Comprendre les enjeux de l’agriculture
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L’adaptation au changement climatique et son atténuation comptent parmi les principaux défis que doit relever l’agriculture. Au Sud, ces défis s’associent à un impératif de sécurité alimentaire. L’arrivée du changement climatique sur l’agenda international a favorisé le recyclage d’une multitude d’initiatives visant à y faire face avec, en corollaire, l’apparition de nombreuses controverses. Or, même si les échelles et les acteurs visés peuvent différer, toutes ces initiatives tentent d’une façon ou d’une autre de fournir des options techniques, sociales, économiques et politiques pour accroître la résilience de l’agriculture face au changement climatique. Trois approches sont fortement débattues et portent sur ces relations entre l’agriculture et le climat : l’agriculture climato-intelligente, l’agroécologie et l’initiative 4 pour 1000 relative au carbone du sol. Au-delà des divergences conceptuelles et des interprétations parfois partisanes entre ces trois approches, l’agriculture des pays du Sud doit pouvoir bénéficier de leurs synergies potentielles.

L’agriculture est victime du changement climatique. Elle en subit les variations, parfois extrêmes, de température et de pluviométrie (saisons différées, pics de chaleur, manque ou excès d’eau, répartition altérée des pluies). Les effets sont directs, par exemple lorsque la croissance des plantes est modifiée, et indirects, lorsque la pression parasitaire augmente (insectes ravageurs, maladies). L’agriculture doit donc s’adapter pour continuer à assurer l’ensemble des fonctions auxquelles elle contribue, en particulier nourrir l’humanité.

Mais l’agriculture est aussi co-responsable du changement climatique. Elle est à l’origine d’environ 12 % des émissions de gaz à effet de serre (méthane, protoxyde d’azote, dioxyde de carbone), ou 24 % si l’on prend en compte les changements d’utilisation des terres liés à l’exploitation forestière et aux fronts pionniers agricoles qui la suivent. Ces émissions sont dues aux intrants mal utilisés, lorsque des combustibles fossiles sont employés, ou à certaines pratiques d’élevage intensif ou de riziculture inondée.

Mais l’agriculture peut aussi devenir une des solutions au changement climatique en participant à son atténuation. Avec des pratiques appropriées, on peut diminuer les émissions agricoles de gaz à effet de serre et stocker du carbone dans le sol et dans la biomasse (végétaux,organismes vivants du sol…).

Favoriser les synergies avec l’agroécologie et promouvoir le rôle clé du carbone du sol

L’agroécologie et l’agriculture climato-intelligente partagent les finalités d’adaptation au changement climatique  et de sécurité alimentaire. L’agroécologie fait référence aux sciences de l’écologie et de l’agronomie pour concevoir et piloter des systèmes agricoles durables et aux sciences économiques et sociales pour accompagner leur déploiement par des politiques publiques adaptées. Ces recherches scientifiques, qu’elles soient mises en œuvre à l’échelle du paysage, de l’exploitation agricole ou de la parcelle, impliquent, de manière combinée ou non, l’adaptation et la sécurité alimentaire. L’agroécologie fait ainsi progresser l’agriculture climato-intelligente sur le terrain.

Il existe aussi une proximité conceptuelle entre l’agriculture climato-intelligente et l’initiative 4 pour 1000 relative au carbone des sols, lancée en 2015. L’hypothèse est la suivante : en augmentant de 4 ‰ (0,4 %) par an le stock de carbone organique de tous les sols de la planète, il serait possible de compenser les émissions annuelles mondiales de gaz à effet de serre. Le carbone visé est celui contenu dans la matière organique des 30 à 40 premiers centimètres du sol. Ce calcul inclut néanmoins une condition, qui est d’arrêter la déforestation des régions tropicales. Même si cet objectif est très ambitieux et pose de nombreuses questions scientifiques liées à l’augmentation durable du taux de carbone dans les sols, il a le mérite de fixer des objectifs et un cadre d’intervention dans lequel les sols, qui sont le support vivant incontournable de la production agricole, occupent une place centrale.

Davantage de carbone dans le sol, cela signifie davantage de matière organique. Et celle-ci est un élément essentiel de la fertilité des terres, également déterminant dans leur capacité à retenir l’eau et à résister à la dégradation. En d’autres termes, c’est un sol mieux adapté aux aléas climatiques et plus résilient. L’initiative 4 pour 1000, dont la première priorité est l’atténuation, peut donc rejoindre l’agroécologie et l’agriculture climato-intelligente sur l’adaptation et la sécurité alimentaire.

Une conjugaison judicieuse pour les pays du Sud

L’agriculture climato-intelligente vise à répondre aux défis agricoles et alimentaires du XXIe siècle au Nord comme au Sud. Cette approche est particulièrement pertinente pour les pays du Sud, qui font face aux enjeux de sécurité alimentaire et au changement climatique dans un contexte d’essor démographique complexe et sans précédent.
Les trois finalités de l’agriculture climato-intelligente (nourrir les hommes, s’adapter au changement climatique et l’atténuer) peuvent ainsi être intégrées à tout projet de recherche ou de développement au Sud.

Pour les pays du Sud, la conjugaison agriculture climato-intelligente + agroécologie + 4 pour 1000 peut donc augmenter la probabilité d’atteindre simultanément ces trois finalités en inventant des trajectoires adaptées et distinctes de celles mises en oeuvre par l’agriculture industrialisée.

Stéphane Saj, Emmanuel Torquebiau1Stéphane Saj, Emmanuel Torquebiau pour le CIRAD (1)

Extraits de la revue Perspective (septembre 2018) du CIRAD.