Comprendre les enjeux de l'agriculture
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La multifonctionnalité des forêts africaines, un défi inédit

La FAO a constaté que les populations vivant à proximité ou à l’intérieur des forêts comptent parmi les plus pauvres du monde en développement. Elle estime qu’en Afrique subsaharienne, 159 millions de personnes vivant en forêt sont en situation d’extrême pauvreté (moins de 1,25 dollars par jour). L’enjeu écologique se conjugue ainsi avec celui de la subsistance des populations, ce qui le rend à la fois plus pressant et plus délicat à gérer. Comment se soucier de l’environnement à long terme lorsque la survie est une urgence de chaque jour ?

Répartition des ruraux vivant avec moins de 1,25 dollars par jour et résidant dans les forêts et savanes tropicales (ou aux alentours)
Afrique Amérique latine Asie Total des zones tropicales
Population forestière (en millions) 284 85 451 820
Population forestière vivant avec moins de 1,25 dollars par jour (en millions) 159 8 84 251
Population forestière vivant avec moins de 1,25 dollars par jour (en pourcentage du total de la population rurale vivant avec moins de 1,25 dollars par jour) 50% 82% 27% 40%

Sources : FIDA, 2016 ; Chomitz et alii, 2007.

Face à une telle réalité, l’idée d’avenir consiste à faire de la gestion durable des forêts un levier de lutte contre la pauvreté. Cela suppose de modifier des habitudes parfois ancestrales…

Outre la déforestation proprement dite, certains usages de la forêt aboutissent à un gaspillage de la ressource.
Il en va ainsi, par exemple, de maintes utilisations du « bois de chauffe ». Ce dernier constitue souvent la seule énergie accessible aux populations pauvres pour chauffer l’eau et la nourriture. De prime abord, l’on pourrait se féliciter d’un tel recours au bois. Néanmoins, il est souvent gaspillé par des feux rentabilisant mal l’énergie, ou encore brûlé à l’intérieur des habitations, sans dispositif adapté, avec des risques graves pour la santé. Le recours à des appareils permettant une combustion confinée est un moyen d’améliorer, parfois sensiblement, le bilan coût-bénéfice[8].

Une autre utilisation de l’arbre réside dans l’agroforesterie. Celle-ci est pratiquée en maintes régions de façon ancestrale, par exemple à travers la récolte des fruits et produis comestibles des bois ou le pâturage des animaux d’élevage. Mais le surpâturage est une menace pour la forêt et un obstacle parfois dirimant à la repousse des arbres.

A l’inverse, l’arbre peut protéger les cultures de l’excès de chaleur grâce à l’ombre qu’il procure. Il est donc une composante indispensable de l’adaptation de l’agriculture au climat.

Pour amener les populations à évoluer vers une utilisation rationnelle et durable des arbres, il faut les informer et les accompagner. Mais il faut aussi les motiver. La valorisation de la forêt est un élément-clé, par exemple à travers les ressources touristiques qui lui sont associées. Une certaine forme d’appropriation de la forêt par les communautés locales peut également s’avérer souhaitable : leur reconnaître des droits sur l’exploitation de la forêt est souvent le meilleur moyen de les convaincre de penser à l’avenir de cette dernière.

Une distinction majeure est bien sûr à opérer entre les régions où la forêt règne traditionnellement en maître (forêt tropicale humide) et les régions, également tropicales, où elle est fragile ou parsemée (savanes et sahel). C’est dans ce dernier cas que la menace climatique est la plus forte et que la promotion de l’arbre exige le plus d’innovation.

Enfin, la mobilisation des autorités nationales est incontournable. Même dans les cas où une approche décentralisée est souhaitable, c’est souvent au niveau national qu’elle doit être décidée et organisée.

Dans le rapport Climate change for forest policy makers (cité en bibliographie), la FAO propose un ensemble de méthodes destinées à faire de la forêt un levier pour la lutte contre le changement climatique, notamment dans le monde en développement. On en trouvera un résumé en annexe.

Les mesures proposées vont de l’introduction de nouvelles techniques sylvicoles à la diversification des emplois en zone forestière et de la protection effective des forêts à une gouvernance fondée sur la participation des communautés locales à la gestion.

Comme on le voit, la nouvelle gestion forestière recouvre un large programme…

 

Remerciement : Myriam Legay, Chef du département Recherche, Développement et Innovation de l’ONF, a bien voulu accompagner de ses conseils la rédaction de ce dossier. Qu’elle en soit ici remerciée. Le texte demeure de ma seule responsabilité.

Lexique

Adaptation climatique : actions destinées à réduire la vulnérabilité des systèmes naturels et humains face aux effets du changement climatique

Atténuation climatique : actions destinées à réduire la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, soit par diminution des émissions, soit par séquestration des gaz présents.

Agroforesterie : système de production mixte associant l’arbre avec une activité agricole (culture ou élevage)

Enveloppe bioclimatique : zone géographique au sein de laquelle le climat permet à une essence d’arbre de se développer

Essence : dans le langage des forestiers, désigne généralement une espèce d’arbre, mais ce peut être aussi une sous-espèce ou variété ayant des exigences biologiques ou des caractéristiques particulières.

Bibliographie

FAO, La situation des forêts du monde, Les forêts au service du développement durable, Rome, 2018.

FAO, Climate change for forest policy makers, an approach for integrating climate change into national forest policy in support of sustainable forest management, Rome, 2018

Observatoire national sur les effets du changement climatique (ONERC), L’arbre et la forêt à l’épreuve d’un climat qui change, Rapport au Premier ministre, La Documentation française, Paris, 2015

Forests under threat, Melina Filzinger, IIASA, Vienne, 2018

Emerging Threats to dryland forest resources: elephants and fires are only part of the story, Nichols, Vandewalle, Alexander, in Forestry, An International Journal of Forest Research, Institute of Chartered Foresters, Edimbourg, 2017

John E. Wagner, Forestry economics: a managerial approach, Routledge, New-York, 2011

Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres, Editions Les Arènes, Paris, 2017 (traduit de l’allemand)

Mesures d’atténuation et d’adaptation dans le secteur forestier (résumé de l’approche proposée par la FAO)

 

I/ Atténuation du changement climatique dans le domaine forestier

Séquestration de carbone à travers les arbres et la forêt

Boisement, reboisement et restauration de forêts

Présence accrue des arbres dans les exploitations agricoles, les espaces ruraux et les villes

Accroissement de la capacité de séquestration des forêts par modification des techniques sylvicoles et renforcement de l’humus

Meilleure protection des forêts

Lutte contre les facteurs de déforestation

Promotion de la gestion durable des forêts et des sols (y compris par des pâturages à impact maîtrisé sur la végétation)

Protection effective des zones forestières désignées à cet effet

Prévention des incendies de forêts

Contrôle des ravageurs et maladies pouvant toucher les arbres

Substitution du bois à des matériaux fossiles

Remplacement des métaux, plastiques et ciments par du bois produit dans des conditions satisfaisantes (écologiquement et légalement)

Remplacement des carburants fossiles par du bois et de la biomasse remplissant les mêmes conditions

II/ Adaptation des forêts au changement climatique

Réduction de la vulnérabilité et renforcement de la capacité d’adaptation des arbres (écosystèmes fragiles)

Gestion de la biodiversité forestière (promotion d’essences adaptables, protection des forêts matures, protection d’essences exerçant un effet positif sur le reste de la végétation, lutte contre la fragmentation des espaces, création de corridors de biodiversité…)

Défense de la santé et de la vitalité forestière (lutte contre les ravageurs et maladies)

Lutte contre les incendies de forêts

Ajustement des pratiques de gestion en vue de minimiser l’exposition des forêts aux événements climatiques (élévation du niveau des eaux, tempêtes, érosion et glissements de terrain)

Ajustement des pratiques de gestion en vue de rendre la forêt plus résiliente (sélection et mixité des essences, préparation des sols, plantations, entretien, éclaircies…)

Réduction de la vulnérabilité et renforcement de la capacité d’adaptation des communautés locales dépendantes de la forêt

Renforcement des mécanismes locaux d’adaptation

Renforcement des communautés pour une meilleure gouvernance

Diversification des productions et des emplois liés à la forêt

Dominique Bocquet

[1] Notons tout de même que les arbres « respirent » eux aussi. Ils rejettent donc un peu de gaz carbonique. Mais la quantité est bien moindre que celle du gaz absorbé grâce à la photosynthèse, sauf la nuit où la photosynthèse s’interrompt, faute de lumière.

[2] Il est à noter qu’une séquestration importante a également lieu dans les sols, à travers les racines et l’humus. En cas d’incendie de forêt, elle n’est pas annulée. En revanche, une dégradation des sols peut la remettre en cause.

[3] Des facteurs particuliers peuvent intervenir. Par exemple, une forêt dont les arbres avancent en âge peut séquestrer du carbone sans s’étendre, notamment si ces arbres développent leurs racines.

[4] La genèse des énergies fossiles repose elle aussi sur une séquestration de carbone. Mais elle est extrêmement lente et demande de nombreux millénaires, voire des millions d’années. On peut la tenir pour négligeable, et même inexistante, à l’échelle de l’actuel changement climatique.

[5] L’institutionnalisation légale de la certification FSC au Gabon, Alain Karsenty, Willagri, octobre 2018

[6] En France, l’administration des Eaux et Forêts a vu le jour dès le XIIIème siècle.

[7] Le mot domanial renvoie aux origines royales d’une partie de la forêt publique. Le Roi avait tenu à incorporer au sein de son domaine personnel des terres forestières destinées à pourvoir aux besoins de sa marine. Dans certains cas, il s’agissait aussi de pouvoir disposer de terrains de chasse pour le gros gibier (chasse à courre). Telle fut en particulier la raison de la création et de la protection de la forêt de Fontainebleau, non loin de la capitale.

[8] La transformation préalable en charbon de bois est parfois préconisée, comme moyen de rendre plus rationnelle et moins polluante l’utilisation du bois comme combustible familial. Mais elle reste controversée, notamment en raison des émissions auxquelles donne lieu la première combustion du bois.

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