Comprendre les enjeux de l'agriculture
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La Journée mondiale de l’alimentation est commémorée tous les ans, le 16 octobre, date anniversaire de la fondation de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Tandis que concerts, marches, présentations et conférences se tiennent dans le monde entier, des milliers d’enfants continuent de mourir de faim. Les 820 millions de personnes en déficit de calories et de nutriments habitent pour la plupart en Asie et en Afrique subsaharienne. À qui jeter la pierre ? À un climat hostile, à une paysannerie rebelle au progrès ou aux lois d’airain du marché qui tirent les cours des céréales à la baisse ? Laissons parler les chiffres et l’histoire. La sécurité alimentaire n’est probablement pas pour demain en Afrique et certaines régions d’Asie.

La faim chronique est le lot des petits agriculteurs en Afrique et en Asie de l’Ouest

La faim zéro à l’horizon 2030, tel est l’objectif affiché par les gouvernements dans le cadre de la poursuite du développement durable. Le bilan n’est guère reluisant, car au cours des trois années précédentes, la faim extrême a battu de nouveaux records. Si elle a reculé en pourcentage (11 % de moins), le nombre absolu des victimes de la faim ne cesse de croître, passant de 218,5  à 239,1 millions entre 2016 et 2018.

Les données du rapport L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, publié en 2019, sont révélatrices de la situation dramatique en Afrique. L’Asie occupe toujours la première place, en raison de la forte poussée démographique en Inde, en Chine et au Bangladesh. Mais, en 2018, l’Afrique abritait 31 % du total des personnes en déficit d’énergie alimentaire sur la planète (256,1 millions), contre 21 % il y a 13 ans.

Fait plus inquiétant, l’Afrique subsaharienne affiche la proportion la plus élevée de personnes sous-alimentées. Elle s’élève à 22,8 %, un chiffre qui n’a pratiquement pas bougé depuis 2015. L’insécurité alimentaire modérée ou grave, qui caractérise les personnes n’ayant pas l’assurance de subvenir à certaines occasions à leurs besoins énergétiques et nutritionnels sans être traquées quotidiennement par la faim, atteint 1 288 millions d’Africains.

Liens entre insécurité alimentaire, production agricole et pauvreté

Les causes de la sous-alimentation chronique sont bien documentées dans la littérature. L’agriculture a pour mission de garantir une disponibilité en vivres abondante et continue aux habitants. La crise alimentaire n’est donc autre chose qu’une crise des systèmes de production agricole. Dans le cas de l’Afrique subsaharienne, la majorité des fermiers produisent juste assez pour satisfaire les besoins d’autoconsommation. Fragilisés en amont par les exigences des banques et des propriétaires fonciers, ponctionnés en aval par les collecteurs, les petits paysans tombent dans une économie de pénurie et de misère. Faute de crédit bonifié, aucun accès aux facteurs de production. Faute de terre et de capital, aucune issue pour se frayer un chemin dans l’agriculture de rente. Ainsi se développe une spirale de paupérisation grandissante.

Le taux de prévalence de la sous-alimentation a progressé

Les plus graves déficits en calories s’observent dans les régions soumises à la sécheresse. En effet, 90 % des champs de culture en Afrique subsaharienne sont exclusivement irrigués par les eaux de pluie. La sécheresse accentue l’ampleur de l’insécurité alimentaire, à travers son cortège de stress hydrique subi par les plantes, de disparition des prairies naturelles et d’assèchement des zones humides, tous facteurs susceptibles d’annihiler la croissance de l’agriculture et de l’élevage. Sans surprise, le taux de prévalence de la sous-alimentation a gagné 4,4 points dans les pays subsahariens touchés par la sécheresse (de 17,4 % à 21,8 %) depuis 2012, alors qu’il a décliné dans le reste de la région (de 24,6 % à 23,8 %).

L’Amérique latine et les Caraïbes ne sont pas à l’abri des pénuries de vivres. Une bonne fraction des pays de la région est familière des typhons et des inondations. Les paysans et leurs familles peuvent connaître des épisodes de famine durant la période transitoire entre la matérialisation des chocs et la reconstruction. Toutefois, la faim persistante n’y affecte que 6 % de la population.

La faible couverture des services sociaux

Cela dit, la faiblesse des récoltes et des revenus ne suffit pas à rendre compte de l’étendue du problème de la faim. Les groupes défavorisés sont d’autant plus mal lotis qu’ils vivent dans des communes enclavées où où les services sociaux sont fort rares. L’accès à l’eau potable, l’éducation, les installations d’hygiène, les dispensaires et les jardins scolaires apportent une contribution irremplaçable dans la lutte contre la malnutrition. La dénutrition est un fléau caché, dans la mesure où l’enfant qui survit aux carences nutritionnelles échoue à s’épanouir pleinement sur le plan physique et intellectuel. Ces carences d capital humain peuvent faire perdre jusqu’à 11 % de leur valeur ajoutée à certains pays. Un phénomène inquiétant sachant que 39,5 % et 54,9 % des enfants de moins de cinq ans en Afrique et en Asie respectivement accusent un retard de croissance. On mesure l’ampleur du défi.

Les effets pervers du commerce extérieur : une géopolitique de la faim ?

Les économies s’entrelacent de par la mondialisation. Des auteurs notoires comme Jean Ziegler ou Pierre Rhabi reprochent aux pays occidentaux leur logique productiviste pouvant ignorer les exigences d’un développement durable.  Ainsi, la volatilité des prix alimentaires peut-elle être aggravée par la financiarisation et la globalisation  des marchés agricoles et alimentaires. Jean Ziegler a pu parler de Géopolitique de la faim, ,mettant en cause certaines pratiques de multinationales de l’agrobusiness.

D’un point de vue historique, les pays à la merci de l’insécurité alimentaire ont un même air de famille : la prédominance des produits primaires dans les exportations. Leur malheur a commencé à partir des années 70, qui ont vu se détériorer le cours mondial de ces produits et fait chuter les niveaux de disponibilités alimentaires per capita. Face à cette situation, les responsables de politiques agricoles ont eu recours à un endettement massif pour financer la production à l’excès des cultures alimentaires de base. Dans le cadre des programmes d’ajustement structurel, les Institutions de Bretton Woods ont fait pression sur les gouvernements du Sud pour renoncer aux subventions publiques des denrées de base et au protectionnisme. La subvention et le don de semences et de matériels ont été supprimés, de même que les barrières tarifaires aux importations.

Or, la libéralisation du commerce n’a pas engendré les résultats prévus : les cours des monnaies ont chuté, les produits de l’agriculture locale ont perdu leur  compétitivité et sont devenus peu rémunérateurs pour les petits paysans. Au fil des ans, les gouvernements des pays émergents ont vu décliner les ressources budgétaires nécessaires  au soutien de l’investissement dans l’agriculture ou à la correction des imperfections des marchés et à l’aide aux plus démunis  par des programmes comme Cash for Work ou Food for Work et la distribution de coupons de nourriture.

A contrario, la Chine, l’Inde et le Viêt-Nam n’ont pas suivi les prescriptions de la Banque mondiale. La protection de leurs marchés nationaux couplée à la régulation du prix intérieur du riz qui a permis de garantir un revenu digne et équitable aux agriculteurs. À ceci s’ajoutent, dans ces pays plusieurs années d’investissement en faveur de l’irrigation, de la recherche agricole, des progrès technologiques et de l’utilisation intensive des fertilisants. Comptant encore 513 millions de personnes sous-alimentés, l’Asie n’est pas encore complètement tirée d’affaire, mais elle s’est, en partie, affranchie des rouages des caprices des marchés mondiaux.

Le Brésil : un bon élève du droit à l’alimentation

L’Afrique est dans le rouge quand on considère les taux de sous-alimentation (22,8 %) et de pauvreté (40 %). A cet égard, le continent pourrait prendre exemple sur certains pays d’Amérique latine. Ainsi, , le Brésil, par exemple, avait initié un programme de transfert monétaire au bénéfice des classes défavorisées, Bolsa Familia, qui toucha plus de 14 millions de ménages entre 2004 et 2014. En parallèle, les autorités se sont appliquées à mettre en place un régime de retraite destiné aux fermiers agricoles. Grâce à ce plan de développement équitable, le Brésil a pu diviser par 4 la prévalence de la sous-alimentation entre 1999 et 2010.

Pour mettre fin à la faim extrême, l’accroissement de la production alimentaire intérieure ne suffit pas à lui seul. La création d’emplois, la promotion du crédit, la gratuité des services de conseil et de vulgarisation agricole et les dons alimentaires ciblés sont également indispensables pour aboutir à un partage équitable des fruits de la croissance économique. C’est à ces conditions que le droit à l’alimentation deviendra une réalité.

John Mah’rav