Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Qu’elles soient informelles ou reconnues, de grande ou de petite taille, les organisations paysannes (OP) représentent la forme d’expression des intérêts des paysans la plus répandue en Afrique de l’Ouest. Elles engagent un nombre important d’agriculteurs et d’éleveurs. Leur rôle est devenu crucial depuis le désengagement de l’État de diverses fonctions agricoles dans les années 1980-1990, qu’elles concernent l’approvisionnement en intrants, la commercialisation des produits, la gestion des périmètres irrigués, l’information, le conseil agricole et la vulgarisation. Même si elles font parfois preuve de conservatisme pour des raisons liées à la persistance de systèmes de type coutumier, les communautés paysannes lorsqu’elles se regroupent et se fédèrent fournissent une contribution qui peut s’avérer décisive pour les conditions de vie du monde rural. Leurs atouts socioculturels constituent potentiellement une base pour diffuser la culture technique, pour accroître les capacités de gestion et d’organisation et pour construire des résiliences contre les facteurs adverses (sécheresse, aléas climatiques, pressions foncières).

 

Trois types d’organisations paysannes

On peut distinguer trois catégories d’OP rencontrées pratiquement partout en Afrique de l’Ouest :

  • celles spécialisés dans une filière de production (par ex. cacao, riz, coton, soja…),
  • celles à vocation multisectorielle (par ex. formation, appui à la mécanisation, plaidoyer)
  • celles qui regroupent une catégorie sociale particulière (femmes, jeunes, éleveurs…).

Le plus souvent, elles combinent toutes plusieurs activités pour aider les producteurs à accéder aux marchés (commercialisation, vente directe, connaissance des prix et de l’état des marchés) et à mieux valoriser leurs productions (intégration verticale, transformation). C’est par exemple le cas de l’Association Cuma-Bénin-Aquitaine qui accompagne la construction d’un réseau de 87 coopératives d’utilisation de matériel agricole (Cuma) au Nord du Bénin, regroupant 500 producteurs sur 5 300 hectares, principalement en maïs et coton. Cinq Cuma de femmes transformatrices font également partie de ce réseau.

Les organisations interprofessionnelles (OIP) sont apparues au début des années 1990 au Sénégal avec la création du Conseil national interprofessionnel de l’arachide et au Cameroun avec celle du Conseil interprofessionnel du café et du cacao. Furent également créées des OIP dans les filières cotonnières de plusieurs pays, à la suite de la privatisation des sociétés d’égrenage (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali). D’autres furent créées dans le secteur céréalier (mil, sorgho, maïs), le lait, les produits halieutiques et avicoles.

Nonobstant un contexte économique, politique ou sécuritaire parfois défavorable, plusieurs organisations de producteurs sont parvenues à monter en compétence. On cite souvent le cas de Faso Jigi du Mali. Cette fédération de coopératives compte actuellement plus de 120 groupements villageois de producteurs de céréales et une douzaine de groupements de productrices d’échalotes pour un total d’environ 4 000 membres. Elle a mis en place une palette de services allant de l’accès au crédit intrants à la garantie du marché au travers de sa vente groupée.

Le plaidoyer paysan

Lorsque ces organisations s’érigent au plan national en fédérations, elles adoptent comme mission la construction d’un pouvoir paysan, de caractère syndical, multiforme, de manière à peser sur la définition et la mise en œuvre des politiques concernant le monde rural. Elles défendent l’agriculture familiale, les savoirs paysans notamment en matière semencière, le recours aux ressources de l’agroécologie. Elles veillent à la sécurisation foncière contre les risques d’accaparement. Elles apportent des informations à l’échelle nationale sur l’évolution des pressions exercées sur les terres, les multiples modèles d’investissement, les cadres juridiques applicables et les moyens pour les populations rurales de revendiquer des droits.

Les OP veulent jouer un rôle dans l’orientation des politiques agricoles. Parfois Certains résultats sont significatifs. Les lois d’orientation agro-sylvo-pastorales (LOASP) du Sénégal et du Mali, par exemple, en attestent puisqu’elles ont repris une partie des préoccupations formulées par les OP. C’est également vrai pour l’élaboration de la politique agricole nationale du au Bénin où l’agriculture familiale figure en bonne place après un long processus de négociation. elles adoptent un positionnement critique en couplant un plaidoyer technique à des stratégies de médiatisation et de dénonciation. C’est ainsi qu’au Bénin Synergie paysanne (Synpa) s’est fortement mobilisée au début de cette décennie contre le projet de code foncier en préparation qu’il considérait comme un instrument au service de l’agrobusiness et de l’accaparement des terres.

D’ores et déjà, les OP ont su faire reconnaître la valeur de l’agriculture familiale, et plaident pour un soutien renforcé à la modernisation des exploitations. Elles dénoncent le sous-investissement public dans le secteur agricole et préconisent des mesures de protection sélective à l’échelle régionale des filières alimentaires.

Les organisations de femmes sont particulièrement actives. Ainsi au Sénégal, malgré les différentes politiques publiques et programmes mis en œuvre pour une reconnaissance de leurs droits, les femmes du monde rural restent marginalisées. L’existence de textes juridiques consacrant l’égalité de droit d’accès et de propriété foncière et la présence des femmes dans toute la filière de production alimentaire n’empêchent pas que leurs droits restent en pratique conçus de façon réductrice, la persistance des us et coutumes ne leur laissant presque aucune prérogative en matière foncière. Confrontée à cette situation, l’Association des juristes sénégalaises a mis en place une stratégie d’accompagnement des groupements de femmes visant à la vulgarisation du droit. Cette démarche comprend un système de consultations juridiques gratuites dispensées exclusivement par des femmes (les « boutiques du droit »). S’il est ouvert sans discrimination, il est surtout destiné aux femmes les plus démunies afin qu’elles puissent tirer parti de conseils gratuits, dans le but de mieux connaître leurs droits et de la sorte obtenir un meilleur accès à la terre.

Le ROPPA

Dès le début des années 2000, pour renforcer leur rôle dans le plaidoyer pro-paysan, les OP se sont progressivement fédérées à l’échelle régionale. Le Réseau des organisations paysannes et des producteurs d’Afrique de l’Ouest (ROPPA) regroupe des organisations ou « cadres de concertation » de dix pays d’Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo). Il est à l’origine de la création de cadres régionaux de concertation par filière, en particulier sur les filières vivrières, vitales pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Pour appuyer son plaidoyer, le ROPPA a mis en place un « observatoire régional des exploitations familiales » qui suit des exploitations type sur plusieurs années et créé une Université paysanne.

Suivant cette même dynamique, d’autres interprofessions se sont développées comme le Réseau ouest africain des céréaliers (ROAC) qui fédère 8 interprofessions nationales. Dans le domaine de l’élevage, deux organisations se sont développées depuis les années 2000 : Billital Maroobè créé en 2003 et qui couvre aujourd’hui 7 pays, et l’Association pour la promotion de l’élevage au Sahel et en savane (APESS) qui regroupe des éleveurs de 12 pays.

A l’échelle continentale, en 2008, a été créée la Plateforme panafricaine des producteurs d’Afrique, syndicat continental des cultivateurs, des éleveurs et des pêcheurs, devenu l’interlocuteur principal de l’Union européenne, de la CNUCED, de la FAO et de la Banque mondiale.

Forces et faiblesses

Les OP sont confrontées au problème du renouvellement de leurs leaders. Elles peinent à impliquer les jeunes, à moins que ceux-ci se sentent utiles compte tenu de leurs formations et que cette utilité soit reconnue par la prise de responsabilités. Les femmes en revanche trouvent plus aisément leur place ; elles sont parfois majoritaires parmi les membres des OP du maraîchage.

Les OP tirent leur légitimité de deux sources : d’un côté par leur connexion avec leurs membres à la base, et de l’autre par leur reconnaissance par les pouvoirs publics comme organisation dotée d’un réel pouvoir de proposition et de négociation. Le risque est que la seconde source prenne le dessus et que les OP perdent le contact avec leur base, et donc la légitimité qui lui est associée. Étant mises en avant, voire étant soutenues financièrement, comme canal de représentation indispensable pour les soutiens publics et les aides internationales, certaines naissent par pur opportunisme de leur dirigeant et se construisent selon une logique court-termiste de projet, afin d’accéder au financement, ce qui constitue un risque pour leur durabilité et leur fonctionnement démocratique. La motivation première devient la quête de perdiems. Leur montant comparatif est souvent un critère de choix pour des actions ou la participation à des réunions. Ce biais fâcheux s’appelle localement la « perdiémite ».

L’OP et la contractualisation

Le statut d’OP, de coopérative ou de groupement d’intérêt économique présente un certain nombre d’avantages, notamment parce qu’il renforce la capacité de contractualisation des agriculteurs avec les pouvoirs publics comme avec les entreprises privées sur l‘organisation de leur filière : négociation sur les prix des intrants, des prix de vente, obtention de certifications, gestion du stockage, financement de projets communautaires. L’organisation paysanne résout le problème de l’atomicité des producteurs. L’avantage se retrouve aussi du côté des entreprises, qu’elles soient en amont engagées dans la fourniture d’intrants ou en aval, transformatrices. De la sorte, l’entreprise peut déléguer certaines fonctions et baisser ses coûts de l’encadrement du projet. La participation des OP est souvent une condition propice aux dynamiques de l’agriculture contractuelle, car elles permettent de rééquilibrer les relations de négociation et, en facilitant la mise en place des contrats, le respect des engagements autant des producteurs que de l’entreprise. Elle fait « tampon » pour recevoir les plaintes et suggestions. La condition toutefois est que l’OP dispose d’une bonne gouvernance propre, avec des mécanismes de décision, de contrôle et de surveillance de ses membres, et des aptitudes techniques pour organiser différentes fonctions et services. Elle doit également être en capacité d’analyser les contrats, leurs avantages et leurs inconvénients . Le rapport de force ne leur est pas toujours favorable mais les OP qui ont une bonne assise sociale peuvent avoir des atouts pour que ses membres refusent collectivement certaines clauses de contrats.

Le meilleur exemple est donné par l’Union nationale des producteurs de coton (UNPCB) du Burkina Faso qui regroupe 350 000 exploitants réunis dans 9 200 groupements de producteurs. Il est en mesure de discuter d’égal à égal avec les trois sociétés cotonnières (Sofitex, Socoma, Faso coton) et avec l’Etat sur les prix, sur l’organisation de la commercialisation ou encore sur le recours ou non aux semences OGM. Le pays avait introduit en 2008 des semences de coton issues du gène Bt (Bacillus thuringiensis). L’échec fut patent. Tant les paysans que les sociétés déchantèrent après avoir constaté une progressive baisse de qualité des fibres, provoquant un déclassement sur le marché international du coton burkinabè. Sous la pression de l’UNPCB aa décision prise par les trois sociétés a été de quitter les OGM en 2017-2018.

En Côte d’Ivoire, ECOOKIM qui regroupe 23 coopératives et qui organise la collecte et la vente des fèves de cacao et l’encadrement technique de 12 000 producteurs a obtenu pour le compte de ses membres la certification Fairtrade en 2010 et RainForest depuis 2014. Le mouvement coopératif est favorisé pour ses membres par l’application de l’acte uniforme de l’Organisation pour l’harmonisation du droit des affaires en Afrique (OHADA) qui a permis d’unifier en 2011 le statut juridique des sociétés coopératives.

Le modèle de l’OP gardera sa place dans l’avenir. Il pourra évoluer, comme c’est déjà le cas, vers celui de la coopérative, offrant statut plus complet que celui des groupements paysans ou des associations villageoises, afin de mieux contribuer à la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Afrique de l’Ouest et de faire face aux bouleversements prévisibles associés au changement climatique.

Pierre Jacquemot

Sources complémentaires

Commission Agriculture et Alimentation, « L’agriculture sous contrat peut-elle contribuer au renforcement des agricultures paysannes et à la souveraineté alimentaire des populations du Sud ? », les notes de la C2A, n° 16, Coordination Sud, mars 2014.

Gning T. et Larue F., Le nouveau modèle coopératif dans l’espace OHADA : un outil pour la professionnalisation des organisations paysannes ? Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM), février 2014.

Lavigne Delville Ph., et Saïah C., « Fonder sa légitimité par le plaidoyer ? Synergie paysanne et la lutte contre les accaparements fonciers au Bénin », Revue Tiers-Monde 2015/4 (n° 224), p. 103-122.

Mees, M., Morel, D. & Diop, P., Les organisations paysannes, un nouvel acteur des politiques agricoles en Afrique de l’Ouest ? RECMA, 352 (2), 2019, p. 109-117.

ROPPA (Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest) 2016. Summary and findings of the first Observatory of Family Farms / Roppa report.