Comprendre les enjeux de l’agriculture
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La sous-alimentation affecte un quart de la population en Afrique au sud du Sahara. Et les taux de malnutrition aiguë parmi les enfants dépassent souvent les seuils d’alerte de 15 %. Le problème est ancien et les progrès obtenus ces dernières années sont insuffisants. La sécurité alimentaire et nutritionnelle demeure un défi considérable pour le présent. Comme la population du sous-continent va doubler d’ici 2050, pour atteindre 2,2 milliards d’habitants, il le sera encore davantage pour l’avenir.

La sécurité alimentaire est assurée quand toutes les personnes, à tout moment, ont économiquement et physiquement accès à une alimentation suffisante, sûre et nutritive, qui satisfait leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaires afin de leur permettre de mener une vie active et saine. Cette définition universellement reconnue, énoncée par le Conseil mondial de l’alimentation, met ainsi en avant quatre dimensions : l’accès à une quantité suffisante d’aliments pour avoir une croissance normale, une qualité sanitaire et nutritionnelle des aliments, le respect des préférences alimentaires, enfin la régularité de leur accès et de leur disponibilité.

La lenteur des progrès en Afrique subsaharienne est attribuée à la faible productivité de l’agriculture, à la forte croissance de la population et à souvent aux effets induits de l’instabilité politique ou la récurrence des conflits. Les différences de situation sont importantes et les performances obtenues dans les pays connaissant des situations politiques favorables laissent penser qu’il est possible d’améliorer la sécurité alimentaire de façon durable et pérenne grâce à des systèmes de gouvernance, des capacités institutionnelles et des mesures structurelles et sectorielles adaptées. Mais surtout grâce à une agriculture paysanne performante. Tel est le sujet de cet article.

Comment le monde rural africain, majoritairement constitué de petites exploitations et qui concentre encore 60 % de la population active, peut-il contribuer par sa production à cette sécurité alimentaire ? Comment les marchés locaux et régionaux peuvent-ils parvenir à satisfaire au mieux les demandes tant urbaines que rurales ? Plusieurs études apportent des enseignements utiles sur les mutations en cours. On peut en retenir des enseignements réunis sous dix thèmes.

Reconnaître la place centrale de l’agriculture paysanne.

Les aires culturales reflètent les choix des sociétés paysannes devant la diversité des milieux, d’où la typologie des géographes : Afrique des troupeaux, Afrique des greniers et de la houe, Afrique des paniers, Afrique des bananiers et des euphorbes. Mais pratiquement partout, la grande majorité des exploitations agricoles est organisée sur la base de la petite exploitation familiale qui cohabite avec des enclaves agro-industrielles, tournées vers l’exportation et dont le nombre a augmenté depuis 2000, en même temps qu’apparaissaient de nouvelles spéculations (agrocarburants, horticulture).

L’agriculture familiale, paysanne et communautaire, occupe un demi-milliard de personnes. Elle est caractérisée par la prégnance de l’organisation lignagère et par l’étroitesse des liens entre activités sociales et activités économiques. Elle est de taille modeste, mais elle assure de 80 % à 90 % de l’offre agricole. Elle présente plusieurs avantages : auto-emploi, gestion directe du risque alimentaire par l’autoconsommation, absence de coûts de transaction, connaissance intime du milieu naturel… En retour, elle est fortement vulnérable, tant aux conditions du marché qu’aux aléas climatiques. Ce qui l’amène de plus en plus à s’ouvrir à l’innovation.

Crédit photo, Gret

Dès que le réseau le permet, la téléphonie mobile s’installe, rompant l’isolement, apportant des informations sur la météo, les prix, les marchés… Dès que l’énergie devient disponible, grâce par exemple à une plateforme solaire multi-usages, une multitude d’activités deviennent possibles, comme la réfrigération ou la mise sous vide des aliments, la soudure pour les équipements agricoles, mais aussi la couture, le stockage des médicaments…

La capacité de cette agriculture à absorber une fraction des nouveaux arrivants dépendra de la viabilité économique des exploitations, ce qui suppose qu’elle soit en mesure d’affronter divers enjeux comme celui de la productivité du travail et de la terre, celui de l’accès au crédit et aux marchés urbains, celui de la constitution de capacités de stockage pour lutter contre les pertes après récolte, mais par-dessus tout celui en amont de la sécurisation foncière, le seul moyen d’impliquer véritablement la paysannerie dans la durée, convaincue qu’elle est alors capable d’œuvrer pour son bien-être et celui des générations futures.

L’agroécologie, qui s’inscrit comme on le verra plus loin dans le temps long, repose très largement sur la continuité de l’action des paysans. Or, c’est d’abord par une concurrence sur la maîtrise du foncier que se manifeste le face-à-face entre l’agro-industrie et l’agroécologie paysanne. Depuis quelques années, on assiste à l’appropriation croissante par les États, les sociétés minières, les spéculateurs, les sociétés agroalimentaires et de puissantes élites locales des terres, forêts, pâturages, et autres ressources des communautés qui ne maîtrisent pas les outils juridiques ni les réseaux permettant de faire face à ces puissants acteurs. Le foncier est, on le sait, un grave sujet controversé. Il l’est sur deux plans. D’abord celui de la reconnaissance des droits locaux « coutumiers », souvent enchevêtrés, une question complexe au cœur des débats actuels sur les réformes des politiques foncières. Ensuite celui de maîtrise du processus des acquisitions de terres à grande échelle (land grabbing) qui a pris une grande dimension depuis une quinzaine d’années et qui s’est installé dans l’agenda international.

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