Comprendre les enjeux de l'agriculture
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2. Risques et atouts des NTIC pour la construction d’une filière de production agricole

A travers l’analyse de différents exemples concrets, nous allons dans cette seconde partie chercher à identifier les facteurs de succès et les risques rencontrés lors de la construction de projets de filières utilisant les NTIC. Les exemples qui suivent montrent l’intérêt de combiner des outils qui répondent à des objectifs différents mais qui peuvent être complémentaires pour l’organisation de la filière.

2.1 La construction d’une filière soja au Burkina Faso (Agropol)

L’association Agropol œuvre depuis 2016 au développement de la filière soja au Burkina Faso avec le soutien de la Fondation Avril. Dans ce cadre, le recours aux outils numériques est actuellement à l’étude, en partenariat avec différents acteurs possibles des télécoms et de la banque.

Les utilisations du numérique envisagées sont multiples :

  • En premier lieu, la sécurisation et la facilitation des flux physiques et financiers :
  • L’utilisation d’une solution de banque mobile pour dématérialiser les paiements de ventes des productions. Le Burkina Faso est en retard par rapport au reste de la région pour la diffusion de ces outils, mais les solutions de banque mobile s’y développent et les succès rencontrés par les pays voisins comme la Cote d’Ivoire sont une incitation supplémentaire pour développer cet outil au Burkina.
  • La localisation des stocks et la traçabilité des flux de graines, des producteurs vers les OP ainsi que des OP vers les transformateurs, notamment en traçant individuellement les sacs à l’aide de QR Codes ou de puces RFID.

Au-delà des réductions de pertes et vols, cette sécurisation doit permettre de sécuriser les banques qui financent la filière et donc le financement de la campagne de commercialisation.

  • En second lieu, le développement d’une plateforme de marché permettant de placer les engagements (production, d’achat), localiser les stocks disponibles à la vente, permettre aux transformateurs d’effectuer les achats :
    • Elle sera indispensable pour accompagner le changement d’échelle de la filière
    • Elle doit permettre d’éviter que des relations bilatérales exclusives se développent au sein de l’association de filière APTSB (Association des Producteurs et Transformateurs de Soja Burkinabè) au détriment de la filière dans son ensemble.
  • Parallèlement, un service d’envoi d’informations par téléphonie mobile sera mis en place :
    • Les informations envoyées sont de nature à optimiser l’activité sur les exploitations, à améliorer les rendements (rappels de dates de semis, informations météo, conseils agronomiques…) et à transmettre des informations sur les évolutions des prix.
    • Les destinataires seront à la fois les producteurs et le personnel des OP qui les accompagnent.
    • Le service sera disponible en serveur vocal afin d’être accessible aux populations souvent peu lettrées.
  • Enfin, à plus long terme, la collecte et l’analyse de données fiables et récentes :
      • Le suivi de l’évolution de la filière permet de réaliser des ajustements en cas de mauvaise performance.
    • Ces données permettront également, en lien avec la sécurisation des flux, de faciliter le financement par les banques de la filière en leur fournissant davantage d’informations grâce à un reporting numérique.
    • Les outils les plus complexes et les plus difficiles à amortir pourront être mutualisés au niveau de l’association de filière APTSB.

Dans un premier temps, ces outils vont être expérimentés en « mode pilote », avec un financement par les partenaires opérationnels du projet (dépenses de R&D pour l’opérateur télécom), Agropol, et éventuellement d’autres bailleurs publics ou privés.

Ainsi, les outils restent en partie à co-construire pendant cette phase pilote avec les bénéficiaires afin qu’ils répondent bien à leurs besoins et leurs contraintes.

2.2 La filière céréalière au Kenya (Cereal Growers Association, partenaire de Fert)

CGA est l’organisation nationale des producteurs céréaliers kenyans. Elle est active dans une majorité des comtés du pays et a pour missions le conseil technico-économique auprès des agriculteurs, leur accompagnement dans l’accès aux services économiques (achats groupés d’intrants, commercialisation, accès aux services financiers) et leur représentation syndicale auprès de l’Etat et des organisations du secteur privé (meuniers, négociants, etc.).

Comme toute organisation impliquée dans le conseil et la vulgarisation, elle se base avant tout sur une action de terrain, et il est évident que, sans la proximité permise par ses quelques 30 agents de terrain, aucun service numérique ne serait possible : le numérique ne remplace pas les relations humaines ; il leur donne plus de possibilités.

Son usage des NTIC est encore très partiel aujourd’hui, même si des perspectives sont envisagées à moyen terme :

Type de service / catégorie d’usage Usage des NTIC Appréciation par CGA et ses membres et perspectives envisagées
Services techniques (formation, conseil Le téléphone (appel et SMS) est la base du fonctionnement de CGA et des agriculteurs pour fixer RDV et partager les informations.

Tout le conseil est basé sur les réunions, la formation de paysans formateurs et l’échange en réunion physiques au travers de parcelles de test ou de démonstration.

 

En cours de test par CGA en partenariat avec CropMon et SoilCares (5000 agriculteurs enregistrés), projet en cours de développement devant apporter conseils spécialisés et prévisions météorologiques à 3 jours, par SMS. Une technologie de « soil scanner » est également associée au service, afin de pouvoir aider les agriculteurs à ajuster leurs amendements à la situation de leurs sols.

Cette fonction de conseil pourrait être légèrement « outillée » par les NTIC, mais elle repose surtout sur des relations humaines et l’apprentissage par la pratique.

 

 

 

La fonction de prévision météo est appréciée par les agriculteurs, même si des erreurs sont constatées.
La fonction de conseils techniques selon le stade de la plante ne sont pas encore pertinents (beaucoup de paramétrages encore nécessaires).

Le soil scanner est un outil utile, mais qui va nécessiter de former des agents capables de conseiller à partir des résultats, ce qui pose la question du « delivery model » et de son coût.

 

Services économiques, filières, services financiers Mise en relations physiques ou téléphoniques avec des sociétés (intrants, acheteurs, services financiers). La conclusion de « deals » nécessite la présence des parties pour se comprendre et négocier.

 

Ex. de la commercialisation du blé dans le schéma à prix garantis négocié par CGA. CGA doit certifier que les agriculteurs qui livrent aux dépôts agréés sont bien des agriculteurs. Cette vérification est basée sur la connaissance qu’ont les agents de CGA des agriculteurs et leur capacité à vérifier leur identité (coût important). Les databases sont saisies et vérifiées manuellement sur Excel.

 

 

Les transactions financières au Kenya sont de plus en plus dématérialisées (M-pesa et équivalents).

Les relations physiques et les conventions/contrats ne pourront pas être remplacés par les NTIC. En revanche, des pistes sont évoquées pour rendre le travail plus facile :

–      Répertorier numériquement les lieux de stockage et volumes avec mises à jour régulières ;

–      Répertorier les agriculteurs (l’Etat est en cours de test pour l’enregistrement de tous les agriculteurs), nécessaire pour la traçabilité des engrais et semences subventionnés

–      Renforcer encore l’usage des NTIC dans la sécurisation des transactions et la traçabilité

Les systèmes d’information sur les prix (G-soko, Ratin d’EAGC par exemple) ne sont pas considérés comme accessibles et utilisables par les agriculteurs. Au mieux pour les gros acheteurs en capacité de transformer cette information en action.

Communication, information des agriculteurs La communication se fait également essentiellement via le contact des agents, mais aussi par les magazines et émissions radio.

 

CGA utilise également une plateforme internet de diffusion de SMS groupés (150 000 utilisateurs dans sa database), pour diffusion d’information concernant ses activités (field days) ou certaines opérations.

CGA n’est pas encore organisée pour produire et diffuser un contenu plus élaboré. Il s’agit cependant d’un outil que CGA souhaite utiliser davantage dans sa communication vers ses membres

CGA met à jour son site internet pour le rendre plus interactif (à visée davantage pour les partenaires techniques et financiers cependant)

Représentation syndicale et vie associative Enregistrement des membres par formulaires papiers et saisie informatique et envoi de bases de données pour centralisation par mail.

 

CGA souhaite rendre plus aisé ce travail d’enregistrement des membres

La pénétration des technologies de types smartphones est encore très limitée (même si cela s’accélère). A titre d’exemple, sur 40 paysans formateurs (agriculteurs plus performants, formateurs pour d’autres), seul 1/5 ont un smartphone. Les agriculteurs ne font par ailleurs pas confiance à l’écrit, mais beaucoup plus à l’expérience partagée.

Grande avancée dans l'extraction de Diesel à partir des alguesPlus globalement, l’équipe des CGA et quelques agriculteurs consultés sont encore assez peu convaincus de la maturité des solutions numériques actuellement disponibles. Par ailleurs leur utilité, leur accessibilité et la « durabilité » de ces services sont questionnés. L’environnement Kenyan est très favorable au développement des start-ups et projets en tous genres dans ce domaine, mais le modèle économique de ces services ne compte pas les charges liées à leur diffusion et le conseil qui doit les accompagner. CropMon s’associe à une organisation comme CGA, mais CGA se questionne sur la capacité du service à générer suffisamment de revenu pour pouvoir supporter à la fois les charges de développement et de maintenance de l’outil, et les charges de structures (personnel, relais de terrain) nécessaires à son bon fonctionnement. Leur grande majorité est aujourd’hui financée par des bailleurs internationaux.

CGA et Fert sont convaincus qu’il faut grandir avec ces technologies et qu’elles peuvent rendre certaines tâches et fonctions plus rapides ou plus sûres. Mais elles doivent reposer sur une infrastructure sociale en place (relations agents / agriculteurs, organisations locales et leurs instances, relations partenariales, etc.). C’est pour cette raison que certains outils sont testés mais que le plus gros investissement est sur la mise en place de cette infrastructure sociale et la formation des agents salariés et agriculteurs.

2.3 La sécurisation foncière (L’exemple du Honduras)

Le Honduras a été un pionnier de l’utilisation de la blockchain pour le cadastre dès 2015. Pour enrayer les escroqueries aux titres de propriété alors en nombre important dans le pays, le gouvernement a déployé, avec l’entreprise texane Epigraph, un système de cadastre enregistré sur la blockchain, c’est-à-dire sur des registres numériques partagés.

La corruption était en effet importante dans le pays, avec la possibilité pour les fonctionnaires de modifier le cadastre pour s’approprier des résidences en bord de mer. Pour référence, le World Transparency Index classe ainsi le Honduras au 104e rang mondial de son classement et accompagne ce classement du commentaire suivant : « Les défis liés à la corruption dans ce pays résultent d’une généralisation du népotisme, du clientélisme, d’un crime organisé enraciné dans la société ainsi que d’une forte corruption politique. La corruption revêt plusieurs formes (pots-de-vin, favoritisme ou trafic d’influence) et gangrène de nombreux secteurs ou administrations du pays, à l’image de l’administration publique ou du secteur éducatif. »

Le principe d’un système de cadastre par blockchain est que le registre est stocké en de multiples endroits et qu’il ne peut être modifié qu’en utilisant une clé à usage unique qui permet de retracer l’origine de toute modification du registre, ce qui le rend virtuellement infalsifiable.

A la suite de cet exemple pionnier, de nombreux pays s’intéressent à cette possibilité et commencent à mettre des choses en place, particulièrement en Afrique (au Ghana par exemple avec l’ONG BitLand, ou encore au Rwanda) où la sécurisation foncière est un enjeu central souvent pointé du doigt comme un frein majeur au développement économique et notamment agricole. Comme discuté précédemment, cette technologie ne saurait néanmoins résoudre tous les problèmes liés au foncier en Afrique, en particulier la superposition de droits différents et la cartographie des parcelles.

2. 4 L’adoption du service mAgri de CFA par Kenya Nut

Connected Farmer Alliance (CFA) est un projet de partenariat public-privé entre l’USAID, Vodafone et Technoserve. Son service mAgri comprend principalement trois fonctions : paiement mobile, communication et collecte de données. Le service est principalement financé par l’agroindustriel, Kenya Nut dans le cas étudié, et sa conception a donc d’abord été pensée pour les besoins de celui-ci, tout en ayant vocation à être bénéfique pour tous les acteurs impliqués, dont les producteurs. L’une des forces de ce modèle économique est qu’il ne repose pas sur le faible pouvoir d’achat des producteurs pour fonctionner.

L’étude de cas ici résumée s’intéresse à l’adoption du service mAgri de la CFA par Kenya Nut, avec pour méthode des entretiens individuels et des focus groups avec la direction, le personnel de Kenya Nut et des producteurs.

Les avantages observés concrètement sont notamment :

  • La transmission plus rapide d’informations au producteur, moins coûteuse et plus fiable que si elle doit se faire par des équipes sur le terrain,
  • Les économies estimées à 228,481$ par an pour Kenya Nut, soit une économie nette de 37,000$ en année 1,
  • Le paiement mobile contre la corruption de certains membres du personnel qui volent les producteurs (baisse du nombre de plaintes de producteurs liés à ces vols),
  • Le paiement mobile est une sécurité accrue pour le personnel qui n’a plus besoin de se déplacer avec des sommes d’argent en liquide. Cet aspect est celui qui ressort le plus des entretiens avec le staff de terrain,
  • L’élimination des intermédiaires qui achètent aux producteurs à vil prix pour vendre eux-mêmes à Kenya Nut,
  • La collecte de données pourun gain de temps estimé entre 30 et 50%,
  • Le management est mieux informé grâce à la collecte de données numérisée.

Les principaux obstacles rencontrés :

  • La difficulté d’adoption du paiement mobile par les producteurs : il a fallu d’intenses efforts d’éducation aux avantages du système pour permettre son adoption à grande échelle ; ce qui aurait dû être fait en amont pour une adoption plus rapide, mais une fois adopté, 80% affirment préférer le paiement mobile,
  • L’équipement en téléphones : 20% des producteurs n’ont pas de téléphone et 10% de ceux qui en ont l’ont acheté pour participer au programme, ce qui est vu comme un impact positif,
  • Pas assez de communication de la direction au reste du personnel sur les avantages du système ; ce qui a compliqué son adoption,
  • La corruption du personnel qui voit alors cet outil comme un obstacle,
  • Les infrastructures avec un signal réseau pas toujours suffisant, le besoin de se déplacer pour capter, la nécessité d’aller au village voisin pour trouver un agent M-Pesa, etc.

Au total, l’étude démontre un impact positif à la fois pour le transformateur et les producteurs. Elle met également en avant certaines difficultés rencontrées. Elle insiste en particulier sur l’importance d’une approche holistique dans la conception et la mise en place d’un tel produit, notamment en analysant en profondeur le comportement des producteurs et les obstacles potentiels à leur adoption du produit.

L’évaluation retient trois grandes leçons :

  • La conception et la mise en place du service doivent être fondées sur une bonne connaissance des besoins en cash des producteurs et de leur comportement en général ainsi que des contraintes auxquelles ils font face,
  • La gestion du changement doit être une composante intégrale de la stratégie de mise en place d’un tel système par un industriel,
  • Une mise en place réussie repose sur un partenariat fort entre l’industriel et l’opérateur mobile.

2.5 Le « Reuters Market Light »

RML, lancé en 2007 en Inde, est un service d’information par SMS, disponible sur abonnement. Il informe les producteurs de manière personnalisée sur les prix, les itinéraires culturaux et la météo. Les utilisateurs reçoivent 4 ou 5 SMS par jour, avec des informations disponibles pour 250 cultures et sur plus de 1 000 marchés et 3 000 spots météo.

Début 2010, le service avait 200 000 abonnés payant 1,5 $ par mois. Il fonctionne avec tous les opérateurs télécom, élément-clé pour expliquer sa diffusion rapide. Il a également noué un partenariat avec le réseau des bureaux de postes qui constitue un canal alternatif de diffusion de l’information et permet aux curieux d’essayer le service avant de souscrire.

Quelques enseignements à tirer de cet exemple :

  • Le rôle important du réseau humain à la source de l’information (releveurs de prix, instituts agricoles et les 300 employés de RML chargés de la gestion des contenus),
  • Atteindre le volume permettant des économies d’échelle est essentiel pour la rentabilité,
  • L’importance du modèle économique et du niveau de prix : l’abonnement est considéré comme trop cher par l’utilisateur, la moitié des interrogés lors d’une étude ne comptait pas renouveler, 95% d’entre eux pour cause de prix trop élevé,
  • Une étude a estimé que RML permettait à ses utilisateurs de dégager de 2 à 3 milliards de revenus supplémentaires et des achats d’intrants à meilleur prix (Mehra, 2010).
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