Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Un équilibre mondial bien précaire

Selon la FAO, notre système alimentaire ne dépend plus que de neuf plantes d’où provient l’essentiel de notre consommation courante. C’est fort peu alors qu’une multitude d’autres végétaux sont présents sur le globe et ont été cultivés dans le passé, mais le sont plus de moins en moins, et parfois plus du tout. Evidemment, ce sont ces mêmes neuf plantes qui ont fait l’objet de tous les efforts de la recherche en vue d’en améliorer les caractéristiques variétales. Les rendements obtenus pour les autres sont médiocres et n’évoluent guère. C’est le cas du mil ou du sorgho, malgré l’intérêt de ces cultures dans les régions insuffisamment arrosées, ou encore de nombreux légumes et tubercules.

L’humanité est donc à la merci d’un accident sanitaire de grande ampleur si l’une de ces plantes venait à être ravagée par quelque parasite dévastateur[1]. Sans même imaginer une telle catastrophe, la concentration des sources d’approvisionnement des grands produits agricoles accroit les risques résultant des aléas climatiques habituels. Une sécheresse sévère en Russie et en Ukraine par exemple conduirait à une flambée des prix sur les marchés céréaliers, pour le plus grand malheur des populations déshéritées des pays importateurs. Les spéculateurs en profiteraient bien évidemment, comme ce fut le cas lors de la forte augmentation des prix en 2008.

Cette crainte d’une flambée des prix explique l’importance des stocks de céréales que conservent en permanence la Chine et l’Inde. Mais il existe aussi une autre source de protection des consommateurs en cas de crise prolongée. Ce sont les 375 millions de tonnes de céréales (soit plus de 10 % de la récolte mondiale) qui chaque année est affectée à la production d’éthanol, en grande partie aux Etats-Unis. Aujourd’hui, ce choix contribue au soutien des prix intérieurs américains, mais aussi mondiaux. En cas de besoin, un changement d’affectation au profit de l’alimentation humaine est toujours possible.

Une agriculture bipolaire s’est établie dans le monde

Le monde agricole d’aujourd’hui se partage entre deux grandes familles que tout oppose :

  • D’une part, un petit nombre d’immenses exploitations qui sont regroupées dans des bassins de production très spécialisés et qui sont principalement orientés vers les exportations.
  • D’autre part, des centaines de millions de micro-exploitations avec à leur tête une main d’œuvre familiale surabondante, peu formée, peu productive et autoconsommant l’essentiel de sa production mais qui assure néanmoins l’alimentation de près de 80 % de la population mondiale.

Certes, en Europe occidentale, au Québec ou dans le Sud du Brésil par exemple, les exploitations moyennes sont encore nombreuses. Avec l’aide de coopératives, elles essaient d’échapper tant bien que mal à cette dualité qui règne partout ailleurs. Mais à l’échelle mondiale, il s’agit d’exceptions qui de nos jours ont bien du mal à se reproduire et même à survivre.

L’agriculture mondiale compétitive tend à se concentrer dans les grandes plaines fertiles et bien arrosées ou facilement irrigables. Comme les marchés qu’elle approvisionne sont en expansion, cette agriculture a besoin de toujours plus d’espace. La récupération des terres exploitées par les petits paysans est possible, mais lente et complexe. Il est plus facile de défricher les forêts comme en Amazonie, dans le Golfe de Guinée ou dans le Sud-est asiatique.

Dans le Sud et l’Est asiatique, en Afrique ou dans les pays andins, de grandes régions agricoles restent cependant cultivées par des centaines de millions de petits paysans. Autoconsommant leur production ou en vendant le surplus sur les marchés locaux, ils sont largement exclus des échanges internationaux. Car les quantités offertes sont dérisoires et leur qualité hétérogène.

Il existe néanmoins des exceptions. Par exemple, les productions de coton, de café ou de cacao, restent pour une bonne part entre les mains de petits paysans dès lors que ceux-ci disposent de suffisamment d’espace pour se consacrer, en plus de leurs cultures vivrières, à l’une ou l’autre de ces cultures de rente. C’est le cas du coton depuis le Sud du Mali jusqu’au Nord du Cameroun, du cacao au Ghana et en Côte d’Ivoire, et même du café au Mexique, en Côte d’Ivoire ou en Ethiopie. Mais ces productions sont néanmoins achetées par les traders ou les grandes entreprises agroalimentaires comme Nestlé. Disposant d’un monopole de fait. Les acheteurs imposent leur prix, évidemment le plus bas possible. N’ayant pas la maîtrise des cours et ne dégageant qu’une productivité médiocre, les revenus des petits producteurs restent bien faibles, ce qui ne leur assure qu’un bien modeste complément de revenu et ne leur permet pas de se moderniser.

L’essentiel du commerce mondial des produits agricoles (et aussi de leur transformation) est entre les mains de quatre traders internationaux : le principal, ADM (Archer Daniels Midlands Company) puis Cargill, Louis Dreyfus Négoce et Bunge Limited. Ces sociétés possèdent des centaines de navires (300 pour Cargill) et d’usines dans le monde (270 pour ADM + 420 installations d’achat). Elles emploient des dizaines de milliers de salariés (143 000 chez Cargill, 25 000 cher Bunge par exemple) . Seules des entreprises de taille internationale comme Unilever ou Nestlé peuvent, pour partie, s’affranchir des services de ces géants.

Des politiques agricoles inopérantes

Comment conduire une politique agricole cohérente lorsque cette activité peut relever aussi bien d’un petit nombre d’immenses exploitations capitalistes que de millions de de micro-fermes qui souvent ne dépassent pas un ou deux hectares ? Les gouvernements hésitent donc entre des mesures contradictoires ou inadaptées. La situation est d’autant plus délicate lorsque ces deux types d’agriculture coexistent dans un même pays. Face à ce dilemme, le gouvernement brésilien a même été conduit à créer deux ministères, l’un pour les grandes exploitations, l’autre pour les petits paysans.

 Mais le plus souvent, les politiques agricoles privilégient l’agriculture industrielle car les gros exploitants constituent de puissants lobbies mais aussi parce ces exportations constituent une source de devises appréciable. C’est le cas du Brésil bien sûr, mais aussi de l’Argentine, de la Russie ou de l’Indonésie par exemple. Même dans les pays où la petite paysannerie domine largement, les gouvernements favorisent ouvertement les grandes plantations industrielles.

Il est vrai que les organisations internationales comme le FMI et la Banque mondiale ont longtemps œuvré dans ce sens. Elles ont imposé aux pays en difficulté financière la suppression des subventions destinées aux petites exploitations. En revanche, ces organismes ont recommandé le développement de plantations destinées aux marchés internationaux.

A l’inverse, une politique de souveraineté alimentaire pourrait permettre, aux pays déficitaires en produits de base, d’améliorer leur taux d’autosuffisance et d’échapper pour une part aux conditions qu’imposent les grands traders. Une telle politique se définit comme un droit international autorisant un pays, ou un groupe de pays, à adopter une politique d’aides à ses agriculteurs (spécialement aux petits paysans) et de protection à ses frontières. Elle suppose une évolution complète des règles de l’organisation mondiale du commerce (OMC) qui condamne ces pratiques. Evidemment, les pays exportateurs s’y opposent vigoureusement.

Un bouleversement de la politique économique d’un grand pays peut désorganiser des courants d’échanges traditionnels. Ainsi la guerre commerciale sino-américaine a conduit le gouvernement chinois à s’approvisionner en soja auprès des pays d’Amérique du Sud, fragilisant ainsi les débouchés et les revenus des fermiers nord-américains. De même, après l’invasion de la Crimée par la Russie, un embargo sur les produits agricoles européens a été décrété qui a interrompu des courants commerciaux pourtant profitables pour les deux partis.

La protection de l’environnement est la grande oubliée

Désireux d’augmenter leurs profits et encouragés par des marchés internationaux en expansion régulière, les dirigeants des grandes exploitations s’efforcent d’étendre les surfaces cultivées partout où c’est possible. Les différents moyens à leur disposition sont l’accaparement des terres cultivées par de petites ou moyennes exploitations de voisinage[2], le défrichement de forêts comme au Brésil ou dans le sud-Est asiatique, la remise en culture de terre en friche en Russie ou le retournement de prairies en Argentine.

Les mêmes opportunités à la disposition des petits paysans sont plus rares car bien souvent tout le territoire disponible est déjà cultivé. A l’inverse, beaucoup sont contraints de cesser leur activité, en particulier en cas de sécheresse prolongée. Nombreux également sont les pasteurs nomades dont les pâturages sont tellement dégradés qu’ils doivent renoncer à leur état d’éleveur et à leur mode de vie ancestral. Si les petits paysans abandonnent ces terres, elles sont vouées à la friche, au désert ou au mieux à la forêt. Ce sont sans doute des dizaines de millions d’hectares dont l’avenir est incertain, sinon définitivement compromis.

Qu’il s’agisse de la recherche du profit par les grandes entreprises ou des conséquences de la surpopulation dans les campagnes, les défrichements massifs ou par petites touches se multiplient partout où c’est possible. Ni les grandes sociétés, ni les petits paysans ne se préoccupent de protéger les zones boisées ou les pâturages naturels. Bien au contraire, la déforestation détruit peu à peu les grands massifs forestiers et les prairies de qualité sont remplacées par des cultures de rente, les pâturages les plus médiocres étant abandonnés.

Dans leur activité courante, pas plus les gros exploitants que les petits paysans ne se préoccupent de la protection de l’environnement, de la lutte contre le réchauffement climatique ou de la biodiversité. Dans ces conditions, il sera donc très difficile d’obtenir que les uns et les autres modifient leur comportement dans les toutes prochaines années afin de lutter contre le réchauffement climatique. Or le secteur agricole et agroalimentaire représente 30 % de la production de gaz à effet de serre. On ne peut pourtant pas imaginer que ce secteur ne participe pas à l’effort général. Tout reste néanmoins à faire pour l’imposer aux différentes parties prenantes.

Alors que la petite paysannerie peine à se moderniser lorsque même elle ne se marginalise pas, la grande agriculture capitaliste est en plein essor. Installée sur de grands bassins de production, elle approvisionne la plupart des marchés solvables et plus particulièrement les marchés internationaux. Or ceux-ci sont en pleine expansion car la croissance démographique, les aléas climatiques croissants et l’amélioration du niveau de vie dans certains pays, augmentent sans cesse la demande de produits agricoles.

Les Etats-Unis ont de fait renoncé à imposer au monde leur « pouvoir vert » dans les années 1980. Doit-on craindre pour l’avenir d’autres tentatives d’hégémonie agricole ? Par exemple si les pays de la mer Noire accroissent encore leur position dans le secteur céréalier, se contenteront-t-ils de profiter de leurs bas prix de revient pour gagner quelques marchés supplémentaires ? Quelles pourraient aussi être les conséquences sur le commerce international d’un accord global entre ces deux géants que sont la Chine et le Brésil ?

 Plus généralement, cette même grande agriculture sera-t-elle capable de répondre, à elle seule, c’est-à-dire sans l’apport de l’agriculture paysanne, à l’inévitable augmentation de la demande future ? La réponse est sans doute « oui » à court terme, mais elle est beaucoup moins probable à plus long terme.

 

André Neveu

[1] Dans le secteur animal, la peste porcine qui ravage depuis quelques mois les élevages chinois et vietnamiens a entraîné une augmentation du prix de la viande de porc de 65 % sur les marchés chinois et de presqu’autant sur les marchés internationaux.

[2] On sait qu’en Afrique subsaharienne notamment, certains gouvernements ont « accordé » à des investisseurs étrangers le droit d’exploiter des terres jusqu’ici occupées par de petites collectivités d’agriculteurs sédentaires ou d’éleveurs nomades, sans se soucier de l’avis des intéressés.

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