Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Toutes les bonnes volontés politiques, privées ou humanitaires sont impuissantes à faire reculer une déforestation qui trouve soudainement un semblant de légitimité dans l’insécurité alimentaire provoquée par la pandémie du COVID 19. Sommé de choisir  entre ses intérêts et la nature, l’homme aurait fait le choix de sacrifier son propre environnement pour satisfaire ses besoins immédiats au détriment de ceux des générations futures. Cette posture met à mal les engagements pris par la majorité des pays sur le développement durable.

Non seulement la déforestation ne faiblit pas mais elle s’accélère selon le Fonds mondial pour la nature (WWF). En quelques milliers d’années, les 50% de surfaces forestières sont descendues à 30% et de nouvelles zones de déforestation apparaissent au cœur des forêts, en Afrique et en Amérique latine par exemple.

La vingtaine de fronts de déforestation sont sous la surveillance de l’ONG, ces fronts mettent en danger 1/5e des forêts tropicales mondiales auxquels s’ajoutent la construction de routes ou d’infrastructures qui affaiblissent leur résistance…et la nôtre. Véronique Andrieux, directrice générale de WWF France, rappelle que la forêt préserve les humains des zoonoses. La pandémie actuelle devrait donc renforcer nos volontés de préserver cette barrière naturelle contre nos agresseurs potentiels.

De l’opportunité des accords commerciaux

L’agriculture, telle qu’elle est pratiquée, est devenue l’ennemi numéro 1 des forêts, devant les exploitations minières ou forestières, soit dans le but d’exporter des denrées ou simplement pour subvenir aux besoins des populations locales en alimentation et en chauffage.

Même les cultures vivrières menacent les forêts. En Afrique, par exemple, la moindre infrastructure routière ouvre la voie aux paysans qui s’installent. Au Ghana ou en Côte d’Ivoire, les plantations opportunistes de cacaoyers se multiplient pour satisfaire la forte demande en cacao.

Les espèces et virus qui vivent au cœur de ces forêts amputées se retrouvent ainsi au contact direct de l’homme. Palmiers à huile, cultures de soja, troupeaux de bœufs s’installent sur des surfaces préalablement incendiées pour libérer de l’espace.

L’accord commercial entre l’Europe et le Marché commun de l’Amérique du Sud (MERCOSUR), signé en 2019, risque d’accélérer le phénomène s’il est ratifié par tous les pays membres de l’Europe.

Une commission d’experts nommés à l’époque par l’ancien Premier ministre français, Édouard Philippe, a rendu à l’automne dernier son rapport sur les impacts de cet accord de libre-échange. Il expose le risque d’une déforestation à hauteur de 5% annuellement dans les six années qui suivront la ratification de cet accord par ses protagonistes. Cette estimation se traduirait par une perte de 700.000 hectares de forêt avec un coût environnemental lié à l‘émission de dioxyde de carbone (CO2) bien supérieur aux bénéfices économiques. Pour les pays d’Amérique du Sud, l’augmentation de l’activité d’élevage serait la première cause de déforestation.

Quantifier les effets de l’accord est un exercice difficile, les défenseurs de l’environnement avancent que stimuler l’élevage, c’est aussi augmenter la production de céréales avec un impact carbone global sous-estimé. D’autres, au contraire, rappellent que cet accord facilite l’importation, par l’Europe, de seulement 100.000 tonnes de viande alors que la production du Mercosur est de 8 millions de tonnes.

Par ailleurs, cette commission d’experts fait l’hypothèse d’une déforestation alors que les éleveurs indiquent qu’il est aussi possible d’intensifier l’élevage pour satisfaire la demande sans empiéter sur des espaces naturels supplémentaires.

Enfin, la commission soulève la question des pesticides, interdits en Europe mais autorisés dans les pays de production du Mercosur et la question du bien-être animal, difficile à encadrer dans le cahier des charges de l’accord.

Cet accord prévoit bien des actions de préservation de la biodiversité et de lutte contre le changement climatique mais sans exigences strictement imposées aux pays exportateurs qui comptent s’appuyer principalement sur les volets commerciaux de l’accord.

L’Union européenne a lancé une consultation pour réviser sa doctrine commerciale afin que ce type d’accord soit conditionné à des évolutions bénéfiques pour la protection de l’environnement et des droits humains de la part des pays partenaires signataires.

Les accords commerciaux sont un levier plus efficace que les pressions politiques ou diplomatiques pour inciter un pays à bouger ses lignes en termes de réalisations environnementales et sociales.

L’accord Mercosur est donc loin d’être ratifié même s’il est signé. Le 21 août dernier, Angela Merkel, chancelière d’Allemagne a pointé du doigt les risques de déforestation et d’incendie liés à la ratification de cet accord. De son côté le Président français a conditionné sa ratification à une traçabilité des animaux pour identifier ceux issus de zones de déforestation et à la mise en place d’un organisme de contrôle indépendant de la déforestation. Une issue incertaine entre une présidence européenne qui souhaite voir l’accord aboutir et des ONG qui espèrent son abandon pour une version plus « verte ».

La stratégie française de traçabilité

La France entend lutter contre la déforestation « importée », par le biais de l’alimentation. Elle veut traquer les denrées issues de terres spoliées, destructrices de forêts ou pollueuses de rivières.

Les exportations massives de soja, d’huile de palme, de pâte à papier, de bois, de caoutchouc, de cacao, de cuir et de viande de bœuf amplifient la déforestation et l’Europe contribue à elle-seule à un tiers de cette déforestation mondiale. La France, par exemple, a massivement importé du soja du Brésil pour satisfaire ses élevages de volailles, vaches, porcs ou poissons.

Bérangère Abba, Secrétaire d’État auprès de la Ministre française de la Transition écologique, chargée de la Biodiversité, a réuni en novembre dernier des acteurs, ministères, représentants de la Commission européenne et du Parlement européen, ONG et entreprises pour faire le bilan de la stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI) établie en 2018.

Les résultats sont minces, afin de remobiliser les acteurs, la Secrétaire d’État met à disposition des acheteurs publics, notamment du secteur de la restauration collective :

  • Un guide pratique dans l’optique d’approcher l’achat 0% déforestation ;
  • Une plateforme de veille supervisée par des agents ministériels chargés de contrôler les flux sur diverses denrées : soja, huile de palme, cacao, bœuf…et d’alerter les acheteurs.

Cette plateforme sera aussi accessible au grand public qui pourra consulter des informations collectées à partir de données douanières, satellitaires ou provenant de l’Institut de recherche indépendant Transparency for sustainable Economies (TRASE).

Le deuxième pan de la stratégie française est de restaurer la production sur le territoire national, particulièrement pour le soja. Ainsi, le gouvernement français a aussi défini une stratégie pour la culture des protéines végétales financée par une enveloppe de 100 millions d’euros.

Le consommateur a désormais conscience des problèmes de déforestation ou de la production de CO2 engendrée par les importations mais Isabelle Hoffmann, responsable RSE achats chez Lidl indique que le consommateur ne fait pas le lien entre les œufs ou la viande et le soja. Les Français ignorent qu’ils en consomment chacun presque 80 kg/an. L’enseigne s’est associée avec Earthworm Foundation pour mettre en place une politique à 3 axes :

  • Relancer la culture du soja en France ;
  • Développer les protéines végétales de substitution dans l’alimentation animale ;
  • Exiger d’ici 2025 des importations « propres »

Les ambitions de la grande distribution sont louables mais il manque des acteurs essentiels à cette stratégie de réduction des importations de soja :

Ces deux géants du négoce peuvent peser sur les conditions de production des matières premières. De plus, ils ont une visibilité sur les filières et les origines de celles-ci.

L’État français ne peut réussir seul. Il faut que les autres États se rallient au mouvement, l’Europe d’abord puis surtout la Chine, importateur de poids.

Cécile Leuba, chargée de campagne forêt à Greenpeace demande à Bruxelles des conditions de commerce international durables. La Commission s’est engagée à produire une série de propositions en 2021 après avoir interrogé plus d’un million de personnes à travers l’interface Together4Forests, un collectif de 140 ONG.

La forêt amazonienne en danger

Les observations satellitaires confirment la progression de l’agro-industrie dans la région du Gran Chaco, entre le Brésil, l’Argentine, la Bolivie et le Paraguay

Rien qu’au Brésil, plus de 11.000 km2 de forêt ont été amputés en 12 mois selon les données de l’Institut national de recherche spatiale (INPE), un record depuis 2008.

Chaque nouvelle route initie un nouveau front de déforestation, y compris dans des zones encore vierges où vivent les dernières tribus indiennes, installées dans les forêts primaires intactes.

Les ONG dénoncent la politique climato-sceptique du Président brésilien qui démantèle les agences fédérales de protection de la nature pour faciliter l’activité de négoce. L’Observatoire du climat, installé au Brésil, affirme que le Brésil sera le seul pays à avoir augmenté ses émissions de GES tandis que les autres nations voient leur économie mise à l’arrêt par la pandémie.

L’Exécutif brésilien poursuit en toute impunité ses projets d’expansion de son réseau routier avec une nouvelle voie qui devrait traverser le Parque nacional da Serra do Divisor pour relier le Pérou et les incendies en progression de 16% selon les observations de l’INPE.

La crainte des ONG est d’atteindre le point de non-retour, c’est-à-dire 25% de la forêt amazonienne rasée, une forêt déjà plus sèche, plus chaude et plus vulnérable selon Antonio Ovideo de l’Instituto socioambiental (ISA).

Leur dernier espoir est une intervention américaine, appuyée par un nouveau Président fervent défenseur de la forêt d’Amazonie mais qui doit traiter d’autres priorités politiques, Iran, Russie, Chine…

Le rôle du secteur financier

Parce que l’intérêt financier est au cœur des raisons de la déforestation, les acteurs financiers publics et privés doivent prendre leurs responsabilités et au moins réguler les échanges agro-alimentaires et les politiques incitatives :

  • Gestion de la conversion des espaces naturels avec une politique territoriale ;
  • Contrôle de la pression foncière et régulation des transactions ;
  • Compensation à la préservation de la biodiversité par les agriculteurs ;
  • Intégration des objectifs de développement durable dans les conditions de négoce.

C’est aux acheteurs des pays riches de valoriser la part environnementale du produit pour lui donner une importance marchande et pousser les producteurs des pays pauvres à engager de nouvelles pratiques agricoles ou de gestion de leurs espaces arables ou d’élevage.

Les banques ont, elles-aussi, joué un rôle important dans la déforestation en favorisant l’investissement dans des projets nocifs aux forêts tropicales. L’ONG Global Witness a déclaré que, selon ses données, les banques françaises ont financé, à hauteur de 2 milliards d’euros, 5 des 6 entreprises agro-industrielles les plus « agressives » envers les trois plus importantes forêts tropicales du monde :

  • L’Amazonie brésilienne ;
  • Le bassin du Congo ;
  • La Papouasie Nouvelle-Guinée.

Ces établissements financiers s’engagent publiquement à mener des politiques plus éthiques en stoppant les financements de ces entreprises, et, parallèlement, octroient des prêts avantageux à des producteurs d’huile de palme, de bœuf ou de caoutchouc. Ces projets, rentables à court terme, prennent le pas sur des investissements plus durables, pourtant voués à dominer les marchés selon les intentions affichées par les pays.

La forêt, à l’instar de l’océan, paye le prix de l’immédiateté. L’homme, particulièrement dans les pays industrialisés, veut satisfaire sans délai sa surconsommation. Une situation que la nature paye cher et qui condamne la biodiversité par des cultures ou des activités accaparantes comme le soja, l’huile de palme ou l’élevage de bœuf.

A l’échelle mondiale, la responsabilité environnementale collective ne peut exister que si elle acquiert une valeur marchande, celle d’offrir un lendemain, et cesse d’être considérée comme un obstacle.

Source : Le Monde