Comprendre les enjeux de l'agriculture
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L’expression « pouvoir vert » est né après la seconde guerre mondiale lorsque les Etats-Unis ont usé de tout leur poids politique et économique pour imposer aux pays dévastés et affamés des conditions pour leur fournir des produits agricoles. Ensuite, la situation se normalisant, c’est sur le marché que les échanges et les prix se sont pratiqués et fixés. Mais cette situation est-elle définitivement « normalisée » ? Il semblerait aujourd’hui que les pays dits RUK (Russie, Ukraine, Kazakhstan) pourraient devenir les nouveaux détenteurs de ce « pouvoir vert » grâce à leur domination écrasante du marché du blé.

1945-1970 : L’agriculture au service de la politique américaine

En 1945, les Etats-Unis étaient presque les seuls dans le monde à disposer d’excédents agricoles conséquents, notamment de céréales. Il était donc normal qu’ils utilisent ces excédents pour améliorer les bien maigres rations alimentaires de nombreux pays. Ils l’ont fait. Mais face à une demande considérable, ils ont aussi pu choisir les bénéficiaires en fonction de critères politiques.

Or en ce début de la guerre froide, l’important pour les Américains était de maintenir le plus grand nombre de pays dans le camp occidental et d’éviter qu’ils ne basculent dans le camp du bloc communiste. Au-delà des seuls produits agricoles, c’était l’objectif du « Plan Marshall ». Pour sa part, l’URSS pratiquait une politique similaire dans sa zone d’influence. Et lorsque Tito,  le leader yougoslave, est sorti du bloc soviétique, c’est tout naturellement vers les Etats-Unis qu’il s’est tourné pour recevoir quelques subsides.

Les livraisons américaines de produits agricoles nécessaires à l’alimentation des populations alliées pouvaient s’accompagner de conditions de prix avantageuses, comme des délais de paiement ou des prêts à taux réduit. Les pays de l’Europe occidentale ont largement bénéficié de ces « générosités » entre 1944 et les années 1950.

Les Américains ont appliqué une politique similaire en Asie, avec toujours le même objectif : éviter que ces pays ne basculent dans le camp communiste ou même tissent des liens trop étroits avec celui-ci. Dans les années 1960, plutôt que de livrer des grains, ils ont « généreusement » financé des centres de recherche afin de mettre au point et de diffuser de nouvelles méthodes de culture des céréales. Des semences sélectionnées ont été créées, assurant des rendements améliorés, grâce à des apports d’engrais, des traitements phytosanitaires et l’extension de l’irrigation. Ce fut la « révolution verte ». Elle a permis d’éviter les pénuries ou les famines en Inde, au Pakistan, en Thaïlande ou en Indonésie. Les Etats-Unis ont ainsi obtenu que tous ces pays restent dans le camp occidental.

Depuis les années 1970, Les marchés régulent le commerce international

Avec la disparition des difficultés d’approvisionnement, le commerce international des produits agricoles et alimentaires s’est traité sur le marché libre, les prix fluctuant en fonction de l’offre et de la demande. C’est toujours le régime qui fonctionne aujourd’hui. Il est vrai que, si l’on excepte le court épisode de 2007-2008, les marchés agricoles n’ont jamais connu de crise grave née de pénuries sévères et prolongées. Bien au contraire, ils sont à peu près à l’équilibre, voire excédentaires, avec en conséquence des prix plutôt bas. Rien donc qui rende possible une politique agressive vis-à-vis des pays déficitaires.

Au cours de cette dernière période, les échanges de produits agricoles de base ont considérablement augmenté car les acheteurs potentiels sont de plus en plus nombreux et les quantités acquises par chacun d’eux de plus en plus importantes. Mais, dans l’ensemble, les pays excédentaires ont pu facilement satisfaire ces besoins.

Cependant, rien ne prouve que ce contexte soit immuable. Que se passerait-il en effet s’il se produisait un déséquilibre profond et durable entre l’offre et la demande de céréales dans le monde ? Très probablement, il s’en suivrait une forte hausse des prix de marché. Dans cette hypothèse, les pays excédentaires ne seraient-t-ils pas également tentés de profiter de la situation pour s’organiser et imposer des contreparties aux acheteurs ? Et même, si, comme au sortir de la guerre, un seul d’entre eux dominait le marché, n’imposerait-il pas sa loi sur le reste du monde ?

Le rôle clef des céréales dans l’équilibre alimentaire mondial

C’est la production céréalière mondiale, à laquelle il faut maintenant ajouter le soja, qui assure pour l’essentiel la satisfaction des besoins alimentaires de base dans le monde. Certes, le sucre, les huiles ou encore les tubercules sont des aliments importants, mais les superficies occupées sont beaucoup plus faibles et, pour les dernières, sont peu commercialisées hors des pays producteurs.

Si l’on s’en tient donc aux céréales et au soja, ces productions font l’objet d’échanges internationaux très importants. Car beaucoup de pays ne peuvent satisfaire leurs besoins grâce aux productions domestiques. Ils doivent donc procéder à des achats sur les marchés internationaux qui de leur côté sont approvisionnés par un tout petit nombre de pays.

Les productions de céréales et de soja dans le monde                                    (moyenne 2014-2015-2016)

Surface cultivée (million d’hectares) Rendement (tonne par hectare) Production (million de tonnes) Exportations (million de tonnes) (1) % de la production
Blé 221 3,35 740 180 24,3
Riz 161 4,60 741 42
Maïs 185 5,60 1036 160 15,4
Autres céréales 151 2,03 306
TOTAL céréales 718 3,93 2823    
Soja 120 2,67 321* 183**

(1) Estimations d’Hervé Le Stum dans « la revue Paysan et Société »  n°365 Septembre-octobre2017 * A noter que la production de riz est donnée en riz paddy et les exportations en riz décortiqué

*Graines  **Tourteaux + huile + graines

Une faim de blé

Prenons le cas du blé, céréale qui fait l’objet du principal commerce mondial. La majorité des pays importateurs se situent sur une double diagonale allant d’une part du Maroc à l’Indonésie (le premier importateur mondial en 2017) et même la Chine, et d’autre part de l’Egypte à l’Afrique du Sud en passant par l’Ethiopie ou le Nigéria. Ainsi tous les pays méditerranéens (sauf la Turquie), ceux du Moyen Orient et l’Asie du Sud-Est, plus toute l’Afrique subsaharienne sont plus ou moins déficitaires en blé. Ce peut-être un déficit structurel qui s’aggrave au fil des années ou simplement le résultat d’un changement de comportement alimentaire qui conduit les populations à recourir de plus en plus au blé. Les conséquences de cette demande internationale de blé est un doublement des échanges en 30 ans qui sont passés de 100-120 millions de tonnes à 180-200 aujourd’hui.

Qui peut satisfaire ces besoins ?

Aux exportateurs traditionnels (USA, Canada, UE, Australie et Argentine) se sont ajoutés ces dernières années les « pays de la Mer Noire » (Russie, Ukraine et Kazakhstan). C’est une chance pour les pays importateurs car ces nouveaux arrivants, autrefois absents de ce marché, y contribuent aujourd’hui pour près d’un tiers et sont en progression rapide. Bien plus, ils ont aussi fait baisser les prix car leurs coûts de production sont très bas.

Le riz voyage peu

La contribution du riz au commerce mondial des céréales est beaucoup plus faible que celle du blé (42 millions de tonnes par an). Car le riz est principalement consommé sur place. Inde, Thaïlande et ,dans une moindre mesure, Vietnam sont les principaux pourvoyeurs. Le marché du riz est cependant en expansion, notamment en Afrique où cette céréale vient compléter l’alimentation dans les grandes villes.

 

Les multiples utilisations du maïs

 Bien que ce soit la principale céréale produite dans le monde (un milliard de tonnes par an), le maïs ne contribue qu’indirectement à l’alimentation humaine. Car ce sont les animaux qui en consomment la majeure partie. Le maïs est aussi transformé en éthanol (plus de 100 millions de tonnes rien qu’aux Etats-Unis), en amidon ou en sucre. Le maïs fait aussi partie de l’alimentation de base de certaines populations d’Amérique du Sud ou d’Afrique.

Le soja nourrit les animaux avant les hommes

Cultivé massivement aux Etats-Unis, au Brésil et en Argentine, le soja est pour une grande part commercialisé sur les marchés internationaux, soit sous forme de graines, soit sous forme de tourteau. Les principaux acheteurs sont l’UE et surtout à la Chine. Car ces pays possèdent une population aisée friande de viande, et le soja participe (avec le maïs) à la ration alimentaire des animaux en élevage intensif.

 

Une demande en croissance rapide

Les pays déficitaires en céréales sont de plus en plus en plus nombreux et leur déficit s’accroit au fil des années. Car les causes s’ajoutent les unes aux autres : croissance démographique bien sûr, sécheresses fréquentes, changement de comportement des consommateurs, et trop souvent, insécurité publique.

Ainsi dans la Corne de l’Afrique, la guerre civile en Somalie persiste et s’étend aux pays voisins tandis que la sécheresse s’aggrave. Le Kenya, gros consommateur de maïs, doit accroître ses importations et l’Ethiopie multiplie ses achats de blé. Mais c’est l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne qui vont devoir accroître leurs importations. Car la plupart de ces pays peinent à augmenter leurs rendements au rythme de l’accroissement de la demande.

Les pays d’Afrique du Nord ont régulièrement à faire face à des sécheresses sévères. Déjà gros importateurs de blé, ces pays voient leurs déficits augmenter d’année en année.

Selon Hervé Le Stum[1], au cours des dix prochaines années, les besoins mondiaux en céréales devraient augmenter de 200 millions de tonnes (dont 70 à 80 en blé).

Comme le maïs et le soja sont essentiellement destinés à l’alimentation animale des pays riches ou émergents (notamment la Chine), que le potentiel d’accroissement de la production de riz est limité, c’est le blé qui devrait être dans l’avenir la céréale la plus recherchée par la plupart des pays déficitaires en céréales.

Les pays de la Mer Noire seront très sollicités

Quels sont les pays qui seront en mesure de répondre à ces besoins nouveaux en céréales panifiables ? Ils ne sont pas nombreux. Car, soit les marges de progrès sont limitées, soit certains pays ont fait d’autres choix qui leur assurent aujourd’hui des revenus plus conséquents que le blé.

En effet les rendements stagnent en Europe occidentale et les surfaces supplémentaires disponibles sont négligeables. L’Australie est trop souvent victime de sécheresse pour contribuer de manière régulière à l’approvisionnement des marchés internationaux. Aux Etats-Unis, le potentiel de production des terres à blé est limité en raison d’une pluviométrie insuffisante. Et les régions mieux arrosées privilégient le maïs et le soja. Il en est de même en Argentine et au Brésil.

Restent donc en lice les pays de la Mer Noire. Bien qu’handicapés par des frais d’acheminement élevés, ils bénéficient de coûts de production très bas et surtout ne manquent pas d’espace. Ainsi la Russie souhaite accroître ses surfaces cultivées de 200 000 hectares par an (60 000 aujourd’hui). Or beaucoup de terres autrefois cultivées ont été abandonnées depuis 20 ans tandis que le réchauffement climatique devrait permettre une remontée progressive des cultures vers le Nord.

Or la Russie qui a déjà exporté 32 millions de tonnes de blé en 2017 (contre 18 quatre ans plus tôt), devrait être en mesure d’en exporter trois fois plus dans dix ans, soit 80 à 100 millions de tonnes. Si l’on ajoute l’Ukraine et le Kazakhstan, les pays de la Mer Noire devraient pouvoir couvrir près de la moitié des besoins supplémentaires du monde[2]. C’est un atout énorme mais c’est aussi une source d’inquiétude.

Demain, le « pouvoir vert » entre les mains du gouvernement russe ?

L’énorme potentiel de production céréalière des pays de la Mer Noire constitue évidemment un atout pour l’équilibre du commerce extérieur de ces pays. Ce potentiel peut aussi, et à juste titre, rassurer les acheteurs qui en principe trouveront sur le marché une offre disponible. Certes, la Russie et ses voisins ne sont pas à l’abri des aléas climatiques, notamment de la sécheresse. Des déséquilibres temporaires entre l’offre et la demande ne sont donc pas à exclure.

Il faut aussi nous interroger sur le poids politique qui résulterait de la domination d’un tout petit nombre de pays, en particulier du principal d’entre eux, la Russie, sur le marché international du blé. Des dizaines de pays risquent un jour d’être à la merci de leur bon vouloir. On peut rappeler qu’après la sécheresse de 2010, le gouvernement russe avait décrété un embargo sur ses exportations de blé. Il pourrait aussi choisir les heureux bénéficiaires, en proposant des conditions de prix préférentielles. Quelles seraient alors les contreparties demandées ? En raison des ambitions internationales de ce pays, ne doit-on pas craindre un retour au « pouvoir vert », au moins dans le secteur du blé ?

En réalité, si la domination de la Russie et de ses voisins sur le marché du blé résulte de leur énorme potentiel de production, elle implique aussi que ces pays conservent les coûts de production les plus bas du monde. Dans cette hypothèse, les concurrents les moins bien placés seraient, sinon éliminés, au moins marginalisés. Ce pourrait être le cas de la France et des autres pays de l’Europe occidentale qui sont dans l’incapacité de réduire suffisamment leurs coûts de production[3].

Conclusion

Depuis un demi-siècle, l’extension des échanges de produits agricoles et la mondialisation de leurs marchés nous ont évité les situations de monopole, même partiel. Aucun pays ne pouvait imposer sa loi car d’autres intervenants étaient prêts à prendre leur place si la demande l’exige.

Mais la multiplication de gigantesques unités de production dans un tout petit nombre de pays risque- de remettre en question ce fragile équilibre en permettant à certains pays d’offrir d’énormes quantités de produits à des prix extrêmement bas.

C’est peut-être la menace la plus grave qui pèse sur le marché stratégique qui sera demain celui du blé pour assurer l’alimentation de nombreux pays. Car dans peu d’années, la Russie et les autres pays de la Mer Noire seront peut-être en mesure de marginaliser leurs concurrents actuels, s’assurant ainsi cette situation de monopole si périlleuse pour les acheteurs.

André Neveu

Le « pouvoir vert » n’a peut-être pas définitivement disparu.

[1] Cf : Revue « Paysans et société », n° 368 avril 2018

[2] Un certain rattrapage des rendements est également possible dans les pays de l’Est européen, notamment en Pologne et en Roumanie.

[3] Il est amusant de rapprocher ces observations des théories de Malthus et de Ricardo sur « la loi des rendements décroissants » et ses conséquences. Pour eux, l’extension des zones de culture sur des terres de moins en moins fertiles afin de faire face à la demande d’une population en expansion conduit inexorablement à une impasse.  Car lorsque le profit devient insuffisant, il n’est plus rentable de mettre en culture de nouvelles terres. Toutefois, aujourd’hui, ce ne sont pas les terres les plus riches qui sont gagnantes face aux plus pauvres, mais celles qui sont susceptibles de produire au moindre coût. Ce qui semble être le cas des steppes russes.