Comprendre les enjeux de l'agriculture
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On lit souvent, ici et là, que l’Afrique détiendrait là la clé de la sécurité alimentaire mondiale, car elle disposerait de 50 à 60% des terres arables disponibles de la planète. Les convoitises foncières dont elle est l’objet de la part de la Chine ou de certains États du Golfe semblent conforter cette thèse. Dans l’article qui suit, Pierre Jacquemot tord le cou à ce qu’on pourrait qualifier de mythe : non l’Afrique n’est pas ce réservoir de terres arables qui fait rêver plus d’un, agronome ou spéculateur foncier.

WillAgri

Dans le « monopoly foncier », l’Afrique subsaharienne occupe une place de choix. Les grandes opérations d’achat de terres et de concentration foncière s’étendent aujourd’hui tout particulièrement dans cette région. Sur près de 1360 opérations portant sur 50 millions d’hectares recueillies en 2016 par le Land Matrix Partnership  qui diffuse les informations ayant fait l’objet d’annonces officielles et de vérifications, la moitié, soir 25 millions d’hectares, concernait l’Afrique sub-saharienne. Par comparaison, la surface agricole utile de la France est de 29 millions d’ha.  Il convient de noter toutefois que les informations sur la réalité de ces transactions foncières de grande ampleur sont souvent difficiles à obtenir en raison de leur relative opacité et que par ailleurs il y a une différence, de l’ordre de 3 à 1, entre les projets annoncés et les mises en exploitation effectives.

Des terres vacantes, en apparence seulement

Les opérations foncières s’appuient sur l’idée, largement erronée, d’une très grande vacance de terres, sur une rhétorique de « l’Afrique vide et oisive », bien adaptée pour justifier toutes les convoitises. Cette représentation fréquemment reprise par les médias d’une disponibilité quasi illimitée de terres en Afrique est en réalité un mythe. Pour plusieurs raisons.

La première est d’ordre général et suppose une connaissance « du dedans » des réalités. Les terres peuvent paraître « libres », mais sans l’être réellement. En Afrique, comme ailleurs, en Asie tout particulièrement, elles font pratiquement toujours l’objet de droits et d’usages spécifiques, construits à l’origine autour du lignage, à partir des défriches successives des descendants, comprenant aujourd’hui des terres utiles ou stériles, des terres cultivées ou en friche, une répartition précise des fonctions à laquelle les agriculteurs se réfèrent encore très souvent pour garantir leur sécurité foncière et alimentaire.

Beaucoup de terres prétendument vacantes, parce que non officiellement enregistrées dans des cadastres ou immatriculées dans des titres fonciers, sont dans les faits utilisées par les populations locales pour leur survie (cueillette, récolte du bois de chauffe, chasse). Elles sont utilisées par les paysans comme jachères en attente de culture, comme espaces de pâture,  comme réserves forestières communautaires ou comme zones réservées à des rites aux ancêtres. La sous-utilisation observée au plan strictement agronomique ne signifie pas la non-utilisation. Les usages hérités, enchâssés dans des droits coutumiers et ancestraux souvent méconnus dans les statistiques agricoles, mais toujours vivaces dans les campagnes, sont indispensables à la reproduction de l’économie familiale, dans les zones arides comme dans les zones humides de l’Afrique au sud du Sahara.

La surface agricole disponible et non exploitée est de 200 à 250 millions d’hectares

A cette première observation, il faut en ajouter une seconde : la disponibilité potentielle en terres arables  (potentialy available cropland) dépend de diverses variables, lesquelles sont d’ordre écologique et économique. Prenons comme base les données de la FAOStat[1],  considérés comme les plus fiables et les plus détaillées. L’Afrique subsaharienne disposerait d’une surface agricole utile de 1 050 millions d’hectares de terres ayant un potentiel de cultures pluviales et irriguées avec des « rendements supérieurs à un minimum acceptable ». Au sein de ce potentiel de terres agricoles utiles, celles effectivement mises en culture annuelle et pérenne représentaient en 2015 entre 190 et 230 millions d’hectares. Cette part est en croissance tendancielle. Le solde disponible et inexploitée serait par conséquent, en principe, de l’ordre de 820 à 860 millions d’hectares.

Mais, et c’est là que bât blesse, dans l’argumentaire dominant sur « l’Afrique vide », il tenir compte d’au moins quatre éléments qui atténuent de manière significative l’envergure de ces disponibilités théoriques :

  1. Comme on l’a vu plus haut, certaines terres, propriétés coutumières ne sont pas susceptibles d’être mises en valeur parce qu’elles gardent une fonction – symbolique, religieuse ou politique – décisive pour les communautés car elles constituent un élément clé de la cohésion sociale.
  2. Les données précédentes prennent en compte des terres en jachères, c’est-à-dire temporairement retirées de la production, des aires protégées et des forêts communautaires qui doivent à l’évidence être exclues sous peine de mettre en situation critique l’écosystème général des territoires.
  3. Une partie des terres décomptée inclut des près de fauche et des prairies consacrées aux pâturages permanents et au pastoralisme extensif, qui couvrent au moins un quart des surfaces concernées en particulier dans les zones sahéliennes, dont les entraves mises à la poursuite de leurs activités seraient fortement préjudiciables, tant aux groupes concernés qu’à l’alimentation en viande et en lait des ruraux comme des urbains.
  4. Enfin, une part importante des terres théoriquement disponibles est soumise à de telles fragilités écologiques (érosion, salinisation des sols, risques d’invasion de prédateurs, maladies récurrentes des plantes) que les rendements agricoles s’en trouvent fortement réduits au point de générer une dégradation de l’environnement supérieure à la valeur du surplus obtenus.

En prenant en considération les quatre éléments, le solde net, c’est-à-dire la surface agricole effectivement disponible et inexploitée, biologiquement utile et économiques viable sans coûts excessifs pour la société comme pour l’environnement, ne serait plus en Afrique subsaharienne que d’environ 200 à 250 millions d’hectares. Il serait agronomiquement possible d’y cultiver l’un au moins des produits suivants : canne à sucre, blé, coton, maïs, manioc, huile de palme, hévéa, soja, fruits et légumes d’exportation, fleurs coupées et jatropha comme agrocarburant, considérés comme prioritaires dans les opérations foncières d’une certaine envergure. Les chercheurs (T.S. Jayne et al, 2014) parviennent avec d’autres méthodes à peu près au même résultat, puisqu’ils estiment qu’il y a au sud du Sahara 225 millions d’hectares de terres disponibles avec un potentiel de production moyen ou élevé, nécessitant un apport en capital modeste ou élevé, et à l’exclusion des forêts primaires, des pâturages et des espaces naturels à protéger.

Pierre Jacquemot

Notes bibliographiques

Chamberlin J., Jayne T.S, Headey D. (2014), « Scarcity amid Abundance? Reassessing the potential for cropland expansion in Africa », Food Policy, volume 48.

Charvet J-P. (2010), Atlas de l’agriculture – Comment pourra-t-on nourrir le monde en 2050 ?, Éd. Autrement, 2010.

Jayne T.S., Chamberlin J. and Headey D. (2014), « Land pressures, the evolution of farming systems, and development strategies in Africa: A synthesis », Food Policy, volume 48, october.

OCDE/FAO (2016), « L’agriculture en Afrique subsaharienne : Perspectives et enjeux de la décennie à venir », dans Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2016-2025, Éditions OCDE, Paris.

[1] Annuaire statistique de la FAO : www.fao.org/faostat/en/