Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Les données fondamentales de la gestion forestière

Deux éléments fondamentaux caractérisent la gestion forestière.

Le premier est la lenteur du cycle de l’arbre. Entre la naissance et la mort naturelle d’un arbre, 600 années peuvent s’écouler. Pour être à « maturité » et pouvoir être coupé, un arbre demande le plus souvent entre 50 et 250 ans. La fabrication du bois est lente, beaucoup plus lente que celle des tissus végétaux « ordinaires ». C’est la contrepartie de sa capacité de stockage du carbone, incomparablement supérieure.

Deuxième caractéristique fondamentale de la gestion forestière : l’intervention de l’homme dans le cycle de l’arbre. Elle peut être la pire ou la meilleure des choses. La pire si elle dénature ou détruit la forêt. La meilleure si elle aide l’arbre à pousser en le respectant.

Une position environnementaliste intransigeante consisterait à souhaiter que l’homme ne touche pas à la forêt, vue comme un don exclusif de la nature. Une telle attitude n’est pas justifiée. Elle peut certes avoir du sens dans certains cas précis, par exemple pour la conservation de certaines forêts « primaires » uniques en termes de biodiversité. Mais elle n’est pas adaptée à la plupart des forêts, sans parler de celles qui sont nées de la main même de l’homme. Par ailleurs, comment promouvoir l’usage du bois sans assumer d’avoir à le couper ?

Avec le changement climatique, le rôle de la gestion forestière devient plus crucial encore. Une nouvelle pièce vient s’ajouter au débat : la menace que la forêt encourt elle-même avec le changement climatique. Le remède qu’elle représente doit donc, pour pouvoir servir, commencer par être sauvé lui-même.

La menace subie par les arbres du fait du changement climatique découle de la lenteur de leur croissance. Non seulement l’arbre est immobile (à la différence des espèces animales) mais il est lent à se reproduire (à la différence des autres espèces végétales). La migration « naturelle » des arbres est donc laborieuse : en cas de réchauffement climatique, le déplacement des essences vers les pôles ne dépasse pas une vitesse de 50 km par… siècle. Lors des changements climatiques du passé, cette vitesse de déplacement pouvait suffire car ces changements étaient lents. Mais tel n’est pas le cas du changement climatique actuel, déclenché par l’homme. On estime que, dans certains cas, les enveloppes bioclimatiques pourraient bouger de 500 km en un siècle, soit dix fois plus vite que la vitesse de déplacement des essences.

Si les arbres ne s’adaptent pas, ils peuvent mourir sous l’effet de la température et de la sècheresse.

La responsabilité de l’homme vis-à-vis de la forêt s’est ainsi faite écrasante : il doit non seulement cesser de la détruire, être capable de la préserver et de la respecter mais, en plus, l’aider à s’adapter au changement climatique rapide qu’il a déclenché. Chacune de ces actions et disciplines est indispensable pour la forêt soit présente au rendez-vous que l’homme lui a… fixé pour contribuer à maîtriser le changement climatique.

La main de l’homme doit ainsi, entre autres, remédier à la lenteur d’évolution de la forêt et faciliter son adaptation.

Elle peut s’y employer de diverses manières : en semant ou plantant des arbres afin de raccourcir le cycle de reproduction, en sélectionnant des espèces plus résistantes à la chaleur et à la sècheresse ou encore en déplaçant les arbres lors de la replantation. Mais ces actions ne suffiraient pas si l’arbre n’était pas mieux protégé par ailleurs de son environnement physique et humain.

La nouvelle gestion forestière

La survie de la planète supposera un bouleversement de la gestion forestière.

Que doit-on changer et sur quels principes s’appuyer ?

Il en est des forêts comme de la planète : l’homme a longtemps vécu sur elles sans avoir à se préoccuper de leur survie, tel une « puce sur le dos d’un éléphant ». L’insouciance était de mise. Il n’était nul besoin de gestion forestière. De ce point de vue, tout a changé.

Le besoin de gestion forestière est apparu lorsque les grands défrichements ont sérieusement entamé la ressource forestière. Pour les immenses forêts de l’Amazonie et de l’Afrique centrale, ce moment s’est produit à l’époque contemporaine et sous la pression des environnementalistes, qui en ont fait à juste titre un sujet d’intérêt mondial, dénonçant les défrichements massifs, souvent opérés par brûlis sous l’effet de l’appât du gain à court terme.

Mais, en Europe, ce moment était survenu bien avant : dès le Moyen-Age. Il est progressivement apparu que le défrichement faisait reculer la forêt, ou la transformait, sans que l’utilité de cette dernière ne soit correctement prise en considération. En France et en Angleterre, par exemple, le souci de la construction, puis celui la marine, dont les bateaux étaient en bois, ont conduit à créer au fil des siècles de vastes forêts nationales[6]. Celles-ci furent conçues pour produire les grands troncs et les planches homogènes, au besoin en privilégiant le chêne, réputé pour sa solidité.

A côté de la forêt privée, s’est affirmée une forêt publique, en partie communale et en partie « domaniale » (étatique)[7]. La forêt domaniale, du fait de son objet même, est souvent la plus productive pour les bois de haute qualité (bois d’œuvre). Elle a participé à la reconquête forestière de l’époque moderne et contemporaine mais celle-ci a également bénéficié d’autres facteurs. La déprise agricole permise par l’augmentation phénoménale de la productivité des terres agricoles dans les régions tempérées, a permis de rendre à la forêt, privée autant que publique, une partie du terrain qu’elle avait perdu. Parallèlement, les pays industrialisés importent une partie du bois qu’ils utilisent, notamment (mais pas seulement) en provenance des pays tropicaux. Tout cela explique que la forêt ait pu regagner du terrain dans ces pays.

A présent, un changement du même ordre est attendu des pays en développement. Il obligera à affronter des conditions bien différentes. D’abord, la mutation est supposée se produire à un rythme accéléré : non pas en quelques siècles mais en quelques décennies seulement. Ensuite, il pose la question des exportations de bois tropicaux, à la fois précieuses recettes d’exportations et sources potentielles d’atteintes au patrimoine forestier.

Enfin, il doit s’accomplir alors que les enjeux liés à la forêt se sont considérablement enrichis et diversifiés.

Pour bien les cerner, revenons un instant sur l’exemple de la forêt européenne.

Elle est devenue multifonctionnelle : à l’enjeu de la production de bois, se sont ajoutés d’autres enjeux, économiques, sociaux, et même sociétaux. Le couvert boisé est indispensable à la protection de nombreux terrains en montagne, qui sinon seraient déstabilisés par l’érosion et menaceraient les infrastructures et les populations vivant en aval. La forêt joue un grand rôle dans la beauté des paysages, qui fait partie du patrimoine et de l’attractivité touristique. Son rôle comme lieu de promenade est considérable : 500 millions de visites par an en France, par exemple.

Certaines forêts contribuent aux loisirs et au bien-être des populations urbaines et péri-urbaines. Dans l’hexagone, c’est le cas des forêts de Fontainebleau et de Rambouillet, ou des bois de Vincennes et de Boulogne, aux portes de Paris. Mais tel aussi le cas de la forêt de la Maâmora, près de Rabat, la plus grande forêt de chênes lièges du Maroc et peut-être du monde. Les sorties en forêt représentent une forme de loisir favorable à l’équilibre et à la santé, voire une incitation au sport et à la randonnée, dont les bienfaits sont reconnus.

A cela s’ajoute bien sûr l’énorme apport écologique de la forêt. Il est global, à travers la lutte contre les gaz à effet de serre, mais aussi local.

Cet apport écologique local commence avec l’ombre que les arbres procurent, ombre précieuse en cas de chaleur. Il se poursuit avec l’humidité que les arbres favorisent autour d’eux, en limitant la chaleur mais aussi en produisant de l’humus à travers la décomposition de leurs feuilles, un humus qui protège les sols. Au-delà de l’environnement immédiat, cette protection des sols aide, plus largement, à la préservation des eaux de pluies et des nappes phréatiques. Les forêts sont un refuge pour la biodiversité des espèces animales et végétales. Même les arbres isolés jouent un rôle en ce sens.

Le pouvoir climatique des arbres vu par Peter Wohlleben

L’influence des arbres sur le climat ne se limite pas à la rétention de CO2 : ils créent autour d’eux un milieu humide. Ceci est vrai sous leur feuillage mais aussi à l’échelle de vastes régions. Dans La vie secrète des arbres, Peter Wohlleben en décrit deux exemples.

Les hêtres du bois de Bamberg

Dans les environ des Bamberg, en Allemagne un terrain sec et sableux avait été déclaré inapte à recevoir des arbres, à la seule exception des pins, peu exigeants en eau. Par souci de diversité, les paysagistes y plantèrent malgré tout quelques feuillus, en pratique des hêtres. A leur grande surprise, ceux-ci prospérèrent et s’étendirent. Le secret ? Ils avaient, par leurs chutes de feuilles, généré un sol humide, apte à retenir l’eau. La combinaison d’un sol humide et de l’ombre dégagée par les arbres peut réduire de dix degrés, voire plus, la température en forêt, comparée à celle régnant en dehors.

Les forêts vectrices de pluie à l’intérieur des continents

Les nuages se forment pour l’essentiel au-dessus des mers et, pénétrant à l’intérieur des continents, ils perdent progressivement leur charge d’eau. Dépassé quelques centaines de kilomètres et en l’absence de forêt, il risque de ne plus pleuvoir, sauf en montagne. Là aussi la forêt change la donne : elle constitue une zone humide qui permet aux nuages de conserver leur pouvoir en pénétrant à l’intérieur des continents.

Comparé à la mission économique traditionnelle des forêts consistant à fournir du bois, les nouveaux services rendus par la forêt ont une caractéristique embarrassante : la richesse qu’ils produisent est indirecte. Alors que les ventes de bois se concrétisent par des rentrées financières sonnantes et trébuchantes pour le gestionnaire, les autres services rendus par la forêt sont, le plus souvent, dispensés sans donner lieu à un versement monétaire.

Nul ne songerait à payer pour l’ombre qu’un arbre lui procure, pour le bonheur d’une promenade en forêt ou pour la sérénité qu’inspire la proximité d’un bois. La contribution qu’une forêt de montagne apporte à la qualité des paysages ou à la sécurité des habitations situées en aval n’est pas davantage rémunérée, pas plus que la pollinisation apportée aux champs par les abeilles d’une ruche voisine abritée par la forêt.

Traditionnellement, l’intervention de l’Etat et des collectivités locales vient corriger cette défaillance du marché. La FAO estime d’ailleurs que 76% des forêts du monde sont publiques. Néanmoins, avec l’émergence de la multifonctionnalité, les forêts, même publiques, peinent à être financées à la hauteur des services rendus.

Les difficultés financières que rencontrent certains organismes forestiers ou propriétaires privés en sont un exemple. Un autre est fourni par les incendies de forêts en région méditerranéenne ou en Californie. Si la forêt brûle, c’est certes parce qu’elle est touchée par l’urbanisation et l’extension des activités humaines mais aussi parce qu’elle n’est pas assez protégée (débroussaillage, coupe-feux, voies d’accès, moyens de détection et de lutte contre les incendies). Ceci montre combien, même dans les pays les plus riches, la forêt est sous-financée.

Dans la perspective globale de lutte contre les gaz à effets de serre, le service rendu par la forêt est encore plus difficile à prendre en considération. Il se heurte lui aussi à une absence de retour financier direct. Mais il bute, au surplus, sur un grand écart : celui qui sépare le local du global, dans sa forme la plus absolue…

L’absorption des gaz à effet de serre, en effet, ne prodigue pas de bénéfice local. Le bénéfice va à l’ensemble de la planète, formant un tout indissociable. Un financement global est donc indispensable. D’où l’importance des mécanismes internationaux de financement dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Toutefois, le changement ne peut pas seulement être imposé d’en haut, ou de l’extérieur à travers les seules interventions financières. Il faut également savoir motiver les populations locales, notamment en veillant à un sentiment de responsabilité vis-à-vis des forêts, ce qui nous ramène aux relations de proximité, devenues plus complexes avec la forêt multifonctionnelle.

Cette multifonctionnalité de la forêt contemporaine se vérifie avec une acuité décuplée dans le monde en développement, en particulier en Afrique subsaharienne.

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