Comprendre les enjeux de l'agriculture
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L’accaparement des terres

On peut distinguer deux types d’accaparement différents :

  • l’accaparement direct ou vrai qui relève d’une forme non coopérative, parfois violente, permettant à un acteur puissant, généralement étranger, d’imposer, y compris en instrumentalisant les pouvoirs locaux, un changement de propriété ou de droit d’usage sur une surface significative ;
  • l’accaparement indirect correspond aux terres dont les productions sont, sans changement systématique de propriétaire ou d’usager, mais souvent aussi par exclusion de paysans, mises au service, notamment via l’exportation, d’entreprises extérieures (cas du soja…). Cette forme d’accaparement participe fortement, comme l’accaparement direct, au développement de la production, et pour une part à l’échange international, des denrées agricoles destin
    ées à la transformation industrielle pour l’alimentation humaine, animale ou l’énergie. Quatre cultures sont particulièrement concernées : le soja, le palmier à huile, le colza et la canne à sucre, principalement cultivées dans de grandes unités agro-industrielles de forme capitaliste. Le cas du soja, produit essentiellement dans quelques pays exportateurs (Argentine, Brésil …) pour une utilisation dans les élevages de pays déficitaires en ressources fourragères (Chine, Europe …) est particulièrement emblématique du fonctionnement actuel du système alimentaire mondialisé.

Le mouvement d’accaparement direct de terres a pris une forte ampleur à partir du milieu des années 2000 avec la crise alimentaire de 2007 et la financiarisation dans des formes (acteurs, objectifs) totalement nouvelles par rapport à un mouvement très ancien.

 

Les chiffres sont difficiles à connaître, beaucoup de projets ayant été abandonnés et d’autres non connus avec précision. Un travail de synthèse à partir de la “matrice foncière” (Land Matrix) indique un volume de transactions acceptées ou en cours de 203 millions d’ha entre 2000 et 2010, 71 millions d’ha ont fait l’objet de vérifications, 78 % de cette surface concernant l’agriculture. Selon d’autres auteurs, ce chiffre de 71 M d’ha serait ramené à 31 M d’ha pour l’agriculture. En 2011, selon Land Matrix, sur les 203 M d’ha, les transactions de 2009 auraient porté sur 45 millions d’ha, soit environ dix fois plus que la moyenne des années précédentes.

 

Ces transactions mobilisent trois types d’acteurs
  • Des État déficitaires en alimentation et fortunés : Corée, Chine, Arabie, Emirats ;
  • Des fonds financiers avec le tournant très important pris en 2008-2009 par les grands projets agricoles dans le monde suite à l’implication directe de la finance dans la production agricole ;
  • Des STN (Société transnationale) qui, en plus de viser leur approvisionnement en matières premières industrielles (Hévéa, palmiers à huile) ou de cultiver des fruits pour l’exportation (Dole et Del Monte en Amérique centrale ou au Cameroun, etc.), développent une stratégie de spéculation, de production alimentaire ou énergétique.

 

     Trois grandes régions sont concernées, chacune avec des acteurs dominants 
  • L’Europe centrale (ex Europe de l’est) avec des investisseurs privés européens, mais aussi des entreprises chinoises ou du Moyen-Orient ;
  • Les anciennes colonies au foncier largement privatisé (Amérique latine) avec opérateurs privés locaux ou étrangers ;
  • Les anciennes colonies aux régimes fonciers communautaires (Afrique subsaharienne pour les 2/3 des surfaces concernées) avec des État et des firmes.

 

Ce mouvement s’inscrit dans un contexte particulier qui devrait se prolonger car perçu par certains acteurs comme susceptible de fournir de nouveaux profits et rentes. Ce contexte combine plusieurs éléments durables :

  • la libéralisation et la puissance financière, avec de fortes liquidités de certains État et STN ;
  • la hausse des besoins alimentaires et non alimentaires (fleurs, agrocarburants, forêts, …), la part de ces derniers représentant, en 2011, 24 % des transactions selon la Land Matrix ;
  • la volonté, souvent surdéterminée, de certains gouvernements des pays “receveurs” de contourner la faible taille des exploitations, jugée trop faible pour satisfaire des stratégies de modernisation et d’exportation (en Inde la surface moyenne est passée de 2,5 ha en 1960 à 1, 2 en 2010) ;
  • le dérèglement climatique et ses conséquences sur l’accroissement des risques de pénuries et de fragilisation de nombreuses zones.

 

Les conséquences des accaparements

Elles sont à analyser en prenant en compte une double asymétrie :

  • celle entre la puissance des acheteurs et la faiblesse, au sein des pays “receveurs”, des États, des organisations paysannes, de la société civile, en plus de la fragilité des régimes fonciers face aux acquéreurs ;
  • celle entre des projets agroindustriels pour l’export et l’agriculture familiale vivrière ;

 

Ces conséquences sont diverses et lourdes :

  • fragilisation des États, des structures locales, faibles retombées en termes économiques et budgétaires,
  • exclusion des paysans, y compris par expulsion, prolétarisation,
  • hausse du prix de la terre et remise en cause des régimes fonciers,
  • aggravation de l’insécurité alimentaire par prélèvement de l’eau et des meilleures terres, désormais utilisées pour la production de produits exportés,
  • destruction des ressources naturelles et conversion d’écosystèmes sur de grandes étendues.
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