Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Objet de convoitise avec ses 6650 km qui font vivre presque 400 millions de personnes, le Nil est l’un des plus longs fleuves du monde, juste après l’Amazone. En juillet 2020, la mise en eau partielle du barrage de la Renaissance situé en Éthiopie tend les relations avec l’Égypte. L’ouvrage bouleverse l’accès à l’eau pour les populations situées en aval.

Le Nil prend sa source au Burundi, en amont du lac Victoria, le plus grand d’Afrique. Il quitte ce lac sous l’appellation « Nil Victoria ».  Quelques centaines de kilomètres plus bas, il se déverse dans le lac Albert puis arrive au Soudan où les habitants le nomment « rivière de la montagne ».  Il est alors rejoint par la « rivière aux gazelles » située au Sud Soudan et prend le nom de « Nil Blanc » jusqu’à sa rencontre avec le « Nil Bleu », affluent éthiopien. Devenu « Le Nil », il coule en Égypte jusqu’à la Méditerranée. Son périple compte 6 pays africains : Burundi, Rwanda, Ouganda, Tanzanie, Soudan et Egypte, tous attachés à la ressource essentielle qu’il constitue.

Depuis ces dernières décennies, les anciens qui cultivent les terres notent la baisse du niveau hydraulique du fleuve. Les familles en pâtissent et s’appauvrissent un peu plus chaque année.

L’Égypte s’en prend à l’Éthiopie, à qui elle reproche la mise en œuvre d’un immense barrage qui menace son approvisionnement en eau, même si, de son côté, elle tarde à instaurer une véritable politique de gestion de l’eau sur son territoire.

Le barrage de la Renaissance, au cœur du différend

Cet ouvrage, dont la construction s’achève sur le Nil Bleu, stocke depuis juillet 2020 presque 5 milliards de m³ d’eau destinés au fonctionnement du barrage hydroélectrique. Le réservoir qui affiche une hauteur de 175 m pour une longueur de 1 800 m aura une capacité de 74 milliards de m³ avec seize turbines capables de produire 5150 mégawatts, la plus grande production hydro­électrique du continent africain.

En 1960, les États-Unis étudient le projet d’un barrage à la capacité raisonnable étalonnée sur le débit moyen du Nil Bleu. Son dimensionnement est finalement établi sur la base d’un débit de pointe et sa construction démarre en 2011, elle n’est pas complètement achevée. Des aléas techniques et des soupçons de corruption viennent entacher ce projet dont la réalisation est confiée à Salini Costruttori, sans mise en concurrence et pour un coût officiel de presque 5 milliards de dollars, que beaucoup estiment sous-évalué.

Ce barrage, dit de la Renaissance, promet la fourniture d’électricité aux Éthiopiens et acteurs économiques pour le développement d’un pays en croissance depuis une dizaine d’années malgré les sécheresses, les pénuries et les conflits. Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a même promis de poursuivre le remplissage du barrage jusqu’à 18,4 milliards de m³ d’ici l’été 2021, indifférent à l’opposition égyptienne. Il faut dire que plus de la moitié des Ethiopiens n’ont pas accès à l’électricité, à contre courant d’un PIB en hausse d’un pays, valeur montante de l’Afrique.

Pour l’Éthiopie, pays sans réserve de pétrole, la possession de l’eau est un levier de pouvoir. Les périodes pluvieuses pourraient même lui permettre de vendre sa production excédentaire pour devenir le plus grand exportateur d’Afrique. Des ambitions qui ne poussent pas à la conciliation. En parallèle, l’eau stockée dans le réservoir va aussi offrir l’opportunité de cultiver 500 000 nouveaux hectares de terres arables.

Cette construction, qui a déjà permis la création de plus de 10.000 emplois, est perçue par les Ethiopiens comme un signal d’une vie meilleure, moins empreinte de pauvreté. Il n’est donc pas question de mettre en cause l’aboutissement d’un projet sans concertation amont et sans étude connue des impacts environnementaux et sociaux (20.000 personnes déplacés selon International Rivers, 800 selon l’État éthiopien).

La question du remplissage du barrage de la Renaissance

Pour suivre l’avancée du projet, l’Éthiopie a concédé la création d’un comité d’experts internationaux qui a mis en lumière ses quelques faiblesses, notamment :

  • Une étude de conception initiale décalée avec les variantes exécutées ;
  • Une étude d’impact qui cible uniquement l’amont du barrage ;
  • L’indifférence aux données de changement climatique.

Les scénarios de remplissage du réservoir de la Renaissance restent la principale préoccupation. Quel que soit le scénario, plus la durée de remplissage est courte, plus la contrainte hydrique et donc la capacité agricole est impactée :

  • Remplissage en 20 ans : perte de moins de 2,5% de terres agricoles
  • Remplissage en 10 ans ; perte d’environ 1/5e des terres agricoles
  • Remplissage en 5 ans : perte de la moitié des terres agricoles
  • Remplissage en 3 ans : perte de 2/3 des terres agricoles

Source : https://www.aljazeera.com/interactives/

Éthiopie et Égypte tentent de trouver un accord sur un remplissage que l’Éthiopie veut rapide (3-5 ans) pour assurer sa production d’électricité et que l’Égypte souhaite progressif (10-20 ans) pour épargner son agriculture et éviter une crise alimentaire majeure.

Indépendamment de la vitesse de remplissage, l’Égypte redoute les pertes habituelles par évaporation qui touche les eaux stockées en barrage et les pertes induites par l’apparition de nouvelles surfaces arables au Soudan grâce à la normalisation du débit.

La biodiversité des espèces de poisson est aussi impactée. Le barrage d’Assouan avait déjà réduit de 2/3 la variété des espèces de poissons en modifiant leur habitat et en empêchant leur migration, le barrage de la Renaissance devrait encore modifier la biodiversité du milieu.

La mise en eau du réservoir verra aussi la disparition de forêts et une production plus grande de méthane du fait de leur submersion en grande quantité. Globalement, le remplissage va engendrer une eau plus chaude, plus profonde et plus stagnante qui devrait faire disparaître les espèces endémiques originelles.

Un comité d’experts pour le remplissage du barrage, composé de deux représentants de chaque pays (Éthiopie, Soudan et Égypte) tente régulièrement d’établir un accord officiel pour la coordination de cette ressource eau.

En février 2020, à Washington, un accord sur le remplissage semble trouvé mais au final seule l’Egypte le paraphe, le Soudan émet des réserves et l’Éthiopie refuse de le signer. Un espoir déçu…

Une concertation entre les pays qui partagent cet or bleu semble pourtant indispensable à leur avenir.

Une Egypte fragilisée

Le réchauffement climatique laisse craindre une multiplication des sécheresses et une détresse hydrique pour les populations aval. La peur de manquer risque d’entraîner un réflexe d’épargne qui paralyse l’investissement et le développement des bassins économiques concernés.

Les prévisionnistes indiquent que l’Égypte est, dans toutes les hypothèses, dans l’obligation de puiser dans sa réserve du barrage d’Assouan. Son solde hydrique deviendrait déficitaire en quelques années, même si le barrage de la Renaissance effectuait des lâchers d’eau.

Le Nil Bleu contraint par le barrage de la Renaissance alimente celui d’Assouan à plus de 60%, voire 80% en période pluvieuse. L’Égypte est donc très dépendante de cet apport hydrique qui fournit presque 100% de l’eau consommée par les Égyptiens et participe aux 2/3 de la production de denrées alimentaires.

Aujourd’hui, les pénuries hydriques s’aggravent et se généralisent, touchant une agriculture « par inondation », particulièrement consommatrice d’eau. Les paysans constatent que la terre s’assèche dès qu’elle n’est plus irriguée et que certains plants, comme le maïs, grandissent si peu qu’ils ne sont plus vendables

L’effet du remplissage du barrage de la Renaissance a pourtant été amorti par une saison des pluies particulièrement forte qui a préservé les niveaux d’eau.

Alors d’où vient la pénurie ?

Les agriculteurs égyptiens mettent en cause la politique agricole des 30 dernières années, notamment l’accroissement   des surfaces cultivées au profit d’investisseurs étrangers qui consomment sans limite pour des productions destinées à l’export.

L’Éthiopie ne serait donc pas seule en cause, le gouvernement égyptien a fait le choix de soutenir prioritairement l’industrie agroalimentaire exportatrice au détriment de l’agriculture conventionnelle dont elle rénove depuis peu seulement les canaux d’irrigation publics en mauvais état.

Le pays a besoin d’une stratégie nationale pour répertorier les besoins, encourager le recours à des méthodes plus économes en eau par le biais d’aides gouvernementales. Las d’attendre, les paysans ont commencé à ponctionner les eaux souterraines au prix d’installations coûteuses difficiles à rentabiliser. Les terres héritées perdent de leur attrait et les jeunes générations abandonnent l’agriculture au profit d’autres secteurs économiques.

Un fleuve qui traverse une région assure la fourniture en eau et nourriture (poissons) mais fertilise aussi les sols, repousse les assauts de la mer… tout un écosystème qui serait mis en danger.

Alors que l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie s’opposent sur le sujet du remplissage du barrage de la Renaissance, les experts alertent sur une autre menace plus silencieuse : la croissance démographique et le changement climatique.

L’augmentation rapide de la population égyptienne fait craindre aux Nations-Unies une pénurie d’eau d’ici 2025. L’Egypte compte 80 millions d’habitants et le Soudan du Nord, 37 millions. Au nord de Khartoum vivent environ 90 millions de personnes presque entièrement dépendantes des eaux du fleuve. Il est difficile de combattre la pénurie quand on sait que la disponibilité en eau du Nil devrait décroître de 900 m³ à 300 m³ par habitant d’ici 2025. On mesure l’ampleur du défi quand on sait qu’un Français dispose de 3300 m³ !

L’amélioration des systèmes agricoles grâce à la maîtrise des débits du fleuve et la mise en place d’une double récolte annuelle ne sont pas suffisantes face à l’urbanisation plus consommatrice en eau. L’autosuffisance en denrées alimentaires n’est plus qu’une utopie.  En effet, depuis le milieu des années 70, les importations dépassent les exportations

C’est l’indépendance du Soudan, en 1956, qui a poussé le Caire à construire le barrage d’Assouan afin de sauvegarder ses intérêts face à la politique hydraulique incertaine de son voisin. Cet ouvrage, à l’instar du barrage de la Renaissance, a déjà modifié l’écosystème du Nil : évaporation, blocage des alluvions, hausse des températures, effondrement du delta, montée des eaux salées…appauvrissant les terres et obligeant les agriculteurs à augmenter leur consommation d’engrais.

Des solutions alternatives

L’Égypte étudie les possibilités de nouvelles sources comme des canaux dans le désert de l’ouest et dans le Sinaï pour développer 450 000 hectares de terres cultivables. Elle envisage aussi un pompage de la nappe phréatique de ce même désert de l’Ouest. Mais cette nappe n’étant pas alimentée, son épuisement serait irréversible.

Les pistes d’optimisation se concentrent sur l’agriculture qui consomme 80% des ressources hydrauliques, contre 5% pour la consommation personnelle. Les cultures de riz ou de bananes, trop gourmandes en eau, ont été réduites. Une partie des besoins agricoles est aussi assurée par des eaux usées traitées ou dessalées.

Il est nécessaire d’élaborer une approche plus ciblée qui distingue entre ruraux dont la majorité des habitations ne dispose pas d’eau courante et des urbains mieux équipés. Pour un Égyptien, le problème relève plus d’un accès à l’eau qu’à sa disponibilité.

L’Egypte compte encore sur ses relations avec le Soudan, encadrées par l’accord de partage des eaux de 1959. Des chantiers collectifs sont entrepris comme le contournement du lit du Nil Blanc pour le préserver d’une zone marécageuse subissant une grande évaporation. L’Egypte y trouve la garantie d’un approvisionnement et le Soudan l’infrastructure pour contrôler le pays même si le Sud Soudan a obtenu son indépendance dans l’intervalle.

L’Egypte tente de faire reconnaître le statut international du Nil, ce que rejette l’Éthiopie, estimant que le fleuve n’est pas navigable sur toute sa longueur et que l’accord égypto-soudanais de 1959 ne la concerne pas.

Pour compliquer la question du Nil, les autres pays, situés en amont vers les grands lacs sources, démontrent aussi un intérêt grandissant pour cette ressource hydrique, son contrôle et son exploitation. Aucun d’eux n’est concerné par l’accord de 1959 non plus.

L’Egypte se crispe sur cette question de l’eau et considère le sujet comme un motif potentiel de conflit armé, d’une guerre de l’eau.

Les dix États concernés par le bassin du Nil ont créé en 1999 l’Initiative du Bassin du Nil (IBD), un partenariat de coopération technologique. A ce jour, cette coopération voit régulièrement des intérêts géopolitiques nationaux s’inviter à la table des négociations. Des intérêts qui devraient s’exacerber avec la menace croissante de pénuries d’eau.

L’Égypte, en position géographique défavorable, n’est plus assurée d’un approvisionnement sûr et doit rapidement mettre en place une politique interne pour assurer :

  • Un accès à l’eau pour toutes les catégories de sa population ;
  • Une consommation agricole raisonnée et un changement des procédés agricoles ;
  • Un équilibre équitable entre agriculture exportatrice et autosubsistance;
  • Une gestion durable de son propre barrage et un maintien de la biodiversité ;
  • Une consommation individuelle cohérente avec son évolution démographique.

Chaque acteur africain rêve de prioriser son propre développement économique et voit dans la gestion durable et mutualisée du Nil un frein à ses ambitions.

Sources : notre-planete.info et lesclesdumoyenorient.com