Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Entre les conflits, la crise sanitaire et les changements climatiques, l’éradication de la faim prend des allures de chimère. La multiplication des crises augmente considérablement le nombre de décès liés à la faim. Celui-ci dépasse le nombre de décès imputables au Covid, sans avoir été autant médiatisé. Ainsi, naissent de nouveaux foyers de faim que l’on pourrait qualifier « d’extrême». L’association OXFAM France est un acteur de la mobilisation des citoyens sur des problématiques de société et soutient les actions d’urgence menées dans un cadre humanitaire. En 2020, elle alertait déjà les pouvoirs publics et la population sur  l’explosion des foyers de la faim. En 2021, elle estime que 155 millions d’individus sont victimes de l’insécurité alimentaire et qu’une dizaine de personnes meurent chaque minute, victime des « 3C » : Conflit, Covid, Climat. Elle réalise un état des lieux de la faim dans le monde, à travers son dossier de presse intitulé « LE VIRUS DE LA FAIM SE PROPAGE »

Dans le nord de la Syrie, Wafaa, mère de 5 enfants, explique qu’elle gérait une petite entreprise, source principale de revenu pour le foyer. La guerre a stoppé net son affaire et, parallèlement, fait flamber le prix des denrées.

Les conflits sont la première cause dans la survenue des famines : 23 pays subissent des conflits qui impactent 100 millions d’individus, sur le plan alimentaire et sanitaire. Il est difficile d’organiser la protection des populations (vaccins, masques, confinement…) en situation de guerre.

Les dépenses militaires engagées par les États inquiètent les organisations internationales et/ou humanitaires. Elles ont augmenté de $51 milliards en 2020 et dépassent allègrement (de 6 fois) celles envisagées par les Nations Unies pour améliorer la sécurité alimentaire à travers le monde.

Dans certains pays, la situation est alarmante : en Éthiopie, à Madagascar, au Soudan et au Yémen, le nombre de personnes victimes de famines a augmenté de 500% depuis l’apparition du Covid.

Après les conflits, la pandémie est la deuxième cause de dégradation de la sécurité alimentaire. Elle creuse les inégalités, notamment pour certaines catégories de populations :

  • Les femmes ;
  • Les travailleurs de l’informel ;
  • Les personnes déplacées par les conflits.

Ces catégories cumulent la perte de leur revenu et l’absence de systèmes de compensation financière.

Le changement climatique vient noircir le tableau. Les catastrophes climatiques ont fortement touché l’Amérique centrale, l’Asie et l’Afrique. On dénombre environ 400 catastrophes depuis le début de la pandémie : inondations, sécheresses, tempêtes, incendies….

S’il est possible d’éradiquer la faim, l’entreprise est vaine sans une volonté politique des États qui endossent des responsabilités :

  • Pacifier les territoires ;
  • Garantir les ressources minimales aux populations ;
  • Instaurer un système économique plus équilibré et plus durable.

Dans les territoires les plus touchés, l’agriculture familiale est centrale et constitue un levier incontournable dans la lutte contre l’insécurité alimentaire.

OXFAM France invite les États à financer l’appel humanitaire des Nations Unies, un peu plus de $7 milliards, pour entreprendre les actions nécessaires à l’éradication de la faim.

Décryptage des « 3C »

Des conflits interminables

En mars 2020, les Nations Unies ont appelé à un cessez-le-feu mondial, un appel peu entendu. Les conflits persistent et ont déplacé presque 50 millions de personnes. Dans la région du Tigré (Éthiopie), on estime que 350.000 personnes sont frappées par la famine, un record depuis le dernier épisode de 2011 qui avait fait 250.000 morts en Somalie.

Au Yémen, la guerre sévit depuis six ans, elle a fait disparaître toutes les opportunités de revenu et engendré une inflation du prix des denrées alimentaires. Si rien n’est fait, ils seront plus de 16 millions (sur 30) à faire face à une famine. La situation est défavorable aux femmes et aux filles qui se mettent en danger pour trouver des denrées qu’elles réservent aux hommes en priorité. Quand elles récoltent des denrées, elles doivent se rendre sur les marchés pour vendre leur production, à leurs risques et périls.

Pour certains groupes, sous-armés, la faim est une arme supplémentaire pour tenir les populations sous leur coupe. Ils empêchent tout approvisionnement en bloquant l’aide alimentaire ou en détruisant les cultures, le bétail et les points de vente.

En République centrafricaine, Houseina Tindombi, agricultrice, a dû fuir ses terres et survivre dans un campement improvisé. Plus tard, elle est revenue pour découvrir ses terres entièrement dévastées. Les récoltes sont perdues et les semis impossibles.

Dans ce pays, la part de la population confrontée à une crise alimentaire aigüe a augmenté de 30% depuis 2020. L’axe principal entre Bangui, la capitale, et le Cameroun voisin, est coupé, privant la population d’importations alternatives. Il en résulte une hausse du prix des denrées, jusqu’à 40%, auxquelles seuls 15% de la population peut accéder.

Un COVID inégalitaire

La pandémie s’ajoute aux conflits, elle augmente les difficultés à se déplacer pousse à la fermeture de l’outil productif.

Tandis que l’économie mondiale a reculé de 3,5% sur les 18 derniers mois, la pauvreté mondiale a gagné 16%. Les pertes de revenus liées à la perte du travail ont coûté 4,4% du PIB mondial et précipité les famines et favorisé la malnutrition.

Le prix des denrées alimentaires a explosé, connaissant sa plus forte hausse en 10 ans : + 40%. Ceci s’explique par la pression de la demande en biocarburants combinée aux difficultés d’approvisionnement des denrées alimentaires. Cette configuration touche particulièrement les pays importateurs (Yémen, Haïti) qui ne peuvent pas appliquer leur politique de subvention ou de contrôle des prix sur des produits importés.

La hausse des prix des denrées profite aux agro-industriels, les petits paysans n’ont pas l’opportunité de surfer sur cette vague haute. Ils n’ont pas accès aux intrants et engrais nécessaires à la production attendue, par manque de moyens ou en raison des difficultés d’approvisionnement.

Au Nigéria, 88% des agriculteurs ont vu leur revenu chuter, faute de pouvoir accéder à leur champ pour son exploitation. Sur la même période, les 10 géants de l’agriculture ont perçu $10 milliards supplémentaires de revenu.

La pandémie a mis en évidence la nécessité de disposer d’amortisseurs sociaux à destination des plus démunis privés d’emploi, à la fois pour lutter contre la faim et pour sauvegarder le système économique. Dans le monde, 4 milliards d’individus ne disposent d’aucune couverture sociale. Cette même population n’est pas vaccinée et n’est pas autorisée à reprendre sa vie économique normale.

Selon la Chambre de Commerce Internationale,  l’inégalité d’accès à la vaccination impactera aussi les marchés importants comme l’Inde. Les travailleurs immobilisés ne produiront pas de richesse. Pour un pays comme l’Inde, les pertes économiques pourraient avoisiner les $786 milliards, un montant qui pèse 27% du PIB national.

Si les États les plus riches n’engagent pas une politique de partage des doses vaccinales, certains pays pauvres devront attendre jusqu’à 57 ans pour vacciner l’ensemble de leur population, selon OXFAM France.

L’Organisation mondiale de la Santé avait rappelé qu’il faut 11 milliards de doses pour atteindre le taux de vaccination de 70% et espérer stabiliser la pandémie. Ce volume implique de partager les droits sur la formulation du vaccin pour permettre une fabrication de masse dans toutes les unités de production disponibles.

Un climat de plus en plus défavorable

L’année 2020 a connu de nombreux épisodes extrêmes dont les dégâts avoisinent les $50 milliards. Ces « colères » climatiques ont été multipliés par trois depuis les années 80. Malgré cela, les États persistent à diriger leurs actions politiques vers la pandémie, plus visible.

L’agriculture contribue largement à cette dégradation climatique. L’injustice réside dans le fait que ce sont les pays aux cultures les moins intensives qui subissent les plus graves effets du climat sur les cultures.

On peut citer le cyclone Amphan qui a détruit cultures et bâteaux de pêche en Inde, ou les différents cyclones qui ont provoqué l’invasion de criquets en Afrique. La multiplication de ces événements ne permet plus aux agriculteurs de rebondir entre les épisodes.

En Amérique centrale, la région qui chevauche le Guatemala, le Nicaragua, le Honduras et le Salvador porte le nom de « couloir de la sécheresse ». En 2021, sa population connaît la faim, 1,7 millions d’entre eux sont en urgence alimentaire. Les tempêtes à répétition ont détruit l’appareil agricole. On a dénombré 30 tempêtes dévastatrices en 2020 alors que 2019 en comptait 18.

Où sont les foyers de la faim ?

Yémen : une guerre sans fin

En raison de la guerre dans la région d’Hajjah, Bahjah a dû déménager avec ses huit enfants et son mari âgé. Ses enfants doivent mendier de la nourriture dans la rue ou récupérer les surplus des restaurants pour survivre. Son cas est loin d’être isolé. Ce conflit dure depuis six ans et le pays présente les cas les plus extrêmes de famines. 70% de la population est éligible à l’aide humanitaire d’urgence qui peine à arriver jusqu’à eux. Le manque de carburant limite l’approvisionnement en eau des populations parqués dans les camps.

Afghanistan : les « 3C » en force

Les Afghans les plus pauvres disent préférer mourir du virus que de la faim. Ils sont six fois plus qu’en 2017 à dépendre totalement d’une aide alimentaire qui tarde en raison du regain de violence et de l’arrivée au pouvoir des Talibans. Le pays est largement concerné par les « 3C » : le virus et la violence ont détruit les emplois et La Niña a provoqué des épisodes de sécheresses. Le gouvernement avait lancé le projet Dastarkhwan-e-Meli, un projet alimentaire qui consiste à distribuer un colis composé de farine, d’huile et de haricots. Pour compliquer la situation, la pandémie a provoqué une baisse des donations alors que le pays est fortement tributaire de l’aide internationale.

Soudan du Sud : un accord de paix fragilisé par les conflits communautaires

Comme plusieurs voisins, Ngachibaba, éleveur de chèvres, a dû quitter précipitamment sa maison inondée pour un autre village. Indépendant depuis 2011, le Sud Soudan connaît la pire crise alimentaire de sa jeune histoire. Plus de 80% de ses habitants sont dans l’extrême pauvreté et environ 100.000 personnes sont en situation de famine. Le reste de la population est anémiée ou connaît des retards de croissance. L’accord de paix est entâché de quelques violences qui ont lieu entre communautés. Les organisations humanitaires apportent aussi leur aide sur les infrastructures essentielles : l’eau, l’hygiène, la justice…

Région Sahélienne d’Afrique de l’Ouest : le budget défense toujours prioritaire

Cette zone composée du Burkina Faso, du Tchad, du Mali, de la Mauritanie, du Niger, du Nigeria et du Sénégal, a connu une hausse notable de l’insécurité alimentaire, particulièrement au Burkina Faso. Les conflits sont plus intenses dans le centre du Sahel et vers le bassin du Tchad ou 5 millions d’individus ont dû être déplacés. Malgré la crise alimentaire, les budgets de ces États ne cessent de financer prioritairement l’armement. Entre 2016 et 2021, deux pays ont fortement investi dans des équipements de guerre : le Burkina Faso : +83% et le Mali : +669%. De plus, des inondations extrêmes ont noyé les terres et décimé les cheptels. Le prix des denrées alimentaires a dépassé celui de 2016.

Venezuela : un salaire qui ne nourrit pas

Dans le Nord-Ouest, plus de la moitié de la population se sépare de ses biens pour se nourrir ou envoie ses enfants mendier. La fermeture des écoles les privent de repas quotidien. Et la fermeture de certaines exploitations agricoles prive les parents de leur source de revenus. Le salaire minimum ne finance que 1% des besoins alimentaires nécessaires à une famille de  cinq. Le gouvernement a décidé d’augmenter le salaire minimum de 300% mais il faut gagner environ 550 fois le minimum pour se nourrir correctement. Les organisations humanitaires soutiennent la mise en place de cuisines communautaires. Avant la pandémie, un tiers de la population était déjà en situation d’insécurité alimentaire.

Brésil, un foyer émergent

Le pays paie un lourd tribut au Covid. Ceux qui restent sont de plus en plus nombreux à sombrer dans l’extrême pauvreté. Certaines catégories sont plus touchées par la faim : les  femmes, les noirs, les ruraux et les autochtones. La classe moyenne est à son tour impactée : en deux ans, la part des ménages concernés par une insécurité alimentaire moindre est passée de 20 à 35%. Les entreprises petites et moyennes ont souffert, en 2020, 40% des fermetures d’entreprises ont concerné des structures petites et moyennes. La dernière aide d’urgence approuvée par le gouvernement exclut beaucoup de Brésiliens qui risquent de basculer dans l’extrême pauvreté. Les aides humanitaires ont distribué des bons alimentaires  aux populations.

Inde, l’aide ne parvient pas aux Indiens non recensés

Près de 200 millions d’Indiens sont sous-alimentés, un tiers des jeunes enfants connaissent un retard de croissance. Des denrées essentielles comme les lentilles et les légumes verts ont vu leur consommation chuter, respectivement -64% et -73%. La population ne bénéficie pas d’une protection sociale efficace et les enfants, privés d’école, n’ont pas pu manger à leur faim. Le recensement de la population n’est pas à jour, 100 millions d’Indiens n’ont pas pu bénéficier des rations alimentaires. Les organisations distribuent des repas cuisinés ou des rations déshydratées.

Afrique du Sud, le nouveau venu

Nouvelle dans la liste des foyers émergents, elle connaît 24 millions de personnes exposées à l’insécurité alimentaire dont 2% en situation d’urgence. Avant la pandémie, un quart des enfants sud-africains de moins de 5 ans présentaient déjà des symptômes de malnutrition : anémie, retard de croissance…. Le programme nutritionnel scolaire a été stoppé à l’occasion de la fermeture des établissements, il concerne 9 millions d’enfants. La sécheresse a aussi frappé les provinces de l’Est, compromettant cultures et élevages. OXFAM France a mis en place des soupes populaires et étendu son action à l’Ouest.

Les préconisations pour éradiquer la faim

OXFAM France identifie plusieurs actions à mettre en place en urgence, puis à terme, pour enrayer l’insécurité alimentaire et éviter une famine d’ampleur :

  • Déployer une aide immédiate en finançant l’enveloppe de $7,5 milliards attendue par les Nations Unies, à la fois pour fournir des denrées alimentaires mais aussi pour aider à reconstruire l’outil de production agricole ;
  • Garantir l’approvisionnement des populations fragiles ;
  • Sortir des solutions armées et construire un système économique et social protecteur des populations ;
  • Favoriser des systèmes alimentaires à moindre échelle et plus résilients ;
  • Promouvoir la femme en tant qu’entrepreneuse, ambassadrice de paix et actrice des dispositifs mis en place ;
  • Ouvrir la vaccination à l’ensemble de la population pour donner du sens à la notion d’immunité collective ;
  • Adopter des mesures face à la crise climatique : lutte contre le réchauffement, limitation de la pollution, formation à une agriculture adaptée.

Source : OXFAM France