Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Pour faire suite du dossier Willagri « Autonomisation des femmes en zone rurale en Afrique », voici le récit de deux projets de développement autour des femmes au Cameroun et au Burkina Faso. La femme, à la fois très exposée aux difficultés (sécheresses, pénuries, famine) pouvant conduire à la misère et la malnutrition pour elle et ses enfants, et aussi force de travail majeure dans la production agricole, serait-elle la clé pour trouver un chemin de développement humain, agricole, villageois au bénéfice de tous ?

A-Fleurs de Vie : Le Moringa en agroforesterie, un schéma vertueux pour la santé et le développement 

Immersion au Sahel

Stéphanie Allard, fondatrice de l’association Fleurs de Vie fait un premier voyage au Burkina Faso en 2006. Elle s’y occupe de la formation des nourrices d’un orphelinat. Ce dernier disposait d’une petite ferme de spiruline, précieuse pour apporter quelques revenus complémentaires et améliorer la nutrition des femmes et enfants. En s’intéressant à la dimension nutrition, Stéphanie identifie des études montrant que le potentiel en nutriments du Moringa est probablement plus intéressant (car contenant également du calcium), et que sa culture est par ailleurs plus facile et plus adaptée au Sahel.
C’est alors que lui vient l’idée de monter un projet permettant d’éduquer et d’outiller des villages pour que les enfants soient en meilleur santé, et donc que les adultes de demain puissent poursuivre un développement villageois et agricole viable, autour d’un écosystème agroforestier diversifié.
Le défi est autant sociologique que purement technique. Les problèmes de genre (place des femmes dans la société villageoise et la famille), les modes d’organisation quotidienne (coopération pour produire ensemble, pour garder les enfants ensemble), sont des freins aussi forts que la question de l’accès aux semences, aux techniques ou à l’outillage.
Devant ces obstacles, Stéphanie monte néanmoins des premiers groupements des femmes à Garango au Burkina Faso, et développe de premiers projets autour du Moringa, par la création de potagers près des écoles. La plantation de ces arbres à croissance rapide permet d’obtenir rapidement des feuilles très nutritives. Selon le climat (quand il est moins sec), l’arbre produit également des graines en quantité permettant de presser de l’huile de Moringa, de produire des amendements (provende organique) et de combiner production de Moringa et productions vivrières ainsi que cultures de rente.

Développement au Cameroun

Stéphanie souhaite néanmoins aller plus loin, en créant des liens plus forts avec un écosystème agricole et économique local, en permettant de développer des revenus complémentaires pour les agriculteurs.   Suite à des rencontres, lors de la COP21 (conférence climat),  avec des partenaires potentiels, elle se tourne alors vers le Cameroun.
Ensemble, avec AgriCam (société agricole camerounaise – coopérative à activité cacao premium) et avec VisaTox (expertise pharmaceutique), Fleurs de Vie lance le programme « Climats Développement » au Cameroun, dans un premier village pilote à Ayos.
Ce second programme combine toujours les deux piliers nutrition et développement agricole.  Le Cameroun n’échappe pas à la malnutrition dans certaines zones (l’alimentation y est principalement à base de racines et donc déficiente en vitamines et minéraux). Le programme place donc le système agroforestier durable au cœur du modèle, et assure un mieux-être rapide et des revenus complémentaires aux femmes et à leurs familles. Avec ces arbres à croissance rapide, les productions et les revenus sont disponibles rapidement (en 6 mois), et cela sans apport d’intrants ou investissement initial trop important. Les mères ont ainsi pu constater rapidement les résultats positifs pour elles et leurs familles.
Comme au Burkina, Stéphanie accorde la priorité à l’impact humain, et considère la dimension économique comme un moyen d’y parvenir. En ce sens, le projet se rapproche des dynamiques d’entreprenariat social.

Défis et perspectives

Les deux principaux risques et difficultés cités par Fleurs de Vie sont de nature différente. Le premier est celui de la stabilité politique dans la zone, qui pourrait rendre les projets difficiles ou impossibles à mener. Le second est d’ordre culturel et sociologique. Stéphanie se heurte constamment au besoin d’expliquer, de convaincre, de discuter de la nécessité d’apporter plus d’éducation, de savoir et d’autonomie aux femmes.
En ouvrant des projets pilotes, en faisant la démonstration des résultats gagnant-gagnant : plus de 100 enfants scolarisés dans le village pilote, meilleure santé des mères et des enfants, revenus complémentaires pour nourrir les enfants, achat du savon, etc.
Stéphanie précise aussi que la consommation de Moringa par les femmes leur permet d’être en meilleure forme et plus productives dans les champs ! Elle a ainsi aidé à mettre en place une organisation, déclarée légalement, avec deux ou trois femmes responsables de la caisse, avec une partie des fonds bloqués pour rembourser (en argent ou en graines) un microcrédit nécessaire à l’équipement, et partager le reste des revenus de la production (en argent et en nature pour nourrir les enfants).

B-Les programmes de l’association Action Médicale Nord Sud dans le village de Tangaye

Pour faire écho à la dimension humaine, sanitaire et sociale du projet Fleurs de Vie centré sur les femmes et les enfants au Cameroun, nous retournons au Burkina Faso, pour découvrir les actions de AMNS (Association médicale nord-sud), menées avec son partenaire Song Taaba (association locale) et un large réseau associatif.

A la source des projets

AMNS a été longtemps présidée par Bernard Blanc, médecin français, souhaitant pratiquer régulièrement en Afrique. Les premières actions humanitaires se déroulent dans le village de Tangaye. Si l’association a été créée par des médecins avec un objet médical, elle s’est très vite orientée vers des objectifs plus globaux touchant à tout ce qui fait vivre le village.
Ainsi, l’actuelle présidente, Nicole Potlet, directrice des ressources humaines, a rejoint AMNS, portée par les principes et les valeurs de l’association. Elle est allée sur le terrain à la rencontre des habitants de Tangaye. Lors de son premier voyage, touchée par la situation des femmes, elle a souhaité proposer des actions permettant, d’une part, d’améliorer le quotidien et d’autre part, de contribuer au développement personnel de ces femmes.

Quoi et comment

AMNS a développé, au cours des trois dernières années, plusieurs programmes complémentaires: construction d’écoles, parrainages métiers, équipement du centre de santé, équipements de puits avec pompes à énergie solaire. Le parrainage des femmes a permis d’accompagner celles qui sont les plus fragiles, souffrant de grandes difficultés (familiales, santé, matérielles).
En pratique, ces parrainages ont permis aux femmes et à leurs familles de se développer, grâce à la combinaison de nombreuses interventions: aide matérielle (fourniture de charrettes à eau pour le transport de l’eau,accès à la scolarité par la prise en charge des frais de scolarité, aide au fonctionnement de la cantine scolaire, réparation des maisons, mise en place de micro-crédits, formation à l’hygiène, prise en charge des soins médicaux pour les enfants et visites gynécologiques pour les femmes.
Les femmes parrainées ont également désormais des poulaillers et des moutons. Elles ont suivi des cours d’alphabétisation et obtenu un diplôme ; elles ont témoigné de leur joie de se sentir exister et d’être valorisées en prenant des responsabilités dans la vie du village. Ce type de parrainage va être poursuivi, toujours en lien avec l’association Song Taaba qui identifie les femmes les plus dans le besoin.
Par ailleurs, le constat des difficultés agricoles (croissantes) dans la zone a incité AMNS à favoriser la diffusion de pratiques ancestrales et nouvelles, depuis le zaï (technique de plantation particulièrement adaptée en zone aride) à la fabrication locale de compost, et à la plantation dans des schémas d’agroforesterie. Pour cela, un partenariat local a été développé avec l’association ASC et a permis de former des jeunes hommes et des jeunes femmes à ces techniques.
Sur le volet agricole, le problème de l’eau (trop ou trop peu) et des compétences associées reste majeur : avec l’appui de la société du canal du Provence, l’association Solidarité Eau Sud et AMNS ont financé des travaux d’adduction d’eau, installé un château d’eau et creusé et installé un forage, puis créé un grand jardin maraicher permettant de diversifier les cultures et donc l’alimentation. Song Taaba a ensuite mis en place des gestionnaires du jardin (3 femmes parrainées y ont notamment des parcelles). Beaucoup de vieux puits ou de pompes étant actuellement hors d’usage, l’association a financé la formation de deux jeunes apprentis en réparation de pompes.
En complément de l’activité agricole, et parce que la saison sèche est longue (et qu’alors les hommes partent le plus souvent vers l’orpaillage  ou en migration), AMNS a développé des parrainages métiers pour former à des compétences artisanales (soudure, coiffure, couture, réparation vélo, moto), afin que les jeunes artisans installent leur activité à Tangaye, développant ainsi une économie nouvelle et complémentaire. Le programme porte ses fruits : les premiers formés sont à leur tour formateurs et diffusent leurs nouveaux savoirs à des plus jeunes.

Risques et perspectives

Dans cette zone très aride, la perspective d’autonomie alimentaire reste médiocre tant qu’il n’y a pas d’avancée significative sur l’irrigation et la gestion de l’eau (par l’édification de murets notamment) et par un travail important pour recréer du sol (de l’humus). En ce sens, le renforcement majeur du volet plantation (zaï) et agroforesterie serait nécessaire dans les villages de la zone.
Malgré, les problèmes sécuritaires, AMNS est toujours positive sur les perspectives de développement à Tangaye, en raison de la forte motivation et de l’implication spontanée des habitants dans les programmes pour améliorer l’irrigation (particulièrement visible lors des longs et pénibles forages) et dans les possibilités d’essaimage et de mise en réseau avec d’autres villages et d’autres associations, au Burkina et en France. Ce sera notamment le cas lors des prochaines journées de l’agroforesterie organisées en février 2020 par le partenaire ASC à Coudoux : un rendez-vous pour un Sahel plus vert, des villages qui offrent un avenir, des villageoises et villageois heureux.

Source complémentaire :

https://tangaye.fr/wordpress/

 Un des nombreux articles sur Yacouba Sawadogo et le Zaï https://www.jeuneafrique.com/450419/societe/leconomiste-faso-zai-pratique-a-stoppe-desert/