Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Comment une région agricole réputée la plus prospère d’un pays peut-elle en même temps avoir les taux de malnutrition infantile les plus élevés ? La région de Sikasso, à l’extrême sud du Mali, et poumon économique du pays,  illustre cette situation paradoxale. Elle interroge des chercheurs depuis deux décennies.

Deux paradoxes

En fait, il y a deux paradoxes de Sikasso et non un seul :

  • Celui qui associe coton et pauvreté. Les producteurs de coton seraient plus pauvres en moyenne que l’ensemble des paysans du Mali. Ce premier constat a été fait lors de la publication des résultats d’une enquête ménages sur des données de 2001 : la région de Sikasso était classée avant dernière en termes de taux de pauvreté. Par la suite, le traitement rétrospectif des données a renforcé ce résultat (Dial, 2009).
  • Celui lui relie coton et malnutrition. La culture du coton aurait un effet pernicieux sur l’état nutritionnel des enfants. Les premiers travaux sur cette question ont été réalisés par une équipe de nutritionnistes et d’économistes agricoles (Kelly et Tefft, 2004). Ils se sont intéressés aux relations entre la malnutrition infantile et les caractéristiques socioéconomiques de 491 ménages à l’intérieur de la région de Sikasso, montrant que le retard de croissance qui provoque des dommages physiques et cognitifs irréversibles pour les enfants, est corrélé aux déterminants socio-économiques.

L’étude d’Escot et Touré (2016) ne confirme pas le premier « paradoxe » comme en témoignent le relatif bon état des équipements agricoles, le niveau d’épargne, la structure de la consommation, ou encore les représentations locales associées au coton. Ainsi ne dit-on pas : « koori ye ne bla yeleen na », le coton m’a mis dans la lumière ! Le fait que les non producteurs soient plus pauvres que les producteurs cotonniers est révélateur du fait que la fibre végétale contribue à la richesse de la zone.

Les explications

Arrêtons-nous sur le second paradoxe.

Comment une région agricole, réputée la plus prospère du pays, peut-elle en même temps avoir les taux de malnutrition infantile les plus élevés ? La production cotonnière y est importante, générant des revenus plus élevés que dans les autres régions du pays, la production alimentaire est également abondante et les ménages sont en moyenne relativement riches en termes de terres et de matériel agricole, ainsi qu’en termes de capital humain car ils sont les « mieux » scolarisés. Et pourtant la malnutrition chez les enfants de moins de cinq ans, mesurée par le retard de croissance apprécié par le tour du bras affecte un tiers des enfants, une proportion plus élevée que dans les zones céréalières du Fleuve Niger (Segou, Mopti).

Crédit photo : Getty/images/AFP

Plusieurs observations confirment le paradoxe. La bonne alimentation dans les familles serait négligée. L’alimentation y est plus monotone et souvent moins riche en calories. La culture du coton est quasi exclusive. Le temps de travail qui lui est consacré est particulièrement élevé et par conséquent le temps disponible pour prendre soin des enfants est une cause supplémentaire des mauvaises performances nutritionnelles constatées.

Est aussi mis en cause le mode d’organisation des exploitations familiales basé sur la centralisation de la gestion des ressources au niveau des chefs d’Unité de Production (UP). Il est très hiérarchisé, avec un faible partage des ressources produites. Les revenus tirés de la vente du coton sont accaparés par les chefs de famille qui préfèrent épargner ou investir dans des activités productives, dans des biens d’équipement (bœufs de labour, décortiqueuse, tracteur pour les plus hauts revenus) ou des biens durables (tôle, panneaux, maison) et dépenser dans des cérémonies sociales (notamment les mariages des enfants de la famille) plutôt que de consommer leurs revenus dans des dépenses courantes (alimentation plus diversifiée mais aussi habillement). L’absence de lien entre forte production agricole et malnutrition serait donc est lié au « comportement excessif d’accumulation » de la région de Sikasso (IMF, 2011).

« C’est une grande région cotonnière, alors les gens ici plantent pour vendre, pas pour manger. L’alimentation n’est pas une priorité absolue », explique Bernard Coulibaly, préfet adjoint du district de Yorosso, cité par le Temps, 2017. « Même si vous cultivez d’autres choses, c’est généralement pour vendre. Donc, vous vendez les meilleures tomates, puis vous ne ramenez que les mauvaises. Et l’argent que vous gagnez ne sert pas à acheter de la nourriture, mais est dépensé pour autre chose. Peut-être une moto ou une maison ou une dot.” Les revenus étant souvent faibles, beaucoup d’UP ont totalement dépensé l’argent du coton après deux ou trois mois, alors qu’un grand nombre de besoins restent à couvrir. .

Pour autant, les habitudes de consommation ne sont pas figées. Même si l’autoconsommation de produits vivriers est modeste cela n’exclut pas les achats alimentaires. Mais ils visent surtout à se rapprocher de standards alimentaires urbains, avec le besoin croissant de consommer du riz, des petits plats additionnels (spaghettis, pain, café), du bouillon cube, ou de consommer dans les gargotes. Alors trop souvent les familles ne visent pas la qualité nutritionnelle mais la dimension plaisir, avec une consommation plus individualisée.

Depuis 5 ans, dans la région, des actions de lutte contre la malnutrition sont appuyées par l’Union européenne et l’UNICEF. Une centaine de  « groupes de soutien aux activités nutritionnelles» (GSan) formés dans chaque village, s’emploient à changer les pratiques alimentaires. La tradition était de jeter le colostrum, le premier lait maternel, essentiel à la santé du bébé. On croyait qu’il était mauvais à cause de sa couleur jaune. Dès la naissance, des tisanes étaient données à l’enfant, puis du tau quand il commence à tendre la main, à trois mois. Gavés par les grands-mères pendant que les mamans sont aux champs, les bébés ne tétaient pas assez, explique un expert de l’UNICEF.  Désormais, grâce aux campagnes d’information, la moitié des mères de Yorosso qui compte 270 000 habitants distribués sur des douzaines de village de la région de Sikasso, pratiquent l’allaitement exclusif pendant six mois, tel que recommandé par l’Unicef.

Depuis la crise politique et de sécurité de 2012, la malnutrition la plus grave ne se trouve plus à Sikasso mais vers le Nord du Mali, dans les régions de Tombouctou et Gao, exacerbée par la poursuite de la violence, de l’instabilité et des déplacements de population.  D’autres facteurs, tels que l’accès limité à l’eau et à l’assainissement et les maladies infantiles comme la diarrhée, les infections respiratoires aiguës et le paludisme, ont aggravé la situation. Pour inverser cette tendance, le Mali dispose d’un plan d’action contre la malnutrition axé notamment sur la surveillance de la croissance et du développement de l’enfant, la lutte contre les carences en micronutriments,  la prévention des maladies chroniques liées à la malnutrition, la production alimentaire familiale, ainsi qu’une large palette de méthodes d’information en matière de nutrition.

Pierre Jacquemot

Références

Cooper M-T. & Thor West C. (2017) “Unraveling the Sikasso Paradox : Agricultural Change and Malnutrition in Sikasso, Mali,” Ecology of Food and Nutrition, 56:2, 101-123,

Delarue J., Mesple-Somp Sandrine, Naudet, j-D., Robilliard S. (2009) « Le paradoxe de Sikasso : coton et pauvreté au Mali », Document de travail DT/2009-09, DIAL, IRD, AFD.

Dury S. et I. Bocoum I. (2012), « Le “paradoxe” de Sikasso (Mali) : pourquoi “produire plus” ne suffit-il pas pour bien nourrir les enfants des familles d’agriculteurs ? », Cahiers Agricultures, 2012, 21 (5).

Escot F., Touré L., (2016), « Recherche sur le « paradoxe de Sikasso », Miseli, l’anthropologie dans le développement, Rapport final préparé pour la Banque mondiale, Janvier 2016

IMF (2011) Mali: poverty reduction and strategy paper-2010. Progress report, IMF country report n° 11/372. Washington (DC): International Monetary Fund.

Kelly, V., Tefft, J., Oehmke, J. and Staatz, J. (2004) “Identifying Policy Relevant Variables for Reducing Childhood Malnutrition in Rural Mali”, Department of Agricultural Economics Michigan State University Staff Paper n°2004-28, December.

Touré I. (2017) Malnutrition : Sikasso n’est plus en queue de peloton, Bamada.net