Comprendre les enjeux de l'agriculture
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Mettre en avant les bénéfices de l’intensification agroécologique

La capacité des agricultures familiales à prendre le virage de l’intensification constitue désormais un enjeu particulièrement crucial dans le contexte démographique africain.

L’utilisation d’intrants enrichis reste insuffisante. La consommation d’engrais d’Afrique subsaharienne ne représente que 1 % de la consommation mondiale et, selon l’International fertilizer development center (IFDC), ce faible niveau est notamment responsable de la stagnation des rendements par rapport au potentiel, ainsi que de la dégradation progressive de la fertilité des sols cultivés : ceux-ci perdent en moyenne 22 kg d’azote, 2,5 kg de phosphore et 15 kg de potassium chaque année. Dans ces conditions, l’intensification constitue un des objectifs principaux de la modernisation de l’agriculture africaine.

Si chacun s’accorde sur l’impératif d’une intensification, les voies pour y parvenir font l’objet de controverses. Intensification traditionnelle, avec forte augmentation de l’utilisation d’engrais ? Ou intensification agroécologique afin de maximiser les processus biologiques de fixation du carbone et de l’azote et de conservation de la fertilité des sols et des eaux ? La seconde option a de nombreux adeptes. Pour de bonnes raisons.

L’agroécologie apporte des solutions en s’inspirant du fonctionnement de la nature pour régénérer les sols appauvris par l’érosion et l’aridité. Elle utilise les gains que l’on peut attendre de la maîtrise du milieu naturel (sol, eau, pratiques culturales). Ses applications sont multiples. Ainsi les cultures au pied des arbres requièrent moins d’apport en eau grâce à l’ombrage et bénéficient de cet engrais naturel que constituent les feuilles tombées au sol. Les résultats de l’agroforesterie sont probants dans les zones arides. Au Niger, les paysans multiplient les plantations d’acacias, véritables « usines à engrais vert » et à leurs pieds cultivent des légumineuses, avec une multiplication des rendements par 2,5. Le neem est aussi un arbre de haie dont les effets insecticides sont reconnus. L’acacia albida, de la famille des légumineuses, enrichit le sol en azote et, en attirant le bétail, il concentre les déjections aux alentours. Le pois d’Angole (Cajanus cajan var indica) est une légumineuse arbustive à l’origine d’une « petite révolution » dans l’Androy malgache. Les graines sont consommées par la population au même titre que le haricot. Quand les sols sont très dégradés, les paysans implantent une mini-forêt de cette plante et quand le sol peut encore être cultivé, les paysans les plantent en brise-vent en double rang. A chaque saison, les feuilles mortes contribuent à compléter la biomasse dans la parcelle. En fin de vie, il est coupé et les tiges servent de bois de chauffe très recherché.

Tableau 2. Avantages comparés de l’agroécologie

Agriculture industrielle Agroécologie Valeur ajoutée de l’agroécologie
Intrants (semences, engrais) onéreux et itinéraires techniques exogènes Intrants moins onéreux et durablement plus efficaces Activité globalement plus rémunératrice
Risque d’épuisement des sols et perte de biodiversité Enrichissement naturel des sols et de la fertilité Meilleur rendement net à l’hectare
Risque de gaspillage de l’eau Usage contrôlé de l’eau Optimalité dans l’usage de l’eau
Risque de pollution environnementale Protection naturelle de la biodiversité Maintien d’un environnement sans danger sanitaire
Dépendance envers une seule spéculation Diversification agricole sur une même surface Sécurité en termes de récoltes et de revenus
Dépense envers une ou deux entreprises étrangères pour les intrants Relative indépendance sur le cycle de production Maîtrise du cycle de production et relative indépendance financière

La technique du « semis direct » rencontre de nombreux adeptes. Le principe est simple : le paysan sème sur le sol non retourné et recouvert d’une litière de résidus de la récolte précédente, ce qui permet de préserver les micro-organismes et l’humidité, tout en prévenant l’érosion, à la différence d’une terre trop travaillée et exposée au ruissellement.

L’économie de l’eau est également source de bonnes pratiques. Les bandes de végétation ou les terrasses que l’on trouve sur les pentes des plateaux malgaches favorisent l’infiltration de l’eau de pluie dans les sols et limitent le ruissellement à la surface qui est à l’origine du lessivage et de l’érosion. Au Burkina Faso, en creusant des microbassins (connus localement sous le nom de zaï) dans une terre dévitalisée, puis en les remplissant de matières organiques et en le bordant d’un cordon pierreux les cultivateurs sont capables de revitaliser les sols et d’améliorer le stockage des eaux souterraines afin d’accroître leur productivité.

Entretenir la biodiversité des espaces cultivés offre également des moyens efficaces de lutte contre les insectes ravageurs des cultures, tout en réduisant les épandages d’insecticides de synthèse. Ainsi au Kenya, des rangées de desmodium, une plante qui attire les insectes piégés par la matière gluante qu’elle produit, quadrillent les champs de maïs sur quelques milliers d’hectares. De plus, le desmodium sert à nourrir le bétail, augmentant ainsi la production de lait.Toutes ces méthodes permettent a priori de concilier quatre éléments : la hausse de la production, le coût de l’innovation, la maîtrise technique et enfin la préservation de la biodiversité. Mais la généralisation de ces pratiques n’est pas linéaire. Le temps joue un rôle considérable dans la diffusion des techniques de l’agroécologie : temps d’expérimentation, d’apprentissage, de propagation. Il faut souvent faire du sur-mesure afin de bien maîtriser les interactions complexes sols-plantes et tenir compte des usages agricoles locaux. L’une des difficultés tient au fait que ces pratiques sont pour la plupart coûteuses en travail. La transformation de biomasses végétales en fumier et compost en est un exemple. Même pour les exploitations équipées en charrette, elle implique du temps de travail en collecte des résidus de cultures, en transport, en mise en tas et parfois en arrosage pour un résultat à court terme considéré par les agriculteurs comme limité si on le compare à celui obtenu par l’apport de 100 kg/ha d’engrais minéral. Les stratégies d’amélioration de la productivité du travail mises en place par les agriculteurs ces 20 dernières années ne sont pas ipso facto compatibles avec l’adoption de certaines innovations agroécologiques. La culture attelée bien maîtrisée et toujours demandée par les agriculteurs permet de réduire la pénibilité du travail surtout pour l’entretien des cultures (sarclages et buttages mécaniques). Or il s’avère que les cultures associées recommandées par les promoteurs de l’agroécologie sont difficilement compatibles avec la mécanisation des sarclages et des buttages. Les agriculteurs ne veulent logiquement pas revenir aux travaux d’entretien manuels, longs et fastidieux. Certaines innovations d’amélioration de la fertilité des sols nécessitent plusieurs années pour être rentabilisées, ce qui pose une difficulté économique difficilement surmontable pour les exploitations disposant d’une épargne limitée, sans accès au crédit de moyen terme et ne recevant pas de subventions pour l’amélioration foncière.

En pratique, l’évolution des modes de production est souvent séquentielle : d’abord augmentation des superficies cultivées, ensuite augmentation de la fréquence d’utilisation des sols, pouvant aller jusqu’à la suppression de la jachère. Le cas des Waluguru en Tanzanie est typique. Avant les agriculteurs pratiquaient la culture sur brûlis, alors que les densités de population ne dépassaient pas 15 hab/km2. Puis la pression démographique les a obligés à changer radicalement leur manière de procéder. Ils sont alors passés à une agriculture permanente, fondés sur les labours et la jachère, avec utilisation de fumures, d’engrais de synthèse, de lisiers de porc, de terrasses et d’irrigation. L’espace est progressivement devenu le grenier à haricots de la Tanzanie. L’intensification a en outre permis le développement de la riziculture inondée, adaptée aux fortes densités de population.

Les agriculteurs sont d’autant plus sensibles aux nouveaux thèmes techniques de l’agroécologie et de la préservation des ressources lorsqu’ils constatent que les innovations génèrent une augmentation tangible de leurs revenus et une amélioration visible de leurs conditions de vie. Une lutte antiérosive n’a par exemple de chances d’être appropriée que si elle apporte une augmentation des rendements et une sécurisation de la production. La nécessité d’accorder, dans tout projet de développement rural, la première place au revenu reste incontournable, notamment ceux qui visent la responsabilisation accrue des producteurs.

Point d’angélisme. La transition agroécologique n’est pas une affaire simple. Elle impliquera de lever des contraintes externes. Elle souffre cruellement d’une absence de politiques publiques et les États africains restent focalisés sur le modèle de la révolution verte. Dans la mesure où l’agroécologie renvoie à des enjeux globaux de préservation des écosystèmes locaux et d’atténuation des effets des changements climatiques, il conviendrait au contraire de reconnaître l’engagement des agriculteurs et de rémunérer par des subventions ciblées les services qu’ils rendent pour la sauvegarde de biens publics (les sols, les ressources en eau et la biodiversité).

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