Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Il est courant de lire que pour lutter contre le changement climatique, nous devons préserver les océans. Si le phénomène El Niño, caractérisé par un réchauffement des eaux au large du Pérou, s’estompe, les experts climatologues constatent le retour de la Niña, provoquée par la froideur anormale des eaux équatoriales. Elle fait craindre un printemps marqué par des épisodes climatiques extrêmes néfastes aux activités humaines. Les organisations internationales travaillent à des actions préventives pour limiter ses effets sur les populations.

En octobre 2020, l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM), qui traite des questions de climat pour le compte de l’ONU, confirme la réapparition d’un pic du phénomène Niña et sa prolongation attendue en 2021.

Fonte des glaces, niveau des océans, acidification des eaux, climats extrêmes… font désormais partie du paysage et engagent les différents pays sur une réflexion globale. La mise en place de réponses implique une lecture éclairée des phénomènes observés mais les facteurs sont nombreux, naturels ou humains : La Niña est l’un d’eux.

Ce phénomène, qui doit encore livrer quelques secrets dans son mécanisme d’interaction avec le réchauffement climatique, inquiète de nombreux spécialistes et dirigeants :

  • La communauté scientifique qui constate l’augmentation de phénomènes extrêmes ;
  • L’agroéconomie qui craint des récoltes aléatoires et de nouvelles tensions sur les prix ;
  • Les États qui redoutent les pénuries alimentaires et les risques de conflits.

La Niña, un phénomène épisodique

 Si le phénomène se produit tous les cinq à sept ans environ, le dernier épisode d’une telle intensité daterait de 2011. Selon l’OMM, le pic s’est produit en octobre-novembre 2020 et tend à se modérer en ce début d’année 2021 même si les effets vont perdurer jusqu’à l’été au moins.

Malgré les avancées en termes de prévisions climatiques et les capacités de modélisation offertes par la data, les scientifiques sont incertains sur l’intensité du phénomène au deuxième semestre 2021.

Le phénomène est naturel. Il naît de la fluctuation des températures océanique dans le Pacifique équatorial combinée à des variations de l’atmosphère. Les variations de température de l’océan sont en apparence faibles pour les non-initiés, -0,6 et -1,0 °C, mais pour les spécialistes, ce delta modifie grandement l’écosystème climatique.

Son pendant, El Niño, trouve son origine dans l’invasion d’un courant chaud qui survient au large des côtes péruviennes au moment de Noël (d’où son nom qui signifie « petit Jésus ») et marque la fin de la saison de la pêche pour les locaux. Son appellation a inspiré les scientifiques qui ont décidé de donner au phénomène inverse l’appellation la Niña.

Etant donné qu’ils se forment du fait de l’immensité de l’Océan Pacifique et de ses variations entre pression atmosphérique et courant océanique équatorial, on ne les retrouve pas dans les océans indien et atlantique. La faible surface d’interaction entre les courants atmosphériques et océaniques est insuffisante pour produire un tel phénomène.

La température de surface de l’Océan Pacifique est influencée par les vents qui le balayent. Ce sont des alizés qui poussent les eaux chaudes vers l’ouest et, par un phénomène d’upwelling, provoquent une remontée des eaux froides au niveau de la côte ouest sud-américaine. Lorsque les vents sont plus soutenus qu’à l’accoutumée, le refroidissement est plus marqué et le phénomène s’amplifie, devenant un épisode La Niña. Le record a été enregistré en 1989 avec -1,9°C.

La Niña et el Niño sont donc deux phénomènes opposés mais dépendants et approchés par les scientifiques sous une appellation commune El Niño Southern Oscillation (ENSO). C’est cette composante qui impacte la planète. Lorsque les phénomènes s’équilibrent, sans anomalie de température, on parle d’épisode « neutre ».

Les observateurs ont noté qu’en parallèle de l’intensité particulière du phénomène, mesurée à l’automne 2020, ENSO avait couvert une zone plus large avec des refroidissements océaniques plus importants, sans doute par l’effet de masse supplémentaire.

Par sa taille, l’Océan Pacifique est un facteur principal et influent du climat mondial. Il fait l’objet d’une haute surveillance par des satellites à imagerie infrarouge qui mesurent les différents niveaux de chaleur en zone intertropicale.

Les effets climatiques, prévision et localisation

Les outils sophistiqués d’analyses de l’atmosphère et de l’océan intègrent L’ENSO mais aussi d’autres facteurs climatiques pour simuler les projections de précipitations, de tempêtes, de cyclones tropicaux et de températures terrestres dans les différentes parties du monde affectées.

Face aux risques, l’OMM surveille étroitement les évolutions et s’engage à fournir régulièrement des interprétations régionales détaillées à la communauté par le biais des Services Météorologiques et Hydrologiques Nationaux (SMHN) ou des Centres Climatologiques Régionaux (RCC).

Elle publie notamment régulièrement un bilan de probabilité ENSO pour éclairer les professionnels sur les risques à venir.

Crédit : Organisation météorologique mondiale (OMM)

Les phénomènes comme La Niña ou El Niño perturbent nos vies mais sont aussi des événements récurrents qui aident à construire des modèles météorologiques saisonniers.

Les eaux froides produisent des hautes pressions (anticyclone) alors que les eaux chaudes forment des dépressions. Dans les deux cas, les vents produits perturbent les hautes atmosphères où circule, entre autres, le Jet Stream et affectent indirectement les régimes de précipitation ou favorisent la formation d’ouragans.

Ainsi, les eaux chaudes poussées à l’ouest provoquent des dépressions sur l’Australie qui connaît des précipitations importantes, voire des inondations durant l’épisode Niña. La situation se propage à l’Asie du sud-est et des îles du Pacifique.

Inversement, les eaux froides remontées par effet d’upwelling provoquent des anticyclones et une sécheresse sur les côtes d’Amérique Centrale mais aussi jusqu’à la Corne de l’Afrique.

L’Europe est touchée de manière plus incertaine du fait de l’éloignement et de l’interaction d’autres vents, comme ceux d’Afrique. Mais des études semblent confirmer que le phénomène oscillatoire ENSO provoque en Europe des hivers doux en épisode sous l’effet el  Niño ou plus froid en cas épisode Niña.

Si les phénomènes Niño et Niña influencent le climat à l’échelle mondiale, l’inverse est-il vrai ?

La multitude des éléments extérieurs ne permet pas de dresser un portrait précis de cette interaction mais les experts relèvent qu’au fur et à mesure du réchauffement climatique, les épisodes s’intensifient.

La seule certitude est que le réchauffement climatique provoque une hausse des températures de surface des océans, hausse directement mise en cause dans les manifestations el Niño. L’écart se creuse alors avec les températures des eaux froides qui remontent en période Niña. Une possible explication de l’augmentation des manifestations climatiques excessives.

Niño est historiquement plus connu et redouté par les populations de par son influence climatique mais la Niña prend de l’ampleur depuis sa découverte au XXème siècle et semble avoir des conséquences sur les cultures et l’économie.

Les effets sur l’agriculture

L’organisation météorologique mondiale assure un accompagnement et un soutien aux gouvernements et aux acteurs privés dans les réflexions et la quête de solutions face à l’émergence de Niña.  Les actions visent à identifier géographiquement les risques et à mobiliser des moyens pour en en minimiser les impacts, notamment en agriculture.

Selon les experts, même si l’intensité du phénomène se réduit à l’approche du printemps, il décale les récoltes avec, pour conséquence première, une augmentation de la consommation d’eau sur des zones déjà en stress hydrique. Par ailleurs, les ruptures dans les filières de distribution provoquent une augmentation des prix dans un contexte déjà tendu pour certaines denrées.

Face au constat d’une période 2016-2020 reconnue la plus chaude de l’histoire et à la multiplication d’épisodes climatiques destructeurs pour l’homme, les scientifiques tirent la sonnette d’alarme. Selon le Secrétaire général de l’OMM, « Tous les phénomènes climatiques d’origine naturelle s’inscrivent désormais dans un contexte de changement climatique d’origine anthropique qui accentue les conditions météorologiques extrêmes et affecte le cycle de l’eau ».

Plusieurs régions, dont la corne de l’Afrique, enregistrent des précipitations inférieures à la normale alors que la saison des pluies et des semailles est essentielle pour une grande partie de l’Afrique de l’Est déjà marquée par les invasions de criquets. La situation est préoccupante pour cette région traditionnellement touchée par l’insécurité alimentaire.

A l’inverse, en Afrique australe, le phénomène provoque une augmentation des précipitations et perturbe les activités pastorales. L’Ouganda et la Tanzanie ont connu des pluies supérieures à la moyenne tandis que le Kenya, la Somalie et l’Éthiopie ont subi des précipitations irrégulières qui perturbent le cycle de croissance des cultures.

La difficulté à réagir et à s’organiser face aux éléments est due à la variété des phénomènes, ainsi qu’à leurs soudaineté et intensité.

Organiser la prévention

Dans ce phénomène, certains pays sont plus particulièrement touchés : Afrique et Asie notamment. En conséquence, les organisations internationales, telles que la FAO, estiment qu’il faut prioriser les pays concernés et réaliser des enquêtes pour établir des stratégies à chaque épisode. Le principe repose sur un système d’observation et de définition des effets ENSO pour aboutir à un cadre d’actions anticipatives pour en atténuer l’impact.

Après le fort épisode Niñà de 2015 et 2016, les organisations ont appelé à la mise en place d’un système de veille. La FAO et le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA) ont ainsi établi des procédures opérationnelles inter-agences standard pour une action précoce envers les épisodes ENSO.

En juillet 2020, le Comité permanent de la cellule ENSO (IASC), a réuni ses membres :

  • La Food and Agriculture Organization (FAO) ;
  • La Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) ;
  • The Interregional Initiative (IRI) ;
  • Le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA) ;
  • Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) ;
  • L’Organisation météorologique mondiale (OMM) ;
  • L’Organisation mondiale de la santé (OMS) ;
  • Le World Food Program (PAM) …

Ensemble, ils ont donné la priorité aux pays les plus concernés sur le plan humanitaire, et décidé un suivi et un accompagnement par des actions préventives.

La détermination des pays à haut risque se fonde sur les critères suivants :

  • La carte des pays historiquement touché par le phénomène ;
  • Les prévisions saisonnières sur la période allant d’octobre 2020 à mars 2021 ;
  • L’intégration du seuil de vulnérabilité établi par l’indice INFORM;
  • L’analyse de la saisonnalité agricole et du risque sur les cultures ;
  • La prise en compte des facteurs aggravants supplémentaires : santé, conflits…
  • Le recueil d’avis d’experts en complément

Concernant la corne de l’Afrique, l’action se concentre sur la prévention du risque d’insécurité alimentaire dû aux sécheresses localisées ou, au contraire, aux pluies torrentielles. Un soutien a été apporté aux ménages vulnérables avant les semis et la saison des pluies :

  • Intrants agricoles et aides financières distribués ;
  • Intensification de la surveillance pour lutter contre les criquets pèlerins ;
  • Surveillance des maladies et traitement sur les principaux sites producteurs ;
  • Fourniture d’aliments pour animaux dans les zones pastorales.

Si les conséquences des phénomènes météorologiques peuvent être amortis, en certains endroits, à coup de dépenses, ils prennent la même voie que nous, celle de l’excès. C’est un signal de plus qu’il faut calmer le jeu, réfléchir plus globalement et agir collectivement pour espérer donner à chacun un minimum de bien-être et la capacité à s’organiser pour faire face.

Certains l’avancent, nous serions désormais plus impactants sur notre environnement que les éléments naturels tels que l’océan, l’atmosphère, la faune et la flore.

Source : leaders.com