Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Les atteintes encore insatisfaites de l’Autorité du Bassin du Fleuve Niger

Une autre organisation de bassin est née en Afrique de l’Ouest en 1980. Elle associe neuf pays riverains du Fleuve Niger et de ses affluents.

Le bassin du Niger

Le Niger, le troisième grand fleuve africain après le Nil et le Congo, apparaît comme une oasis dans le désert, sur son cours moyen avec le delta intérieur au Mali puis il se courbe et bascule avant sa traversée au Niger avant de se perdre dans le delta au Nigéria et de rejoindre la mer.

Son aménagement relève de l’urgence. Le débit du fleuve a baissé de 20 à 55 % au cours des 40 dernières années, en raison principalement du dérèglement climatique et de la pression démographique. Le constat global est alarmant : étiages sévères et ensablements, navigation et reproduction des poissons quasi impossibles faute de débits suffisants, extrême pauvreté des populations riveraines, risques de conflits autour des points d’eau de plus en plus rares. S’ajoutent à ce constat des prévisions peu prometteuses : on escompte non seulement un doublement de population dans les vingt années à venir, mais aussi à un afflux massif de « réfugiés climatiques » et donc à des occupations incontrôlées de terroirs et à risque de surexploitation des ressources.

L’aménagement du bassin du Niger est un enjeu vital, surtout pour les pays sahéliens concernés. « Toute mère est un fleuve », et inversement dit un proverbe bambara. La Commission du Fleuve Niger fut créée en 1963, avant de devenir l’Autorité du Bassin du Niger (ABN) en 1980. Le but initial était de promouvoir une étroite coopération entre les États membres en ce qui concerne « l’étude et l’exécution de tous les projets susceptibles d’exercer une influence sensible » sur le régime du Fleuve et de ses affluents, et sur les secteurs qui dépendent de ce régime (agriculture, énergie, santé, environnement naturel). Avec la création de l’ABN, il fut décidé de mettre un accent particulier sur l’élaboration et l’exécution de plans de mise en valeur des eaux du bassin. Depuis divers projets d’aménagement se distribuent sur le cours du Fleuve.

Comment faire naître un nouvel esprit d’association ? En 2004 fut signé à Paris un engagement des chefs d’État pour une « gestion partagée », visant à anticiper sur les conflits pouvant naître de la gestion de l’eau et prévoyant de mécanismes de concertation et de prévention. Cet exercice devait également déboucher sur la formulation et la mise en œuvre d’un ambitieux programme de développement à long terme du bassin. La matérialisation de ces ambitions devait démentir le déterminisme géographique qui, en raison de sa taille (plus de 4 000 km de long, près de 1,5 million de km2 de superficie pour l’ensemble du bassin et 1,1 million pour le bassin actif) et sa configuration de « fleuve transfrontalier », prédisposerait peu le Fleuve Niger à la coopération économique à l’échelle du bassin. Mais la réalité s’est imposée durement : le Fleuve Niger se prête médiocrement à des formules de gestion commune où chacun des États membres (de la Guinée au Cameroun) peut identifier des avantages plus importants que ceux qu’il peut obtenir en faisant cavalier seul ou en concevant des formules de collaboration à plus petite échelle.

 

 

 

Le Delta intérieur

Long de 420 km sur 125 km de large, le delta intérieur du Fleuve, au cœur du Mali, est une vaste zone de cultures irriguées (riz) ou pluviales (mil, sorgho, niébé), de maraîchage, de pêcherie et d’élevage. Cinq millions de têtes de bétail venant du Mali et des États voisins paissent durant la décrue. C’est la zone la plus prometteuse du Mali, avec son important potentiel de superficies irrigables. Des règles coutumières régulent plus ou moins le partage des terres et leur usage, non sans conflits.

Installé au centre du Delta, l’Office du Niger qui fut créé dans les années 1930 par la puissance coloniale et qui resta pendant longtemps strictement encadré par l’État, aurait un potentiel aménageable de 2,5 millions d’hectares, alors qu’actuellement, seuls 98 000 hectares sont aménagés. Cela en fait une des zones les plus convoitées du pays et un objet de promotion pour attirer les investisseurs étrangers dans le pays. L’État multiplie l’octroi de concessions de terres du delta à des sociétés privées, maliennes ou étrangères, en vue de développer une agriculture irriguée plus intensive et productive. Les projets sont de nature variée, destinés à la production d’oléagineux (États-Unis, Canada, Espagne, Soudan, Burkina Faso) ; pour la production de cultures alimentaires (Libye, Chine, Arabie Saoudite) ; pour la production de riz pour le marché national ou sous régional (la Cen-Sad et l’UEMOA) ou pour être ensuite redistribué aux exploitants locaux (Millennium Challenge Corporation, États-Unis).

Sur le terrain, ces projets sont souvent vécus de manière négative par les populations, dont l’existence est niée par les autorités centrales et qui se voient expropriées de leurs villages, sans toujours recevoir d’indemnisation. Face aux accaparements du foncier et aux menaces d’expulsions de paysans qu’ils font naître, les organisations paysannes maliennes ont très tôt dénoncé la situation dans la zone de l’Office du Niger et interpellé l’État sur ses responsabilités. Grâce à l’appui fourni par la Via Campesina, fut organisé le « Forum paysan de Nyeleni » en 2010 qui a permis d’aboutir à un plan d’action centré sur le renforcement des populations locales (formation politique et technique, construction d’alliances avec les médias, mise en place de systèmes d’aide juridique : les « cliniques juridiques », mise en place de cellules de veille, etc.) et le renforcement du plaidoyer national pour infléchir la politique de l’État.

Au total, sur le cours du Fleuve Niger et sur ses affluents, une vingtaine de sites de grands barrages sont identifiés et se situent à des étapes plus ou moins avancées de planification. Pour ce qui concerne le Nigeria, mieux doté en ressources hydriques, l’État entend surtout poursuivre l’aménagement de son potentiel hydroélectrique tout en développant de nouveaux périmètres irrigués, la navigabilité du cours inférieur du Niger et l’approvisionnement en eau des villes.

 

 

 

 

 

Tableau 2. Barrages sur le Fleuve Niger et ses affluents

Barrages Pays concernés Fleuve ou affluents du Niger Nom du barrage Mise en exploitation
Existants Mali

Mali

Mali

Mali

Mali

Cameroun

Nigeria

Nigeria

Nigeria

Sankarani

Bani

Bani

Niger

Niger

Bénoué

Niger

Niger

Gongola

Sélingué

Talo

Djenné

Sotuba

Markala

Lagdo

Jebba

Kainji

Dadin Kowa

1982

2007

2016

1929

1947

1983

1984

1968

1988

En cours Guinée

Mali

Niger

Niandan

Niger

Niger

 

Fomi

Touassa

Kandadji

 

2020

Incertaine

2020

L’ambition aménagiste sans cesse réaffirmée par les États passera en partie par la mise en exploitations d’ouvrages de régénération des écosystèmes, de mise en valeur de la vallée et de production d’énergie hydroélectrique. Trois sont majeurs :

  • Fomi en Guinée. Initialement prévu comme barrage à vocation exclusivement hydroélectrique, il devra finalement être géré avec un double objectif de soutien à l’étiage du Fleuve en aval et de production d’énergie d’une capacité de 90 MW et d’un potentiel irrigable de 10 000 ha,
  • Taoussa au Mali. Situé à130 km à l’ouest Gao, avec une zone d’influence de sa retenue jusqu’à Koryoumé dans la région de Tombouctou, sa construction a commencé 2010 , avant d’être interrompue en 2012-2013. Il comprend un barrage hydroélectrique d’une puissance de 25 MW, une route goudronnée de 130 km de Gao à Taoussa, des aménagements fonciers sur 139,000 ha, la constitution d’un réservoir de 3 milliards de m3 pour promouvoir la pêche et l’élevage et améliorer le régime du Fleuve en aval avec un débit garanti de 75 m3/s.
  • Kandadji au Niger. Lancés en 2008, les travaux du programme Kandadji ont effectivement démarré en 2011. Le projet est de mettre en place un barrage hydroélectrique capable notamment d’assurer la sécurité alimentaire par la fourniture d’eau potable, de produire de l’électricité avec une puissance de 125 MW (soit un bond de 55 % de la production nationale), d’assurer un débit d’étiage sur le Fleuve Niger. Les objectifs sont aussi de sécuriser l’alimentation en eau potable de l’agglomération de Niamey, de mettre en valeur par l’irrigation environ 45 000 ha. Plus de 60,000 personnes devront être déplacées.

On doit à l’ABN des actions pour la protection des berges, la lutte contre la jacinthe d’eau, des actions de sensibilisation à la qualité de la ressource en eau, des études sur les mécanismes de l’ensablement dans la vallée du Fleuve, et bien d’autres travaux. Au-delà de ces actions, le bilan de l’ABN reste encore médiocre. Le niveau de coopération entre États est demeuré faible et les réalisations économiques discrètes. Nonobstant, de périodiques relances, l’ABN donne l’impression d’une institution qui cherche encore ses repères.

Derrière, une unité de façade, les sources potentielles de conflits sont multiples. Les pays membres du bassin du Niger situés en aval du Fleuve, principalement le Nigeria, s’inquiètent des impacts sur la ressource qu’auront la construction des trois barrages en amont et l’extension des surfaces irriguées. Certaines réalités peuvent alimenter les tensions et échapper aux dispositifs de régulation. Avec ses périmètres irrigués du delta intérieur, le Mali prélève huit fois plus d’eau pour l’agriculture que le Niger, pays voisin. Quel sera le système de compensation adopté quand les exploitations seront à leur plein régime ? Les prévisibles conflits d’usage entre l’agriculture et l’énergie (période de remplissage de la retenue, durée de pompage par la centrale, niveau minimal à préserver dans la retenue, périodes de vidange de la retenue…) trouveront-ils des solutions équitables à l’amiable ?

Formellement, pour éviter des conflits d’intérêts entre les États, tous les projets de barrages doivent être soumis à l’examen et à la décision de l’ABN, ce cadre de dialogue régional permettant seul de mettre en place des dispositifs formalisés en matière de gestion des impacts en aval des projets de barrages. Il est vrai que parmi les nombreux projets inventoriés, le dialogue sur les grands barrages a jusqu’à présent permis d’identifier collectivement à l’échelle de la sous-région quels étaient les ouvrages prioritaires et ceux qui l’étaient moins. Mais les années récentes ont vu la relance des projets de barrages, soutenus par des investisseurs ou par des bailleurs qui semblent moins respectueux des politiques de sauvegarde environnementale et sociale. Le cadre de gouvernance régionale patiemment mis en place court donc le risque d’un éclatement, et les conflits pourraient se multiplier : entre secteurs au sein d’un même pays, entre pays, entre investisseurs privés et autorités locales ou nationales, etc.

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