiliens utilisaient comme carburant dans les machines à vapeur au moment de la grande crise de 1929-1935. Et aussi, au cours des années 1970-1980, la Communauté économique européenne a dû stocker, puis se débarrasser à vil prix, de montagnes de beurre et de viande de bœuf.

[2] Le GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce). Il a été remplacé par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1995 avec des objectifs plus étendus et un système de règlement des différends.

[3] A l’inverse, la « révolution verte » dont ont bénéficié de nombreux pays d’Asie dans les années 1960-1980 a été précédée d’importantes améliorations des semences de plantes comme le riz, le maïs ou le blé.