Comprendre les enjeux de l'agriculture
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L’agriculture biologique progresse en France. C’est un fait incontestable. Mais sa progression se heurte à des obstacles, pour l’instant, difficiles à franchir : sa faible productivité et ses coûts de production. L’agriculture bio est destinée à rester minoritaire. Dans l’article qui suit, André Neveu, démontre comment, de fait, les deux agricultures, bio et conventionnelle, convergent sous différentes appellations : agriculture raisonnée, agriculture de conservation, etc.

Will Agri

Les politiques, les médias et les associations de consommateurs ne cessent de le répéter : « l’agriculture biologique doit s’imposer face à une agriculture intensive en bout de course ». Les arguments qui plaident en faveur des produits issus de l’agriculture biologique sont bien connus : elle fournit une alimentation supposée plus saine que celle provenant de l’agriculture conventionnelle. Elle protège les sols, les eaux, les paysages et la biodiversité. Elle assure le bien être animal. Enfin elle fournit du travail à une nombreuse main d’œuvre.

L’agriculture biologique en France est effectivement en plein développement avec une croissance de sa production de plus de 10% par an (et même 20% en 2016), ce qui est considérable. Mais son marché ne représente encore que 6% de la consommation alimentaire totale.

Les consommateurs semblent effectivement convaincus des avantages des produits biologiques, même si, pour une très large part, ils continuent de s’approvisionner en produits provenant de l’agriculture conventionnelle. Néanmoins les promoteurs de l’agriculture biologique souhaiteraient que toute l’alimentation des Français soit issue de celle-ci. Est-ce imaginable ?

Tout de même, quelques limites à la progression de l’agriculture biologique

Ces limites sont nombreuses mais d’importance diverse :

  • Quoique non biologiques, les produits dits « de qualité » (grands vins, Appellation d’Origine Protégée, labels…) continuent d’être reconnus et appréciés par les consommateurs, au moins dans le cadre d’une alimentation festive qui conserve une place de choix en France. Leurs marchés ne sont donc pas le moins du monde menacés,
  • L’incontestable recherche de produits plus « naturels » peut passer aussi par l’agriculture conventionnelle. Ainsi les acheteurs individuels choisissent volontiers les œufs provenant d’élevages en plein air qui ne sont pas tous biologiques, loin de là,
  • Une fraction (près de 30%) des produits biologiques est importée, parfois de pays lointains. On peut toujours émettre quelque doute sur le sérieux des contrôles effectués dans tel ou tel de ces pays. Méfiants, certains consommateurs peuvent donc être tentés de privilégier les productions locales, même non biologiques,
  • Une réglementation européenne plus souple que celle appliquée en France avec les produits bénéficiant du sigle AB, peut décevoir ou entraîner une confusion dans les esprits de certains consommateurs mal informés,
  • Bien entendu, nul n’est à l’abri, pas même l’agriculture biologique, d’un scandale sanitaire ou commercial affaiblissant durablement son image  dans le public.
  • Enfin, et c’est le plus important, le coût des produits biologiques constitue le principal frein à leur développement. Car il ne faut pas se faire d’illusion, la grande majorité des ménages français reste contrainte de s’approvisionner au moindre coût et donc, à partir de produits courants, c’est-à-dire non biologiques.

Malgré ces petits ou grands handicaps, l’agriculture biologique, favorisée par une image très positive, va cependant continuer son développement. Mais l’agriculture conventionnelle n’a peut-être pas dit son dernier mot.

Des producteurs biologiques en nombre suffisant ?

Il ne suffit pas que la demande soit forte, il faut encore que de plus en plus d’agriculteurs décident de basculer de l’agriculture conventionnelle à l’agriculture biologique. C’est bien le cas depuis quelques années. Fin 2016, 32 200 exploitations avaient fait ce choix, soit 7,2% du total des exploitations agricoles françaises.

Passons sur les difficultés présentes qu’éprouvent les nombreux candidats à la transition vers cette agriculture pour obtenir les subventions de l’Etat auxquelles ils peuvent prétendre. On peut imaginer que cette période d’ajustement budgétaire ne sera que transitoire. En réalité, l’attrait des agriculteurs pour l’agriculture biologique repose sur deux faits :

  • La multiplication des difficultés financières de beaucoup d’agriculteurs qui peinent à dégager un revenu minimum. La récente crise laitière a notamment poussé beaucoup d’éleveurs à choisir l’agriculture biologique qui a mieux résisté que l’agriculture conventionnelle à la baisse des prix,
  • L’écart habituel de prix entre les produits biologiques et les produits ordinaires. Cette différence est à la fois logique et indispensable puisque, sans engrais ni traitements chimiques, les rendements sont bien inférieurs à ceux des produits issus de l’agriculture intensive[1].

Mais il n’est pas certain que cet écart de prix se maintienne à un niveau élevé pendant des décennies. Si d’aventure l’offre venait à dépasser la demande, une chute des prix des produits biologiques serait inévitable.

Car pendant longtemps, la commercialisation des produits biologiques était le monopole de boutiques spécialisées que fréquentait une clientèle d’acheteurs convaincus et que les prix élevés ne décourageaient pas. Face à cette clientèle captive, des abus sont même fréquents comme le prouvent certains écarts de prix a priori injustifiés.

Or aujourd’hui, 45% des ventes de ces produits s’effectue par l’intermédiaire des grandes et moyennes surfaces.

C’est une chance pour l’agriculture biologique qui voit ainsi ses marchés s’élargir et toucher une nouvelle clientèle. C’est aussi un danger car les services d’achat de la grande distribution sont passés maîtres dans l’art de faire jouer la concurrence entre leurs fournisseurs. Un fléchissement, même temporaire de la demande, pourrait s’avérer très dommageable pour les producteurs biologiques contraints de baisser leurs prix en deçà de leur seuil de rentabilité. Or en raison des rendements réduits (et malgré une baisse des charges), les producteurs biologiques ne peuvent survivre qu’avec des prix de vente beaucoup plus élevés qu’en agriculture conventionnelle.

 

Vers un rapprochement entre deux systèmes qu’apparemment tout oppose

Il semble incontestable qu’en France, au moins, nous nous orientons vers une certaine cohabitation entre une agriculture conventionnelle toujours dominante et une agriculture biologique en pleine expansion mais destinée à rester minoritaire.

Sans doute, chacun restera sur ses positions idéologiques. Cela n’exclut pas une influence réciproque. Ainsi l’agriculture biologique a longtemps été synonyme de petites quantités provenant d’exploitations de tailles modestes et toujours familiales. Mais la poursuite du développement de ce mode de production, s’il s’avère toujours profitable, attirera inévitablement des agriculteurs à la tête de grandes exploitations de culture ou d’élevage. Au-delà de la taille de ces exploitations, ce sont les méthodes modernes qu’elles continueront de pratiquer avec GPS, robots de traite, logiciels informatiques en tout genre et emploi de salariés. Tout cela n’est pas interdit en agriculture biologique. Celle-ci est-elle alors destinée à « perdre son âme » au moins dans l’esprit de ses adhérents de la première heure ?

 Ce n’est pas sûr car l’agriculture conventionnelle, elle aussi, sera amenée à évoluer. Par exemple,  les supporteurs de l’agriculture biologique dénoncent sans cesse les conséquences des pratiques de l’agriculture intensive sur l’alimentation et l’environnement. Face à ces critiques largement médiatisées, les pouvoirs publics seront conduits à légiférer. Les interdictions de l’emploi de produits dangereux devraient se multiplier, le recours à certaines méthodes de culture sera encouragé comme le développement de légumineuses ou la diversification des assolements.

Bien sûr, cette évolution ne conduira pas à un système unique, intermédiaire entre les deux modes de production. Mais de même que l’agriculture biologique adoptera sans doute les techniques de pointe jusqu’ici réservées de fait à l’agriculture conventionnelle, celle-ci s’efforcera de rassurer des consommateurs inquiets en recourant à des systèmes de production moins intensifs. L’agriculture raisonnée, l’agriculture intégrée, l’agriculture de conservation ou encore l’agro-écologie participent déjà de ce mouvement. Ces nouvelles pratiques, ou d’autres, sont appelées à prendre de l’ampleur car si elles sont moins agressives vis-à-vis de l’environnement, elles permettent de préserver pour une bonne part le niveau des rendements.

 Contrairement à l’opinion généralement admise, il est donc possible que divers rapprochements s’opèrent peu à peu entre agriculture conventionnelle et agriculture biologique.

Il existe en outre un domaine qui pourrait rassembler dans un même projet les deux formes d’agriculture. C’est celui de l’étiquetage systématique de l’origine des produits mis en marché. Ce ne serait évidemment pas du goût des importateurs ou des industriels de l’agro-alimentaire. Mais les agriculteurs biologiques n’ont rien à y perdre et les agriculteurs conventionnels tout à y gagner. Il reste aux pouvoirs publics français et européens à légiférer dans ce sens.

Peut-être alors, les esprits seraient-ils mieux disposés les uns vis-à-vis des autres et éviterait-on ainsi les polémiques inutiles et parfois mensongères.

[1]  En France pour les céréales, les écarts de rendements sont de l’ordre de 40%, voire plus, après un printemps pourri comme en 2016. En revanche, il est évident que les producteurs d’agneaux des Causses du Lot, biologiques ou non, ont des productivités bien peu différentes.

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1 Biographie d’André Neveu

André Neveu est ingénieur, agronome, économiste et membre de l’Académie d’agriculture de France

 André Neveu1

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