Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Le pharaonique projet de recharge du Lac Tchad

Comment éviter la disparition du Lac Tchad, la troisième réserve d’eau douce du monde ? Sa taille varie suivant l’importance des pluies et des crues des fleuves Chari et Logone, alimentés depuis la Centrafrique et le Cameroun. Le Lac est une cuvette fermée dotée d’une nappe d’eau peu profonde, ce qui le rend particulièrement vulnérable à l’évaporation et à la sécheresse. Son alimentation en eau était principalement assurée par des cours d’eau, aujourd’hui asséchés, issus des massifs montagneux de l’Aïr, du Tibesti, et de l’Ennedi. Il aurait perdu 90 % de sa superficie en 40 ans.

 

Les quelque 40 millions de personnes vivant autour et sur le Lac sont parmi les plus pauvres au monde, l’ONU estimant qu’un quart d’entre elles ont un besoin chronique d’aide alimentaire pour survivre. 2 millions de personnes ont dû quitter leur foyer dans la région.

Face à ce problème, périodiquement est exhumé Transaqua, un mégaprojet de transfert d’eau imaginé dans les années 1980 qui capterait une partie des eaux de l’Oubangui pour déverser via le Chari dans le Lac Tchad de façon à réapprovisionner l’immense oasis asséchée. Un canal de 2,600 km serait creusé depuis la RDC, puis à travers la Centrafrique, jusqu’au Lac. Ce projet représente des coûts de l’ordre de dizaines de milliards de dollars. Les pays membres de la Commission du bassin du Lac Tchad (CBLT), dont le Cameroun, le Tchad, le Niger, le Nigeria et la République Centrafricaine, mènent leur plaidoyer pour que le Lac Tchad soit alimenté à partir du bassin du Congo. En juin 2017, un accord a été signé entre le géant chinois de la construction, Power China, et l’entreprise italienne Bonifica Spa pour les études de faisabilité de ce projet.

Les risques sont d’envergure. Le gigantesque canal devrait traverser plusieurs pays empêtrés actuellement dans une instabilité chronique. Outre les combattants de Boko Haram établis autour du Lac Tchad – à cheval sur le Cameroun, le Niger, le Nigeria et le Tchad -, la Centrafrique, est dévastée par des années de guerre civile et les exactions des groupes armés qui contrôlent de vastes régions.

 

Le prélèvement de la ressource serait aussi très mal accepté par les riverains du Fleuve Congo. « Le transfert des eaux congolaises vers le Lac Tchad est inacceptable », écrit par anticipation le sénateur Modeste Mutinga, auteur du livre au titre accrocheur : « La guerre de l’eau à la porte de la RDC ». Comme on le voit, on est loin d’une conception inspirée par les principes de coopération et de gestion partagée. Pour cette raison le projet Transaqua a très peu de chance d’être réalisé un jour.

 

 

 

 

 

Inga, le plus grand barrage du monde, à l’état de projet lointain

Tout aussi incertain que Transaqua est Inga. Mais pas exactement pour les mêmes raisons. Sur le Fleuve Congo, le projet de Grande Inga, d’une puissance équivalente à 24 centrales nucléaires, pourrait satisfaire 40 % des besoins énergétiques du continent. Sa conception reproduit le mythe des grands travaux. À une échéance encore imprécise, sa réalisation est prévue à 380 km de Kinshasa sur le Fleuve Congo, là où existent déjà deux barrages, Inga I et Inga II, construits dans les décennies 1970 et 1980, et fonctionnant très en deçà de leurs capacités. Leur production stagne aujourd’hui à moins de 500 MW. Ils tournent au ralenti, obérés par la mauvaise gestion et le déficit de la maintenance.

Grand Inga est présenté par ses promoteurs comme le moyen pour « illuminer toute l’Afrique ». S’il venait à être réalisé dans son intégralité, à la condition de mobiliser un financement de 50 à 80 milliards de dollars, ce gigantesque projet, composé de six barrages, installé sur le site exceptionnel des chutes d’Inga qui débite selon les saisons entre 30 000 et 60 000 m3 d’eau par seconde, pourrait produire jusqu’à 40 gigawatts d’électricité, soit deux fois plus d’énergie que le barrage des Trois Gorges en Chine. De quoi bouleverser la donne énergétique régionale, puisque l’énergie devrait être exportée jusqu’en Afrique du Sud, mais aussi vers le Nigeria voire plus au Nord vers l’Égypte.

Grand Inga figure parmi les projets prioritaires de la Communauté de Développement d’Afrique Australe (SADC), du New Partnership for African Development (NEPAD) et du Conseil Mondial de l’Énergie (CME). Inscrit dans le très long terme, sa réalisation est prévue en plusieurs phases. Dans la première, 22 000 hectares de terres seront submergés par la rivière Bundi, un affluent du Fleuve Congo, pour alimenter les onze turbines du premier futur mégabarrage dit « Inga III » et produire 4 800 mégawatts puis, dans un second temps, 7 800 MW. Des turbines pourront ensuite être ajoutées pour répondre à la demande, ce qui pourrait porter la puissance totale du barrage à 12,8 GW (Hydroworld). Ce ne serait qu’un début. Les cinq autres barrages (de Inga IV à Inga VIII) sont ensuite prévus pour achever Grand Inga, et ainsi produire les 40 000 MW escomptés.

En gestation depuis plus de dix ans, Inga III – d’un coût total estimé à 12 milliards de dollars – a été ressuscité en 2013 avec la promesse faite par l’Afrique du Sud d’acheter plus de la moitié de la production d’électricité du futur barrage, garantissant de la sorte une viabilité financière au projet. Deux consortiums étrangers ont été sélectionnés : d’un côté Three Gorges Corp qui a construit le plus grand barrage du monde à ce jour sur le Yangtze, associé à SinoHydro et à d’autres sociétés chinoises de moindre envergure et, de l’autre un consortium espagnol autour de deux chefs de file, ACS (Actividades de Construcción y Servicios) et AEE Power. Ce consortium espagnol s’est engagé à respecter l’Hydropower Sustainability Assessment Protocol, qui liste les “bonnes pratiques” en matière de construction de barrage.

L’Afrique du Sud restera un client majeur, de même que le Nigeria un peu plus tard. Le consortium a proposé d’installer une ligne sur 2 000 km entre Inga et Kolwezi. Cela permettrait aux villes situées à proximité d’avoir accès au réseau électrique national, notamment dans les provinces du Kasaï, où 1 % de la population seulement a accès à l’électricité. Cette proposition contribuerait à renforcer l’acceptation sociale du barrage, qui n’apparaîtrait plus comme profitant seulement aux pays et aux investisseurs étrangers.

La réussite d’un tel projet suppose que les problèmes institutionnels qui affectent la plupart des systèmes de distribution d’électricité soient résolus. La réussite d’Inga III ne dépendra donc pas uniquement de la réalisation d’un barrage, mais aussi de l’évolution de tous les secteurs électriques des pays potentiellement clients (et aussi de la coopération entre pays pour gérer les lignes).

L’objectif d’Inga concerne avant tout la production d’électricité ; la capacité de fournir de l’eau d’irrigation n’intervenant que comme un complément, mais avec tout le poids symbolique de la sécurité alimentaire. Dans de nombreux cas, les périmètres irrigués qui pourraient être associés aux grands barrages ne pourront bénéficier qu’à un nombre réduit d’agriculteurs, situés à proximité de ces ouvrages.

La géopolitique énergétique va donc jouer un rôle important dans ce projet. La Banque africaine de développement s’est imposée comme chef de file du côté des bailleurs de fonds, avec une attitude pour le moins flexible envers un État jugé particulièrement fragile et donc à fort risque. De son côté, la Banque mondiale, insatisfaite par le montage institutionnel et opérationnel du projet, et s’interrogeant aussi sur la faisabilité de la construction du « plus grand barrage du monde dans l’un des pays les plus instables du monde » (Novethic, 2017), a décidé fin 2016 d’interrompre ses financements à l’assistance technique de tous les projets d’Inga. Il est probable que rares seront les bailleurs de fonds à vouloir vraiment s’engager dans une opération aussi coûteuse et complexe, notamment si les perspectives de stabilité politique en RD Congo ne s’éclaircissent pas.

D’autres incertitudes sont prises en compte, comme celles concernant le changement climatique. Ses impacts futurs se traduiront à la fois par une variabilité accrue des précipitations impactant le remplissage des réservoirs et par l’augmentation des événements extrêmes pouvant mettre en péril la sécurité des ouvrages. La capacité de stocker l’eau et de protéger les zones aval contre les inondations apparaît donc comme un des éléments essentiels d’une stratégie d’adaptation aux impacts du changement climatique. La prévision en la matière est difficile. Un barrage étant construit pour durer des siècles, comment le concevoir pour intégrer les effets du changement climatique, quand certains scénarios d’émissions de gaz à effet de serre prévoient un réchauffement de +4 ou +6 °C en 2100 par rapport aux niveaux préindustriels  ?

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