Agriculture française : la voie étroite du changement

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  • 14 Août 2017
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Depuis quelques années, l’agriculture française s’épuise à chercher à conserver son rang prééminent dans un monde qui se transforme trop vite pour elle. Elle est prise en étau entre la grande agriculture mondiale qui assure chaque jour un peu plus sa domination sur les marchés internationaux et les nombreuses charges et contraintes auxquelles elle est soumise.

1. La suprématie d’une agriculture industrielle conquérante

Les citoyens européens, et les agriculteurs eux-mêmes ne se rendent pas toujours compte à quel point l’agriculture  mondiale est dominée par les grandes firmes internationales qui gèrent, outre  l’ensemble des industries d’amont et d’aval, les transports et la commercialisation des produits alimentaires, et de plus en plus massivement la production agricole proprement dite.

Qu’il s’agisse des bananes de l’Equateur, de l’huile de palme de Malaisie, du soja brésilien, des avocats du Pérou ou des fleurs d’Ethiopie, toutes ces productions et bien d’autres, sont produites dans des entreprises de taille industrielle. Celles-ci attirent les investisseurs internationaux soucieux de rentabilité et de diversification. Car cette agriculture qui bénéficie de terres quasi-gratuites, d’une main d’œuvre très bon marché et d’avantages fiscaux conséquents, s’avère très rentable. Seuls les investissements initiaux comme les défrichements et les aménagements fonciers coûtent cher. Ils sont, si possible, réalisés à proximité d’un aéroport international ou d’un port en eau profonde. Le faible coût des transports maritimes, et même aériens, sur de longues distances est évidemment un avantage supplémentaire. Une telle agriculture peut se situer sans inconvénient à l’autre bout du monde.

2. Hétérogène et fragile, l’agriculture française est à la recherche d’un nouveau souffle

A  l’évidence, nos petites et moyennes exploitations auront beaucoup de mal à résister à cette vague de fond. Que peuvent en effet des structures pour l’essentiel comprises entre 20 et 200 hectares face à des entreprises de 20 000 ou 50 000 hectares? De plus, nos agriculteurs supportent des charges foncières, sociales et réglementaires sans commune mesure avec celles de ces très grandes exploitations. Ajoutons que l’outil industriel qui accompagne nos exploitations est de taille modeste, éparpillé sur le territoire et parfois obsolète. En revanche, notre agriculture bénéficie de la proximité des grands centres de consommation (même si cet avantage s’est réduit), d’un réseau de transport rapide et du renom de la gastronomie française.

Ce contexte défavorable explique que depuis le début du 21ème siècle, notre agriculture marque le pas dans de nombreux domaines. Nos exportations de porcs et de volailles ont fondu comme neige au soleil. Nos fruits et légumes frais disparaissent peu à peu. La grave crise laitière s’éternise tandis que les productions de viandes bovine et ovine ne survivent que grâce aux aides publiques. Même nos vins ordinaires sont sévèrement concurrencés par les produits italiens ou espagnols sans parler de ceux des pays plus lointains.

Notre avance technique qui, pendant longtemps, nous a assuré des rendements céréaliers bien plus élevés que ceux de la plupart des autres grands pays producteurs, se réduit peu à peu, sans doute en raison du changement climatique. Car depuis une vingtaine d’années, ces rendements plafonnent de manière inquiétante. Seules des productions comme la betterave à sucre, la pomme de terre ou les légumes de conserve s’en sortent bien, car implantées sur les terres les plus fertiles et bénéficiant d’outils industriels performants (sucreries, amidonneries, conserveries…).

Beaucoup de nos exploitations n’assurent des revenus positifs qu’avec l’aide des subventions communautaires. Or on sait que celles-ci se réduisent du fait de l’inévitable rééquilibrage avec les pays de l’Est européen. A terme, la sortie du Royaume-Uni de l’UE va à nouveau amputer le budget communautaire.

On peut ajouter que l’année 2016 a combiné aléas climatiques et surproductions dans de nombreux secteurs conduisant à une baisse moyenne des revenus de plus de 20% par rapport à l’année précédente. Céréaliers et producteurs de lait ont été lourdement pénalisés. Mais les difficultés qui touchent nombre d’autres secteurs comme celui de la viande sont incontestablement structurelles.

3. Bien des hésitations pour remettre en cause notre système agricole

Le modèle agricole français (et souvent aussi ouest-européen)  traditionnel est donc gravement menacé. Doit-on essayer de le sauver à tout prix ou chercher d’autres voies plus originales ? Or le monde agricole français, prisonnier de ses certitudes et de ses regrets d’un passé révolu, semble bien incapable de se remettre en cause collectivement. Ainsi la FNSEA demande toujours des prix rémunérateurs pour les agriculteurs. Encore en juillet 2017, sa Présidente, Mme Lambert, rappelle une fois de plus, au vu des comptes de l’agriculture 2016, « qu’il faut d’abord régler la question du revenu agricole ». Les autres leaders syndicaux et les responsables des chambres d’agriculture sont sur la même ligne. Tous font semblant d’ignorer que l’agriculture, comme les autres secteurs économiques, participent d’une économie mondialisée où la notion de « juste prix », chère à St Thomas d’Aquin, n’a plus aucun sens aujourd’hui.

Certains imaginent encore qu’il suffirait de revenir à l’organisation des marchés agricoles tels qu’elle avait été conçue dans les années 1960. Mais il s’agit là d’un leurre car le contexte économique est totalement différent. Et de plus, aucun dirigeant européen n’envisage cette hypothèse.

Bien entendu, les gouvernements français successifs, sont peu soucieux de susciter une fronde dans le monde agricole[1]. Ils avancent donc par petites touches, sans conséquence majeure sur la transformation de notre agriculture. Ainsi, en 1998 les contrats d’exploitations agroenvironnementaux constituaient une excellente initiative. Mais mal relayés par les OPA, ils ont disparu avec le gouvernement suivant. De même en 2013, l’idée de développer l’agro-écologie était intéressante. Mais son impact s’est révélé jusqu’ici à peu près nul.

Alors comme ni les organisations professionnelles, ni les pouvoirs publics ne sont en mesure d’initier des changements profonds dans l’agriculture, d’où peuvent venir les initiatives ?

Il ne faut certes pas compter sur les industriels, les banques ou les autres fournisseurs de services qui ont intérêt à pérenniser le plus longtemps possible le système actuel. Les uns et les autres s’appuient sur les anciennes valeurs sûres que sont la concentration, l’intensification et la spécialisation des exploitations et des productions. Pendant des décennies, ces valeurs ont effectivement bien réussi, mais elles s’avèrent maintenant inefficaces pour résister à la concurrence de la grande agriculture industrielle des pays étrangers.

Ne recevant pas de consignes claires, les chefs d’exploitation cherchent individuellement des solutions leur permettant de maintenir leurs revenus. Ces solutions sont de nature très diverses: adjonction d’un atelier nouveau, changement de système de production, vente directe, transformation à la ferme, travail à l’entreprise, services aux collectivités, emploi dans le secteur tertiaire… Les résultats sont évidemment très variables et pas toujours pérennes. Mais la multiplicité de ces initiatives, pour intéressantes qu’elles soient, ne constitue pas une politique d’ensemble cohérente et généralisable.

4. A l’avenir, le rôle décisif de la demande des consommateurs

La production agricole est d’abord destinée à satisfaire les besoins des consommateurs. En période d’abondance comme aujourd’hui, ce sont eux qui, par leurs choix, déterminent la demande, les prix et donc les quantités produites. Mais la logique n’est pas toujours au rendez-vous. Car les consommateurs sont pleins de contradictions et se laissent influencer par les commerçants, la publicité ou les médias.

Bien évidemment, tous souhaitent une alimentation équilibrée élaborée à partir de produits sains (c’est-à-dire dans leur esprit sans pesticide[2]). Ils veulent disposer de produits sinon locaux du moins français. Ils sont bien sûr favorables au respect du bien-être animal… Certes, une petite fraction consomme régulièrement (ou plus souvent occasionnellement) des produits issus de l’agriculture biologique. Mais la grande majorité des consommateurs achète des produits fabriqués en grande quantité par les industries alimentaires. Peut-être ignorent-ils qu’ils sont trop salés, trop riches en graisse ou en sucre, et bien souvent élaborés à partir de matières premières importées souvent de très loin ?

Les images  du travail dans les abattoirs suscitent aussi un rejet de la viande de la part des jeunes, en particulier de la viande rouge. Cela de les empêche pas de consommer de nombreuses préparations industrielles comportant du porc ou de la volaille.

Tout cela est plein d’incohérences avec des comportements réels en contradiction évidente avec les souhaits affirmés.

Beaucoup de consommateurs, parfois grands lecteurs des magasines spécialisés, ignorent aussi que les grands producteurs ou les industriels s’efforcent de les induire en erreur : ainsi la campagne vantant les qualités des avocats est financée par les producteurs eux-mêmes. Les cornichons viennent le plus souvent  d’Inde mais sont mis en boîte en France, comme  les sauces tomates produites en Chine ou certains foies gras hongrois.

Imaginons un instant que ces incohérences s’atténuent et que les organisations de consommateurs jouent un jour un véritable rôle de lanceurs d’alerte et de leaders d’opinion. Le poids des consommateurs deviendrait alors considérable. Importateurs, industriels et grande distribution devraient revoir totalement leur comportement. L’origine, le descriptif et la publicité des produits offerts seraient modifiés et donc également le serait le comportement des consommateurs.

Déjà, lorsqu’une ménagère doit choisir entre des haricots verts produits en France et cueillis à la main vendus sur les marchés 14€ le kilo et ceux importés d’Afrique à 2,5€, la vérité des prix fait réfléchir. Dans cet exemple, le descriptif du produit est clair. Mais s’il s’agit d’un plat tout préparé comportant de nombreux ingrédients, l’affaire se complique sérieusement. Sans doute, au moment de choisir dans le magasin, beaucoup de consommateurs ne modifieront pas immédiatement leur choix, mais ce sera en toute connaissance de cause.

5. Les possibles répercussions sur les exploitations agricoles françaises

Dès aujourd’hui, la méfiance des consommateurs vis-à-vis  de l’origine et du mode d’élaboration des produits offerts par la grande distribution favorise le développement de la vente directe agriculteur/consommateur. Mais pour des raisons matérielles évidentes, cette formule reste très limitée. Une information claire et juste de l’origine et des caractéristiques des produits offerts, devrait être bénéfique aux producteurs des régions environnantes dès lors que ceux-ci mettent en avant leur mode de production et la qualité de leurs produits.

Il est aussi à prévoir que les pouvoirs publics interdiront progressivement certains produits phytosanitaires dès lors que leur dangerosité sera avérée pour les hommes, les animaux, les sols ou les eaux.

On peut imaginer que dans ce contexte, les petites ou moyennes exploitations bénéficieront d’avantages réels. Car elles pourront assez facilement modifier leur système de production pour renoncer à certaines pratiques interdites. A l’inverse, les grandes exploitations resteront contraintes de viser au moins pour une part les marchés internationaux. Or, par nature, ceux-ci requièrent d’autres qualités pour les productions concernées mais aussi des coûts de production aussi bas que possible.

[1]  L’expérience d’Edith Cresson en 1981 est encore dans tous les esprits. S’étant vigoureusement opposée à François Guillaume, le Président de la FNSEA de l’époque, notamment sur la création des offices fonciers cantonaux. Il en était résulté la première grande manifestation antigouvernementale marquant le fin de l’état de grâce au début du quinquennat  de François Mitterrand.

[2]  Dans l’esprit des consommateurs, les accidents alimentaires ne constituent plus un véritable problème.

1 Biographie d’André Neveu

André Neveu est ingénieur, agronome, économiste et membre de l’Académie d’agriculture de France

 André Neveu1

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