Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Les institutions internationales s’entendent à reconnaître que l’iniquité des sexes face à l’accès au financement représente un frein au développement rural, non seulement pour les femmes mais pour l’économie générale et l’éclosion d’un développement durable.

Les chiffres sont là : 72% des hommes détiennent un compte dans une institution financière contre 65% des femmes. L’écart croit de 9% si l’on prend en compte les pays en développement. Plus d’un milliard de femmes sont actuellement exclues du système financier et fragilisées économiquement. Dans son étude de cas, Deconstructing the gender gap in rural financial inclusion, la FAO dresse un portrait comparatif des hommes et des femmes en milieu rural, au Mozambique et en Tanzanie.

 

Les femmes propriétaires d’affaires souffrent aujourd’hui d’un besoin en financement non couvert de $320 milliards, et 70% d’entre elles, dans la catégorie des TPE-PME, n’ont accès à aucun service financier.

L’augmentation des comptes ouverts dans les pays émergents (+13 points entre 2014 et 2017) ne tend pas à réduire l’écart entre les sexes. Par exemple, en Afrique, l’écart varie sensiblement selon les régions :

  • MENA : 17% ;
  • Afrique sub-saharienne : 12%.

Cette iniquité affecte la capacité des femmes à démarrer ou investir dans une exploitation agricole, à accéder aux marchés et à évoluer technologiquement.

Les avantages de l’équité

L’implication des femmes dans l’écosystème financier garantit leur subsistance individuelle mais aussi la stabilité des foyers dans les régions où elles assurent les travaux agricoles.

De plus, l’accès personnel à un compte ou une épargne peut permettre aux femmes d’accroître leur résilience et leur pouvoir au sein des communautés. Sur un plan collectif, elles viennent renforcer la capacité d’une population à amortir les chocs externes et à opérer les transitions nécessaires.

L’autonomie financière de la femme améliore aussi la sécurité alimentaire. Plusieurs études montrent que la femme privilégie la nourriture, l’eau et l’éducation dans ses postes de dépenses et participe à plus de sécurité alimentaire et de stabilité dans les sociétés fragiles.

L’accès au financement permet aux femmes d’améliorer leur productivité en réduisant le temps consacré à la quête de ressources financières.  Au Niger, par exemple, l’introduction d’un programme de transfert mobile d’espèces, a permis aux femmes de concentrer leur énergie à la production et au commerce.

En 2014, la Société financière internationale (SFI), organisation de la Banque mondiale, avait estimé qu’une plus grande inclusion des femmes dans l’économie pouvait augmenter le PIB national de 2 et 3,5%. Malgré ce constat, les initiatives publiques ou privées qui visent à faciliter l’accès au financement tiennent peu compte du cas particulier des femmes. L’étude a pour vocation de comprendre pourquoi.

Les freins à l’inclusion financière des femmes

Les obstacles à cette transition financière sont de différentes natures, on citera plusieurs situations défavorables à l’investissement par les femmes :

  • Les femmes en milieu rural, monopolisées sur des tâches ménagères, génèrent une faible demande et, par la même occasion, une faible offre locale de services ;
  • Le faible intérêt des investisseurs envers la clientèle féminine, perçue comme moins attractive, notamment lorsqu’elles sont absentes ou sous-représentées dans les institutions publiques et économiques ;
  • La perception de la place de la femme dans l’appareil de production, souvent réduite à un poste opérationnel et non décisionnel, une image que les productrices tunisiennes d’huile d’olive tentent d’enrayer avec le mouvement Women in Olive Oil qui regroupent des femmes entrepreneuses ;
  • La tendance des investisseurs à ignorer le potentiel de développement économique des petites exploitations, dans lesquelles la majorité des femmes intervient ;
  • Le manque d’expertise global des banques vis-à-vis des modèles agricoles (forces, faiblesses, opportunités et menaces) pour déterminer la portée des projets ;
  • Certains cadres légaux qui interdisent ou limitent le droit de la femme à posséder ou à exploiter une surface arable ou un outil productif et la rende insolvable en termes de garantie ;
  • L’accès limité à l’éducation qui réduit l’accès et la compréhension des services ou des aides proposés et une formation quasi-inexistante dans le domaine de la gestion.

Dans l’étude, qui couvre 173 pays, 90 d’entre eux ont au moins une législation défavorable à l’inclusion financière des femmes : titres de propriété dévalorisés, interdiction de détenir un compte individuel, obligation de fournir l’autorisation du conjoint, difficulté à certifier son identité…

Tous ces éléments contribuent à rétrograder la femme et à limiter ses aspirations entrepreneuriales. Et lorsqu’elle réussit à surmonter toutes ces étapes de création ou d’investissement, elle ne dispose pas des compétences liées aux nouvelles technologies agricoles ou digitales pour produire et vendre plus.

Les données de l’étude

La faible inclusion financière des femmes en tant que frein au développement rural est acquise.

L’analyse approfondie du contexte rural permet de remonter des observations et de définir des pistes d’accompagnement vers des politiques financières plus sensibles au genre. Dans cette étude, le Mozambique et la Tanzanie ont été étudiés à l’échelle nationale, régionale puis locale sous l’angle du genre.

Les données sont issues du Groupe consultatif d’assistance aux pauvres (CGAP) et de sa maison mère, la Banque mondiale, elles proviennent de deux enquêtes réalisées dans ces deux pays :

  1. L’enquête intitulée Financial Diaries with Smallholder Families qui porte sur les transactions financières de 270 familles sur une année : revenus, dépenses, outils financiers… ;
  2. L’enquête qualitative qui fournit une vision globale des activités économiques et financières des petits exploitants au niveau national et intègre la prise en compte des obstacles, des pressions, des aspirations et des besoins, financiers ou non.

La combinaison des dimensions économiques, politiques, sociales et culturelles de l’étude permet une restitution fidèle du contexte zambien ou tanzanien.

Profil des deux pays étudiés

Le Mozambique (2020)

  • Population : 31,3 millions ;
  • Taux de pauvreté international ($1,9) : 63,7% ;
  • Espérance de vie à la naissance : 60 ans.

Dans le secteur agricole, 95% de la production est assurée par les petits exploitants et l’agriculture représente 90% de l’emploi féminin (contre 69% pour les hommes). Avec 70% des surfaces inférieures à 2 hectares, la moitié des familles peine à générer un revenu suffisant et vit avec moins de $1,25 par jour. Les agriculteurs accèdent peu au secteur financier formel et s’appuient sur des groupes d’épargne informels (ou la famille) qui portent 43% des prêts souscrits, contre 5% souscrits auprès d’une banque.

La Tanzanie (2020)

  • Population : 59,7 millions ;
  • Taux de pauvreté international ($1,9) : 49,4%
  • Espérance de vie à la naissance : 65 ans

L’agriculture représente environ 30% du PIB et 70% de l’emploi féminin (64% pour les hommes). La production, principalement de maïs, haricots secs et riz, est assurée par des petites exploitations. Cette activité consomme la moitié des ressources en eau et subit de fréquentes sécheresses, auxquelles viennent s’ajouter des problèmes d’approvisionnement en intrants, d’accès aux technologies innovantes et aux marchés. L’expansion des services financiers via mobile ont permis d’améliorer l’accès à un compte bancaire.

Résultats de l’étude

Le Mozambique

Les différences constatées entre homme et femme dans les zones rurales s’amplifient avec l’augmentation de la richesse. Les caractéristiques distinctives clivantes sont la propriété de la terre, les dépenses, l’utilisation de la main-d’œuvre, l’accès au numérique…

Le foyer rural moyen est composé de 4 membres, il est dirigé par un homme dans 76% des cas. Sa source de revenu principal est l’agriculture, à hauteur de 40%. Le taux d’accès à l’électricité est de 12% (contre 52% en ville) et le taux d’équipement mobile est de 0,7 individu (contre 2 en zone urbaine).

L’accès à l’éducation est la première cause d’iniquité, même si l’écart disparaît complètement dans la catégorie de la population rurale la plus pauvre, faute d’éducation pour les deux sexes. A l’inverse, plus la richesse augmente, plus l’écart se creuse quant à l’accès à l’éducation.

L’accès au foncier est relativement équitable, il se creuse chez les populations pauvres. Les femmes utilisent plutôt des terres appartenant à l’État. L’étude ne couvre pas l’analyse qualitative des terres attribuées à chacun, ni la liberté d’exploitation de celles-ci.

Les femmes mozambicaines participent plus aux activités agricoles même si elles possèdent moins de bétail alors que les hommes participent faiblement aux tâches ménagères. Le phénomène s’amplifie avec la richesse, l’homme participe alors peu à toutes les activités mais creuse l’écart en termes de possession (terre ou bétail).

Concernant les finances, les hommes dépensent plus souvent que les femmes : transport, frais d’études, factures de services publics, dépenses d’urgence, investissement, gros achats ou réparations. Seules les dépenses d’épicerie et de soins sont identiques.

Les femmes en milieu rural sont limitées dans la diversification de leurs sources de revenus, elles sont monopolisées sur les activités ménagères et agricoles et ne disposent pas de temps ou d’actifs pour engager une transition. Les hommes au contraire ont l’opportunité et les moyens. Par ailleurs l’impossibilité d’occuper un autre emploi salarié prive les femmes d’un revenu garanti, d’un accès au crédit ou d’une évolution professionnelle quelconque. Globalement, il est impossible pour ces femmes de sortir de l’agriculture.

Si les hommes et les femmes pauvres n’accèdent pas aux crédits formels, les hommes sont plus familiarisés avec le secteur financier. Seuls les plus riches accèdent au crédit du fait des garanties qu’ils apportent.

Concernant la technologie digitale, l’ensemble de la population rurale pauvre y accède peu, et surtout pas les femmes, d’où l’impossibilité de disposer de la finance numérique. Le constat est mitigé, certes, le Mozambique enregistre une forte hausse des services mobiles avec 176 agents d’opérateurs mobiles (pour 1000 adultes) et 40% de la population disposant d’un compte mais 70% de la population rurale en est privé dont 62% de femmes. Des chiffres difficiles à enrayer avec une couverture instable, un niveau d’alphabétisation quasi nul, des incompatibilités entre opérateurs, un sous-équipement en terminaux ou des terminaux sans connexion internet.

La Tanzanie

Ce pays présente moins de disparités, non pas du fait d’un meilleur équilibre entre les sexes mais en raison d’opportunités limitées pour les deux sexes.

Les disparités entre ruraux et urbains rejoignent celles du Mozambique sauf sur le plan de l’équipement mobile, l’écart est moins creusé entre membres d’une famille urbaine possédant un mobile (1,9) et ceux d’une famille rurale (1,5).

L’inégalité face à l’éducation existe mais elle est moins marquée qu’au Mozambique, notamment pour les catégories pauvres et moyennes. Les contraintes de disponibilité persistent, les femmes sont moins libres d’accéder aux études.

Concernant la propriété foncière, il existe un texte de loi sur les terres qui appelle à l’égalité homme-femme, son application reste compliquée car les femmes ont ce droit mais pas les moyens de le revendiquer. En matière d’héritage et de divorce, les pratiques coutumières sont discriminatoires.

Contrairement au Mozambique, la participation aux activités agricoles est équitable entre hommes et femmes quelle que soit la tranche de revenu. Sur la possession de bétail, c’est dans la tranche la plus pauvre que la différence est la plus marquée avec 59% d’hommes propriétaires contre 44% des femmes.

Quant aux dépenses, comme pour le Mozambique, la différence porte sur la variété et la fréquence, supérieures pour les hommes (transports, investissement…). Les hommes empruntent aussi plus facilement pour acheter des intrants ou investir dans leurs affaires.

En Tanzanie, les hommes et les femmes commencent à diversifier leurs revenus à un rythme très lent, y compris parmi les plus riches mais les positions de chefs d’entreprise ou de commerçants restent réservées aux hommes. Et les femmes continuent de rechercher des revenus complémentaires auprès de la famille et des amis.

L’agriculture revêt plus d’importance en Tanzanie qu’au Mozambique, les populations rurales s’en éloignent moins.

Les exploitants font peu appel aux services financiers formels même s’ils en ont connaissance et l’usage reste inférieur à celui du Mozambique. Seules les femmes de la tranche intermédiaire sont à égalité avec les hommes concernant la fréquentation d’un établissement bancaire et l’accès à un compte. Pour la tranche supérieure, les hommes creusent l’écart. L’indisponibilité des documents d’identification est plus forte qu’au Mozambique et complique l’accès au crédit pour les deux sexes : passeport, permis de conduire, certificat de naissance ou permis militaire. Seuls 7% de la population rurale possèdent un document d’identité : 10,3% des hommes contre 0,8% des femmes.

Le marché de la finance digitale est plus ancien en Tanzanie (2008) et le taux d’accès à la finance en ligne est plus élevé : 37,8% ont un compte mobile. Si l’accès au paiement mobile est facilité par un encadrement public, les femmes en milieu rural restent sous-équipées, 63% contre 74% pour les hommes. Chez les ruraux les plus pauvres, seules 60% des femmes ont déjà utilisé un mobile contre 78% des hommes. Parmi les équipement ruraux, l’accès internet est plus répandu qu’au Mozambique, les hommes sont 14% à disposer d’internet et les femmes seulement de 3%.

Conclusions

Pour les deux pays étudiés, l’accroissement de la richesse profite surtout aux hommes dont l’inclusion financière devient plus évidente avec l’éducation, la possession d’actifs, les garanties nécessaires, la possibilité de diversifier ses revenus et un accès plus facile aux services financiers formels.

La réponse à ce déséquilibre porte sur différents aspects : état civil, titres de propriété, éducation financière… mais nécessite aussi de coordonner la transition avec des acteurs de terrain, comme les ONG pour favoriser l’installation de services au plus près des acteurs ruraux et vérifier que les modalités d’accès et d’exécution des services financiers garantissent l’équité.

Par ailleurs les services formels vont devoir s’appuyer sur les usages et les besoins satisfaits auprès des services informels pour créer une offre adaptée.

Les autorités publiques devront veiller à ce que les réglementations en faveur de l’équité soient appliquées malgré la pression coutumière, et surtout, faire connaître leurs droits aux principales intéressées afin qu’elles intègrent les services, qu’elles se familiarisent et qu’elles deviennent des acteurs reconnus aux yeux des établissements bancaires.

La protection du consommateur de services financiers est en route au Mozambique tandis qu’en Tanzanie, elle n’existe pas vraiment : un bureau des plaintes et un médiateur sont en place mais le dispositif ne traite pas toutes les problématiques, notamment concernant les institutions de microfinance sans dépôt. Et l’exposition supplémentaire à des plateformes financières numériques vient ajouter du risque.

Les États devront aussi s’attaquer aux freins sociaux, en libérant l’emploi du temps des femmes afin qu’elles accèdent elles-aussi à la diversification des sources de revenu et aux opportunités d’investissement.

Les deux pays étudient différentes pistes :

  • Proposer des nouvelles formes de garantie sur les crédits ruraux (inventaires, droits sur les biens…) ;
  • Créer un registre des garanties détenu par l’État ;
  • Création d’un bureau national de crédit réservé aux femmes ;
  • Poursuivre la collecte de données pour rassurer les prêteurs sur les projets portés par des femmes et pour obtenir des valeurs de référence et mesurer l’efficacité des politiques publiques ;
  • Améliorer l’accès à l’éducation et à l’information financière par des canaux locaux : théâtres de village, tournées radiophoniques… ;

Recommandations de la FAO

Les recommandations portent sur la forme et le fond des services proposés.

Sur le fond, les instruments financiers doivent être simples et nécessiter des engagements que les femmes en milieu rural peuvent tenir, en termes de garantie notamment.  L’étude a démontré que les femmes, contrairement aux hommes, connaissent de longues périodes de déficits financiers avec des pics de bénéfices. Il est donc nécessaire qu’elles accèdent à des prêts à long terme pour permettre des investissements en faveur d’une meilleure productivité (temps des récoltes et de la commercialisation).

Sur la forme, les offres de services financiers peuvent être en présentiel mais sur des plages horaires larges compte tenu du cumul des travaux ménagers et agricoles ou consister en un accès 24/24 via des terminaux mobiles lorsque la couverture, l’interopérabilité et le mobile le permettent.

Les transitions nécessaires à l’inclusion financière des femmes impliquent la création de structures dédiées qui devront informer, former et mettre en relation les femmes avec les services financiers et suivre les retours d’expérience. Au sein de ces structures dédiées, des agents de crédit pourraient veiller au déploiement conforme de cette politique inclusive.

Les femmes doivent aussi être familiarisées à la notion de risque-rendement et être alertées sur l’importance d’effectuer régulièrement les remboursements pour créer un écosystème financier durable avec les partenaires. Elles pourront par la suite étendre les emprunts à d’autres activités et diversifier les sources de revenu.

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