Comprendre les enjeux de l'agriculture
Print Friendly, PDF & Email

Formation continu ©ICOSYSTEME

L’agriculture française a connu des changements importants après la 2ème Guerre mondiale. Á côté du dynamisme d’un petit nombre de grandes exploitations agricoles, subsistait la faible productivité d’un très grand nombre de petites et moyennes exploitations, aux mains d’agriculteurs ayant des connaissances techniques et économiques rudimentaires. L’enseignement agricole n’avait que très peu pénétré les campagnes, ne touchait qu’un nombre restreint de jeunes[1] et se limitait à un enseignement de 2 à 3 ans en moyenne. En 1960, 96% des agriculteurs n’avaient reçu aucune formation professionnelle. Et en 1962, l’OCDE regrettait le mauvais niveau de formation des agriculteurs français : 1 élève sur 7 seulement était titulaire d’un diplôme agricole.

Néanmoins et très étonnement, les moins de 40 ans jouèrent un rôle déterminant dans l’évolution des années 1945-1960. L’achat d’un tracteur représenta une rupture psychologique avec le passé et fut souvent à l’origine d’une série de progrès tant sur le plan technique qu’économique. Des modifications radicales de méthodes de culture, telle la « révolution fourragère », sonnèrent le glas d’une agriculture de subsistance.

Les organisations agricoles n’échappèrent pas, non plus, à ce vent de dynamisme des jeunes. Des groupements nouveaux apparurent, dont les plus significatifs furent les « Centres d’études techniques agricoles » regroupant chacun de 10 à 15 agriculteurs et dont le but était de mettre en commun leurs expériences et résultats, pour stimuler la progression. Des Groupements de vulgarisation agricole et des Centres de gestion virent également le jour, tandis que l’action des jeunes –via le syndicalisme[2]– s’accrut considérablement.

Formation couverts des sols ©ICOSYSTEME

En réalité, le progrès ne pénétra réellement le milieu rural qu’à partir du moment où un mouvement d’éducation populaire –la JAC[3]– parvint à faire prendre conscience aux jeunes paysans de leur dignité et les encouragea à se prendre en main, à se former, à assumer leurs responsabilités, à devenir les acteurs de leur propre destinée. Par leurs initiatives et leur créativité, ces jeunes firent le lien entre la tradition et la modernité, entre les coutumes et la technique, entre la culture populaire rurale et l’ouverture au monde urbain.

Ce qui fit le succès de ce mouvement c’est sa pédagogie. La transmission ne se fit plus sous forme « enseignante » (du haut vers le bas), mais sous forme « participative » (du bas vers le haut). Au lieu du processus classique de formation (on part de principes généraux pour en déduire ce qui doit être fait), on commence par scruter les faits, pour les analyser et les comprendre, et ensuite agir. Cette approche empirique et inductive –dénommée la méthode « Voir/Juger/Agir »– fut un excellent moyen de formation. Elle permettait à chacun de prendre conscience de sa situation personnelle au sein de la société, à partir de données concrètes, observées et vérifiées. Ce qui conduisait à élaborer un projet : un projet familial, un projet professionnel, un projet de société.

Une pédagogie du bon sens

Par la suite, cette démarche pédagogique fut mise au service de la formation continue, tout au long de la vie[4] : faire se rencontrer l’expérience du paysan et le savoir de l’universitaire ; apprendre à réfléchir ; travailler et agir en équipe ; susciter l’action –une formation/action– ; développer la responsabilité ; être solidaire de la totalité du milieu paysan ; être capable de proposer et d’accompagner les décisions politiques ; former des hommes/femmes complets et ouverts ; faire éclore des leaders capables d’adapter la modernité aux caractéristiques de la vie en milieu rural.

Cette école de la vie, qui part de ce qui est réellement vécu et valorise l’expérience, n’échappa pas, non plus, à quelques parents en mal de formation professionnelle pour leurs enfants. Quelques familles, soucieuses du devenir professionnel de leurs enfants –enfants découragés par l’approche « enseignante » et « généraliste » du système scolaire –, créèrent la première Maison familiale rurale (MFR) en 1935[5]¬. Ils initièrent (sans le savoir) la formation par alternance, si prisée actuellement dans tous les secteurs de la formation.

Les résultats furent spectaculaires. En un tiers de siècle, le pays passa d’une situation de pénurie alimentaire (tickets et cartes de rationnement de 1941 à 1949) à une situation de 2ème exportateur mondial de produits agricoles et alimentaires en 1980. Ce fut une véritable révolution du rythme séculaire de travail et de la mentalité autarcique du paysan.

D’aucuns estiment que la France a bénéficié d’un concours de circonstances favorables. C’est probablement vrai, mais il ne faut pas oublier qu’une démarche pédagogique particulièrement bien adaptée au milieu agricole et rural avait préparé les esprits… Non seulement la production s’est accrue de façon spectaculaire, mais l’occasion fut donnée à de nombreux agriculteurs de « tenter leur chance ». Non seulement ils modernisèrent et transformèrent l’exploitation familiale, mais ils prirent également des responsabilités dans les organisations professionnelles qui les aidèrent à progresser…

Á la « promotion technique » s’ajouta une « promotion humaine et sociale », pour un très grand nombre d’entre eux. L’impact sur la vie personnelle et collective de tout le milieu rural fut tangible. Cette approche pédagogique de bon sens, ne pourrait-elle pas à nouveau faciliter les sauts technologiques, sociologiques et culturels attendus aujourd’hui ? Ne pourrait-elle pas faciliter la redéfinition de projets de développement ? Ne pourrait-elle pas faire jouer à nouveau un rôle moteur à la profession agricole ?

Jean-Louis Ichard Ingénieur en Agriculture, Docteur en Sciences Humaines, Sociales et Juridiques, Formateur de responsables (leaders) agricoles et ruraux Paris – France

[1] Au-delà de la scolarité obligatoire jusqu’à 12 puis 14 ans, la plupart des jeunes ruraux quittaient l’école pour ne plus jamais y revenir.

[2] Le CNJA (Centre national des Jeunes agriculteurs) fut créé en 1957.

[3] La JAC (Jeunesse agricole catholique) fut créée en 1929.

[4] L’IFOCAP (Institut de formation des acteurs du monde agricole et rural : http://www.ifocap.fr/), fut créé en 1959.

[5] Aujourd’hui, plus d’un millier de MFR –présentes dans 40 pays d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, d’Europe, d’Océanie– accompagnent plus de 150 000 familles rurales dans des processus de développement local, dans le cadre de l’AIMFR (Association internationale des Mouvements familiaux de formation rurale : http://www.aimfr.org/) qui fédère les différents organismes de promotion de la formation par alternance en milieu rural à travers le monde.