Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Les semences, enjeu de biodiversité

Les hommes ont toujours opéré une sélection des plants en fonction de leur usage médicinal ou de leurs apports nutritionnels. Sédentaires ou nomades, ils ont acquis des connaissances et un savoir-faire autour des semences. Les cueillettes étaient l’occasion de découvrir des légumes plus charnus, sélectionnés pour être cultivés. Au fil des siècles, les carottes, fines et fibreuses, ont laissé place à une variété plus grosse et plus facile à consommer. Par le biais d’innovations génétiques et de sélections, les semenciers ont ajouté la promesse d’une productivité accrue et d’une sécurité alimentaire. La question est de savoir si le bénéfice est financier ou nutritionnel ou les deux.

Au 19e siècle, des expériences d’hybridation apparaissent, c’est-à-dire le croisement entre deux variétés pour en créer une troisième selon les règles de l’hérédité biologique décrites par les lois de Mendel.

Au 20e siècle, ces hybridations sont mises au service d’une agriculture productiviste et mécanisée, stimulée par la chimie. L’agriculture vivrière s’efface au profit de l’agribusiness. S’enrichir d’une production plutôt que se nourrir d’une récolte.

Après-guerre, les chimistes comme Beyer passent du gaz Zyclon B aux engrais et pesticides, et se reconvertissent en semenciers. Les agriculteurs absorbent l’innovation, étendent leurs parcelles, labourent plus profond.

La pression compétitive pousse les exploitants à abandonner les variétés locales et à uniformiser leur pour plus de rendement. L’industrie alimentaire veut des denrées sans surprise, au service de la transformation. Si une variété de tomate est référencée pour la fabrication de ketchup, sa semence, inscrite au catalogue, sera privilégiée au détriment des autres variétés, vouées à disparaître faute de cultures et de semences.

Les années 70 accueillent en masse les semences hybrides F1, des plantes améliorées qui résistent aux maladies et permettent de s’engager sur des plannings de récolte, des volumes à fournir et divers avantages dont :

  • Résistance au transport ;
  • Mûrissement après cueillette ;
  • Culture hors sol…

Outre le fait que ces hybrides requièrent un environnement normé chargé d’intrants, elles ne se ressèment pas. L’exploitant doit racheter les semences à chaque cycle s’il veut obtenir les spécificités de l’hybride-mère. 80% des variétés proposées par les semenciers sont des hybrides.

Dans la foulée, les scientifiques ont intégré des gènes dans les plants pour les rendre plus résistants au gel ou au glyphosate, permettant des pulvérisations aveugles de pesticides ou herbicides.

Les agriculteurs sont aujourd’hui dépendants de quelques grandes entreprises qui leur fournissent simultanément semences et engrais pour fabriquer des tomates calibrées, uniformes et résistantes aux transports.

En France, la culture de semences OGM est interdite mais l’importation et la commercialisation en vue de l’alimentation humaine et animale sont possibles pour le maïs, le soja, le colza, la betterave sucrière et le coton.

Les organismes de protection des écosystèmes ne cessent de rappeler que la biodiversité et la variété « se cultivent ». Même dans le catalogue officiel des semences, l’uniformité guette. Ainsi, pour les courgettes non hybrides, le choix est passé de 130 variétés à 19.

La diversité des semences ne peut pas perdurer sous l’action de quelques initiatives privées, dispersées sur le territoire français, l’ambition doit être publique, nationale et politique. Les agriculteurs doivent aussi retrouver leur autonomie dans le choix de cultures en fonction des régions et des sols, et pas seulement en fonction du catalogue officiel.

Le dynamisme du secteur français

La France est le plus gros consommateur de semences en Europe mais aussi un exportateur de premier ordre grâce à tous ses acteurs de la filière. Malgré la concentration du secteur semencier, on peut encore trouver des producteurs de semences partout en France. L’activité contribue à une balance commerciale française positive.

Le secteur des semences comprend trois activités principales :

Côté Sélectionneurs, on peut trouver des petites et moyennes entreprises spécialisées dans un seul cultivar ou plusieurs variétés de céréales à paille (blé, orge, avoine, seigle, riz), face à de grands groupes qui se focalisent sur des variétés à forte rentabilité (tournesol, maïs, colza).

Les entreprises de distribution sont majoritairement des coopératives qui distribuent à leurs adhérents.

Les Multiplicateurs sont des agriculteurs qui souhaitent diversifier leur activité et leur revenu, à l’instar de Jean-François, agriculteur en Occitanie. Il pratique l’activité depuis 14 ans, après avoir répondu à une annonce de sa coopérative qui cherchait un agriculteur multiplicateur. Ce petit-fils d’ancien Président du Groupement national interprofessionnel des semences et plants (GNIS) se passionne pour cette activité. Les détenteurs (obtenteurs) de variétés sont satisfaits et lui confient régulièrement de nouvelles variétés. Il gère désormais une quinzaine de graines de céréales, fruits ou légumes et a même créé sa propre variété de chia (plante sud-américaine) qu’il a déposé à l’Office communautaire des variétés végétales.

Dans les années 70, la France est devenue une plaque tournante pour les semences, les groupes y installent leur centre de recherche, leur usine et leur plateforme pour distribuer dans toute l’Europe.

Le marché est composé d’environ 250 opérateurs économiques dont certains appartiennent à un même groupe. Les 15 entreprises indépendantes dont le CA dépasse les 50 millions d’euros représentent 70% du chiffre d’affaires du secteur. Celles qui réalisent entre 25 à 50 millions d’euros de CA représentent 15% de ce même secteur. Les structures de moins de 1 million d’euros de CA sont en diminution.

Toutes ces entreprises produisent des semences relatives à une soixantaine d’espèces, plus de 6 000 variétés et 2 000 hybrides-parents. Selon Déméter, en 2018, 10 départements français ont réservé au moins 10.000 hectares à cette activité. La surface totale affectée à l’activité est de 383.000 hectares pour 12.000 emplois (y compris les emplois saisonniers).

La France, leader, exporte environ 1,5 milliards d’euros chaque année, majoritairement vers l’Europe mais pas seulement – en millions d’euros pour 2017 (variation sur 12 mois) :

  • Union européenne : 1.128 (+2%) ;
  • Reste de l’Europe et Russie : 228 (+8%) ;
  • Moyen-Orient : 59 (+16%) ;
  • Asie : 31 (+13%) ;
  • Amérique centrale : 25 (+15%) ;
  • Océanie : 16 (+18%).

Les géants du secteur

Entre 2016 et 2019, le marché de la semence s’est transformé. Les géants de l’industrie agrochimique ont encore grandi. Le marché mondial de la semence, grande culture et potagère, pèse $40 milliards. La semence potagère représente à elle-seule $6 milliards.

Pour pouvoir racheter Monsanto, Bayer a dû céder toute sa branche semences à BASF. Le leader français, Vilmorin, en a profité pour prendre le leadership à l’échelle mondiale. Il devance désormais Seminis, l’activité potagère de Monsanto, de quelques dizaines de millions d’euros

D’autres mouvements ont eu lieu, ChemChina a acquis Syngenta pour $43 milliards et Dow Chemical a fusionné avec DuPont pour donner naissance à un nouveau groupe de production de semences agricoles en 2019 : Corteva Agriscience.

Daniel Jacquemond, directeur général délégué de Vilmorin a indiqué que le groupe tente de réduire son endettement dû à des acquisitions mais qu’il poursuit sa stratégie d’acquisition dans un objectif de croissance externe. Ses marges relatives aux semences potagères ont légèrement baissé alors que celles sur les semences grandes cultures ont bénéficié du dynamisme du colza en Europe et du maïs en Amérique latine.

Le groupe vise :

  • Pour le segment maïs, 10% de part de marché en Afrique et 5% en Amérique du Sud ;
  • Pour le segment potager, 20% en Asie.

Dans l’immédiat, Vilmorin priorise les acquisitions et partenariats qui sont des leviers rapides d’innovation et d’enrichissement de son catalogue. Il est entré au capital de Seed Co, premier semencier africain situé au Zimbabwe pour y développer une activité internationale.

Une libéralisation du secteur est-elle possible ?

Seules les semences inscrites au catalogue officiel peuvent être commercialisées. Selon le GNIS, en France 9 000 variétés y sont référencées selon différentes catégories :

  • A Grandes cultures : Variétés dont les semences peuvent être multipliées et commercialisées en France et UE
  • B Grandes cultures : Variétés dont les semences peuvent être multipliées en France en vue de leur exportation hors de l’UE
  • C Grandes cultures : Variétés de conservation cultivées dans des régions spécifiques, menacées d’érosion génétique et commercialisables dans la région d’origine
  • a Légumières : Variétés dont les semences peuvent être certifiées “semences de base” ou “semences certifiées” ou contrôlées “semences standards” et commercialisables en France.
  • b Légumières : Variétés dont les semences ne peuvent être contrôlées qu’en tant que “semences standards” et commercialisables en France
  • c Légumières : Variétés de conservation cultivées dans des régions spécifiques, menacées d’érosion génétique et commercialisables dans la région d’origine
  • d Légumières : Variétés sans valeur intrinsèque pour la production commerciale mais créées en vue de répondre à des conditions de cultures et commercialisables en France
  • P Composants d’hybrides
  • V Associations variétales dont les semences peuvent être multipliées et commercialisées en France
  • 1 Fruitières : Liste 1 variétés avec une Description Officielle, dont les plants peuvent être commercialisés et certifiés au sein de l’UE
  • 2 Fruitières : Liste 2 variétés avec une Description Officiellement Reconnue et commercialisées pour la première fois avant le 30 septembre 2012, dont les plants peuvent être commercialisés au sein de l’UE (certification autorisée au cas par cas)

Pour trouver sa place au catalogue, la variété doit se distinguer par son homogénéité, sa stabilité et sa supériorité sur ses prédécesseurs en ce qui concerne les semences de grande culture. En imposant ces semences sélectionnées, l’industrie protège son marché.

Au contraire, les semences paysannes sont directement issues de la récolte de l’agriculteur et échappent à toutes régulations. L’Europe est opposée à leur légalisation malgré un long combat de diverses associations qui soutiennent leur utilisation, reproduction, don, échange et vente.

Les défenseurs de la semence paysanne reproche aux législateurs de protéger des lobbys en réservant ce marché à des industries, au détriment de l’intérêt environnemental et de l’intérêt général :

  • Les variétés du catalogue sont principalement la propriété des grands groupes ;
  • La standardisation des semences nuit à la biodiversité alimentaire (forme, goût…) ;
  • Les variétés restantes sont moins adaptées localement.

Toutes les tentatives de libéralisation de semences paysannes se heurtent aux directives européennes qui, selon la Commission européenne, n’exonèrent pas les jardiniers amateurs des obligations vis-à-vis du catalogue.

Récemment, le Parlement français a adopté un projet de loi ouvrant aux non-professionnels agricoles l’accès aux semences paysannes, ce qui a valu à la France des pressions de l’Europe pour un retrait du texte.

Source : Terre-net, Pensée Sauvage, Les Echos, Terra Darwin